Santé

Ne jetez pas votre crème solaire à la poubelle

Temps de lecture : 5 min

Les gens sont nuls pour appliquer une protection solaire, alors autant ne pas s'inquiéter de ses méfaits.

«Les personnes fuyant le soleil comme la peste sont deux fois plus susceptibles de mourir que celles qui lui vouent un culte»: vraiment? | Chezbeate via Unsplash
«Les personnes fuyant le soleil comme la peste sont deux fois plus susceptibles de mourir que celles qui lui vouent un culte»: vraiment? | Chezbeate via Unsplash

La semaine dernière, le magazine Outside a publié un surprenant article signé par Rowan Jacobson: «La crème solaire est-elle la nouvelle margarine?». Le journaliste s'oppose à l'utilisation de la protection solaire par ces principes: nous sommes trop prompts à accentuer les dommages causés par les rayons du soleil (à savoir: le cancer de la peau), et pas assez au courant des avantages de la lumière du soleil (baisse de la pression artérielle, shoots de dopamine et de sérotonine) –sauf que les bénéfices sont si nombreux et positifs qu'ils l'emportent sur les éventuels inconvénients.

Toute personne qui se tartine la peau ou la vaporise de protection solaire risque une carence en vitamine D et les nombreux problèmes qui en découlent. En fin de compte, la crème solaire ressemblerait à la margarine –longtemps présentée comme un produit santé, alors nous savons désormais qu'elle nous tue à petit feu. En réalité, la margarine est la comparaison la plus bénigne de Jacobson: «Une application servile de SPF 50 pourrait vous être aussi nocive qu'un paquet de Marlboro 100s», écrit-il. Au secours!

Application problématique

Mon principal problème avec cette thèse, c'est qu'elle ignore un fait sous-estimé: les gens appliquent mal leur crème solaire. Mais alors vraiment mal. Je le sais, car au cours des trois dernières années de ma carrière de journaliste, j'ai dépensé beaucoup d'énergie pour comprendre les avantages de la protection solaire, trouver des crèmes et sprays agréables à porter sur le visage, la peau ou les lèvres et, effet collatéral d'un tel métier, partager ma maison avec une quantité infinie de produits.

En réalité, il est pratiquement impossible d'appliquer sa protection solaire avec un tel soin qu'elle bloquera tous les rayons du soleil et toute la vitamine D. Même appliqué à la perfection tous les jours, le SPF 30 ne bloque que 97% des rayons UV –et aucune fraction de la lumière qui atteint vos yeux et aide à combattre le trouble affectif saisonnier.

Pour obtenir cette protection, vous devrez vous tartiner énormément. Les indices de protection solaire sont attribués aux produits sur la base de deux milligrammes de lotion ou de spray appliqués sur chaque centimètre carré de peau. Pour le dire en deux mots, assez pour vous sentir gravement graisseux. Mais la chose est aussi difficile à accomplir: quelques études observent que les gens n'appliquent qu'entre un quart et la moitié de la quantité nécessaire pour correspondre à la note du produit.

Cette application généreuse est d'autant plus compliquée avec les sprays. Lors d'une expérience menée dans ma salle de bain –dans l'une des périodes les plus étranges de ma vie professionnelle–, j'ai vaporisé de la crème solaire par temps légèrement venteux, soit devant un ventilateur de poche, sur un morceau de papier alu. En tenant la bouteille à quelques centimètres, j'ai perdu la moitié du produit. De plus, l'application doit être fréquemment renouvelée si vous passez du temps au soleil, nagez ou transpirez. De mon expérience personnelle, je peux confirmer qu'il s'agit d'une gageure, même avec les meilleures intentions du monde.

Ce qui veut dire que même les adeptes les plus fervents et les plus sérieux de la protection solaire finiront par passer une quantité non négligeable de leur temps à découvert et à la merci de la vitamine D. Et le degré d'exposition au soleil dont vous avez besoin pour obtenir de la vitamine D est en réalité assez minime: selon les experts, l'idéal est de laisser vos bras et vos jambes environ dix à trente minutes sous le soleil d'une mi-journée d'été trois fois par semaine.

Il est cependant impossible de donner une quantité exacte, qui varie selon les endroits et la carnation de la peau. De fait, comme le souligne Jacobson, il est bien possible que cette recommandation s'adresse aux personnes à la peau claire. Mais même en partant de la fourchette basse, ce niveau d'exposition est extrêmement facile à atteindre si vous passez une journée à l'extérieur, même en mettant de la crème solaire.

Démonstration fragile

Tout au long de son article, Jacobson s'efforce de souligner que sa thèse ne s'appuie que sur quelques recherches récentes, jugées avec beaucoup de scepticisme au sein de la communauté dermatologique –soit une raison supplémentaire ne pas prendre ces conseils au pied de la lettre, du moins pas tout de suite.

Il n'est même pas évident que les éléments centraux de cette démonstration hétérodoxe soient corrects. Par exemple, Jacobson évoque bizarrement la santé de «nos ancêtres» qui «vivaient à l'extérieur dans des régions tropicales et déambulaient à moitié nus», sans prendre en compte l'augmentation de la durée de vie depuis cette époque, bien qu'il s'agisse d'un facteur extrêmement important en matière d'incidence cancéreuse.

Certaines des recherches les plus rigoureuses qu'il cite semblent également constituer un soutien fragile de sa thèse. La preuve la plus écrasante qu'il fournit vient d'une étude affirmant qu'un manque d'exposition au soleil est un facteur de risque équivalent à celui des cigarettes. L'étude a été menée auprès de 30.000 femmes sur deux décennies et a révélé, selon les mots de Jacobson, que «les personnes fuyant le soleil comme la peste étaient deux fois plus susceptibles de mourir que celles qui lui vouaient un culte».

Mais l'étude n'interroge pas toutes les habitudes de ces amatrices de plage: il est donc possible qu'elles aient autant adoré le savon que les transats. En outre, difficile de faire le tri entre les différentes lignes de corrélation, car l'équipe de recherche n'a pas pris en compte d'autres facteurs et reconnaît: «Il n'est pas possible de faire la différence entre une exposition au soleil et un mode de vie sain.» En d'autres termes, il est probable que la longévité plus importante des fanatiques du soleil soit le résultat d'autres facteurs et que des habitudes de vie saines –un goût pour l'exercice physique ou pour des vacances loin du stress– les aient en premier lieu exposées au soleil.

Besoins spécifiques

L'article de Jacobson contient néanmoins une importante vérité: la protection solaire n'est pas une prescription universelle. Ce que vous pourriez penser en lisant les recommandations de l'Académie américaine de dermatologie, voire certains de mes articles.

Les entreprises de cosmétique et la recherche scientifique ont longtemps négligé les personnes de couleur –qui, selon Jacobson, présentent des taux de mélanome bien inférieurs à ceux des personnes blanches. Ce qui signifie qu'elles pourraient avoir besoin de plus de temps au soleil, voire d'aucune protection solaire, pour obtenir la vitamine D qui leur est nécessaire. Et que tout individu pourrait être plus ou moins exposé au risque de cancer de la peau ou d'affections attribuées à une carence en vitamine D. De même, il est tout aussi vrai que quelqu'un pourrait avoir la patience suffisante pour respecter les consignes d'utilisation des protections solaires –contrairement à moi.

Il est toujours difficile en tant que journaliste ou pro de la protection solaire de vous dire quels sont vos besoins spécifiques. Même après avoir comparé la crème solaire à la cigarette, Jacobson fait ce même constat, tout en précisant qu'après avoir terminé ses recherches, il passe désormais sa vie dehors «pas à moitié nu, mais on s'en approche».

Si vos niveaux de vitamine D vous préoccupent, votre médecin pourra vous dire ce qu'il en est après une prise de sang. S'ils sont bas, alors il pourrait être pertinent d'y aller mollo sur la crème solaire –même si, comme insiste aussi Jacobson, les coups de soleil représentent un plus grand risque de cancer et doivent être évités autant que possible.

Si vous êtes comme moi, vous pourriez également utiliser une protection solaire pour différentes raisons: lutter contre les rides ou protéger votre peau après l'application de masques pour le visage, qui le rendent à la fois plus éclatant mais aussi plus sensible aux UV. Et, selon mon expérience, même ce que vous estimez être trop de protection solaire n'est jamais assez.

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