Politique / Société

La révolte anti-élites politiques est bien plus grave qu’un conflit de classe

Temps de lecture : 6 min

Une lecture marxiste du mouvement des «gilets jaunes» n'offre qu’une analyse superficielle de la situation.

Pendant la manifestation nantaise des «gilets jaunes» du 12 janvier 2019 | Loïc Venance / AFP
Pendant la manifestation nantaise des «gilets jaunes» du 12 janvier 2019 | Loïc Venance / AFP

Une lecture possible du mouvement des «gilets jaunes» est celle d’un retour de la lutte des classes. Ce schéma d’interprétation marxiste des mouvements sociaux avait assez largement disparu des analyses sociologiques avec l’avènement de thèmes identitaires liés à des groupes particuliers en quête de reconnaissance sur la base du sexe, de l’origine, de l’orientation sexuelle, d’une identité locale, etc. (voir les analyses d’Axel Honneth). Avec les «gilets jaunes» la question du revenu semble revenir en force. D’ailleurs, dans un sondage d’Odoxa des 2-3 janvier, le soutien aux «gilets jaunes», encore légèrement majoritaire, est très fortement indexé sur le niveau de revenu: 72% des Françaises et Français les plus modestes voulaient qu’il perdure, alors que 61% des plus aisés voulaient qu’il s’arrête.

Pourtant cette interprétation en termes de résurgence de la lutte des classes ne livre peut-être qu’une analyse superficielle du mouvement. En effet, même si les manifestants les plus déterminés s’en sont pris, dans les beaux quartiers de la capitale, à des symboles de la richesse (agences bancaires, magasins de luxe), même si le rétablissement de l’ISF est plébiscité, la thématique principale qui semble ressortir des slogans et des mots d’ordre n’est pas celle du combat des pauvres contre les riches, des ouvriers contre les patrons, des salariés contre le capitalisme. Non, le thème qui domine est celui d’un mouvement anti-élites, et plus précisément d’un mouvement profondément hostile aux représentants politiques, aux élus (et primus inter pares, au premier d’entre eux, le président de la République) et aux journalistes et aux médias, qui sont soupçonnés d’être dans un rapport de connivence avec le monde politique et donc de travestir la vérité à son profit.

Les Français croient à la lutte des classes, mais pensent appartenir à la classe moyenne

Certes, une majorité de Françaises et Français, lorsqu’on les interroge à ce sujet (comme l’a fait l’enquête Dynegal en 2013) est d’accord avec l’idée que l’on vit en France «dans une société caractérisée par la lutte des classes» (67%), mais cette croyance est majoritairement partagée par les personnes de toutes conditions et de tous niveaux de revenu (même si elle est plus largement acceptée par celles de condition modeste). Elle résulte probablement pour une large part d’une lecture commune de la stratification sociale alimentée depuis des décennies par les sciences sociales et le personnel politique.

D’ailleurs, la représentation qu’ont les personnes interrogées elles-mêmes de la structure sociale lorsqu’on les questionne non plus sur une représentation macrosociale abstraite, mais sur celle qui résulte de leur propre positionnement subjectif (en leur demandant s’ils pensent appartenir à une classe sociale et laquelle) ne correspond plus du tout à une vision binaire opposant la classe populaire à la bourgeoisie, aux capitalistes ou aux nantis. La majorité ne s’identifie pas en effet aux Français les plus pauvres, aux défavorisés, aux exclus (4%), ni même pour la plus grande partie d’entre eux à «la classe populaire ou ouvrière» (30%). Le plus grand nombre s’identifie à la classe moyenne (57%) ce qui ne correspond pas en tous cas au schéma marxiste de deux classes antagonistes situées aux extrêmes de la hiérarchie sociale. Pour autant, bien sûr, cette classe moyenne peut se sentir lésée, défavorisée, et en ressentir une grande frustration.

Graphique issu de l’enquête Dynegal 2013, p.11

La même enquête a cherché à mesurer cette possible frustration en demandant aux personnes interrogées d’indiquer où elles se situaient sur une échelle de statuts sociaux en dix positions et, dans un second temps, où d’après elles il serait juste qu’elles soient situées. La moitié se situe sur cette échelle en position 5 ou 6 (ce qui correspond bien à la société de classe moyenne dont nous parlions) et parmi ces Français «moyens», une majorité assez nette estime que cette position est juste (59% pour ceux en position 5, 64% pour ceux en position 6). Néanmoins une forte minorité, entre 35% et 40%, vit son positionnement au milieu de la structure sociale comme injuste.

Le retour de l’antiparlementarisme

Pourtant cette classe moyenne relativement frustrée de sa position sociale n’adhére pas à l’idée qu’il faut transformer radicalement la redistribution des richesses. Elle est favorable, comme la grande majorité, à un resserrement notable de l’écart des revenus, mais pas à un bouleversement. Lorsqu’on leur demande de se positionner sur une échelle en 10 positions entre «il ne faut pas du tout redistribuer les richesses» (1) et «il faut redistribuer toutes les richesses de façon complétement égalitaire» (10), 62% se situent au milieu de l’échelle (entre 4 et 7), comme les personnes de même origine qui ne ressentent pas particulièrement de frustration sociale.

Ils sont beaucoup plus sévères en réalité à l’égard de l’État et de l’usage qu’il fait des deniers publics prélevés par l’impôt. Sur une échelle du même type opposant les opinions suivantes «Les pouvoirs publics gaspillent les impôts et les taxes qu’ils prélèvent» (1) et «Les pouvoirs publics font un bon usage des impôts et taxes qu’ils prélèvent» (10), les Françaises et Français en général et celles et ceux de classe moyenne frustrés tout particulièrement sont nombreux à adhérer à la première opinion (35% en 1 ou 2). L’animosité manifestée à l’égard de l’État et de ses représentants semble donc plus forte que celle qui s’exprime à l’égard de catégories sociales plus favorisées que celle à laquelle on appartient.

Graphique issu de l’enquête Dynegal 2013, p.33

D’ailleurs, ces personnes de classe moyenne insatisfaites de leur condition sont peu nombreuses à se comparer aux autres dans la construction de leur jugement de la justice ou de l’injustice personnelle de leur rémunération: seulement 16% disent le faire (moins que les autres, 20%). Leur frustration ne semble pas s’alimenter principalement à un mécanisme de jalousie sociale qu’on décrit généralement comme le moteur de le frustration relative. Elles pensent d’abord qu’elles ne sont pas récompensés en proportion de leurs efforts ou de leurs compétences.

Le sentiment de juste récompense de ses efforts

Ainsi, pensent-elles, l’État les taxe dans des proportions déraisonnables, tout en faisant un mauvais usage de l’argent ainsi prélevé, alors qu’eux-mêmes ne sont pas rétribués à la hauteur de leur contribution –un cocktail pouvant alimenter la colère. À cela s’ajoute l’idée de plus en plus prégnante dans une partie de la population, de la malhonnêteté des hommes politiques et de la complicité des médias, un thème qui n’est évidemment pas nouveau mais qui se réactive périodiquement dans la société française.

Cette photo aperçue sur le site internet de L’Express de «cet homme qui se révolte» illustre bien ce registre (ce n’est bien sûr qu’un exemple) qui mêle dans la partie supérieure du gilet, un argumentaire sur l’allergie fiscale ou plus largement réglementaire (contrôle technique, PV) à, dans la partie inférieure, un antiparlementarisme virulent: «Dehors tout ces élus qui ont le cul bien assis que je paye».

Cette révolte anti-élites politiques est bien plus grave qu’un conflit de classe (qui peut toujours se résoudre au moins provisoirement dans le cadre d’une négociation sociale et de concessions salariales, le modèle des accords de Grenelle) car elle touche au fondement du système démocratique. C’est pourquoi les concessions financières du pouvoir ont eu peu d’effet sur la partie la partie la plus radicalisée du mouvement. Mais que peut-on répondre à une demande qui veut mettre à bas les principes fondamentaux –la règle majoritaire, la délégation de la gestion des affaires publiques à des élus et le consentement de la minorité le temps du mandat– de la démocratie représentative? On peut sans doute, à la marge, améliorer son fonctionnement, faire respirer la démocratie entre deux élections, mais cela suffira-t-il à apaiser les tensions? On peut en douter.

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