Politique / Économie

Donnons aux «personnes en difficulté» les moyens de ne plus «déconner»

Temps de lecture : 9 min

En déclarant vouloir «responsabiliser» les pauvres qui «déconnent», le président entend exercer son pouvoir sur les personnes en difficulté, à l'instar d'un patron au XIXe siècle.

Emmanuel Macron le 15 janvier 2019 à Grand Bourgtheroulde | Ludovic Marin / AFP
Emmanuel Macron le 15 janvier 2019 à Grand Bourgtheroulde | Ludovic Marin / AFP

«Les pauvres sont des cons», raillait Coluche dans l’ancien Charlie Hebdo, «des personnes en difficulté déconnent», a dit Emmanuel Macron mardi devant des conseillers municipaux normands et c’est une vieille idée qui perdure, d’un bouffon à un souverain, sur les insuffisances des moins-nantis, le tout est ensuite de les corriger.

Coluche, pour que les pauvres aient moins faim en attendant d’être moins cons, donnait à manger, sans condition préalable, «à tous les recalés de l'âge et du chômage, les privés du gâteau, les exclus du partage», on le chante encore. Emmanuel Macron veut «responsabiliser» ces égarés du sort, afin qu’ils cessent leurs déconnades. Responsabiliser est un terme qui sent sa dignité à vingt lieues et celui qui l’emploie est digne de louanges, puisqu’il considère le pauvre comme potentiellement l’égal d’un homme qui, un jour amendé, élevé, responsabilisé, saura ne plus faillir.

Le paternalisme, outil de domination sociale

Il est une vieille histoire, qu’on appela paternalisme. Pour civiliser ces ouvriers qui dilapidaient leur paye dans les estaminets et qui dans les vapeurs de l’alcool étaient tentés de révolution, des grands industriels leurs construisaient des cités et des écoles et leur offraient les premières assurances sociales, en échange de leur adhésion et de la discipline; un prêtre démocrate, l’Abbé Lemire, inventait les jardins ouvriers pour que de saines occupations éloignent le prolétariat des mauvaises tentations. Le paternalisme, construisant cette «opération amicale» entre employeurs et employés, se crut une alternative à la lutte des classes. L’ouvrier rebelle et chassé de l’usine perdait tant d’avantages, la logique même l’inciterait à la reconnaissance.

Dans un temps de pénurie où l’on doit moins réformer l’ouvrier que le chômeur ou le déclassé, Emmanuel Macron ne dit pas autre chose. Le président et les siens professent une dialectique des droits et des devoirs, qui se résume ainsi: rien n’est acquis au pauvre et certainement pas la solidarité que la société lui concède. Les cahiers de doléance, a-t-il dit, devraient s’appeler «cahiers de droits et de devoirs». Les personnes au chômage seront plus rapidement radiées, privées donc d’indemnités, si elles manquent un rendez-vous à Pôle emploi ou refusent des offres: la réforme vient de passer, doucement, sous le bruit des «gilets jaunes», sans doute protégée par ce bruit. On envisage très sérieusement de retirer leurs allocations aux parents d’enfants violents, dont ils seraient les complices, estime le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. Tout ceci concorde. Les pauvres ne sont plus civilisés; nous devons, alors, les réintégrer, sous notre férule et à nos valeurs. «Nous» étant la partie prospère, saine, gouvernante de la société, en droit de surveiller et punir pour le bien des surveillés.

De même, le président l’a dit devant les maires qu’il rencontrait à Grand Bourgtheroulde, l’apprentissage (qui attend les enfants pauvres après l'école) ne sert pas seulement à apprendre un métier mais, parole présidentielle, «le maître d’apprentissage est aussi le maître de citoyenneté de l’apprenti» qui, souvent, «n’ayant pas eu les règles de base», ne sait pas être à l’heure, ni être poli ni dire bonjour à la clientèle.

Ainsi, le social est une morale, voire une domination.

Éduquer les pauvres avec une main de fer

Emmanuel Macron n’a pas inventé ce surplomb mais il l’exprime avec constance, même si c'est sans mauvaise intention. Il récuse l’idée d’une France de «vaches à lait», de «braves gens qui travaillent», qui paieraient pour les «assistés» qui «profiteraient du système»; il l’a dit mardi devant le conseil municipal de Gasny et l’a répété le soir, devant les maires à Grand Bourgtheroulde. Le président parle aux classes moyennes, dont il entend les préjugés. Les partage-t-il? Il a plaidé, mardi, pour ceux qui vivent des aides publiques, qui n’ont «pas le choix», qui n’ont «pas eu de chance», qui ont été «fracassés» par l’école ou la vie professionnelle. Un plaidoyer qui devenait presque gênant, tant il réduisait les aidés à un statut mineur.

Le président n’a pas de problème avec les pauvres. Mais il pense tellement que les pauvres ont un problème –et il le dit si souvent–, depuis les illettrées de Gad! Il ne veut pas être méchant quand il fustige dans une phrase alambiquée, devant des patrons boulangers, ces Français qui ont égaré le sens de l’effort puis constate, en Normandie, les «déconnades» des pauvres gens. Il croit n’énoncer qu’une vérité douloureuse, qui justifiera d’autant plus qu’on encadre, et qu’on norme, et qu’on éduque, ceux qui ainsi seront mériteront le secours commun, et reviendront sauvés dans la société digne.

Emmanuel Macron n’invente pas les idéologies dominantes. Il les met en scène avec intelligence et il sait les marier. L’éducation des pauvres fait se rencontrer un christianisme social, la méfiance petite-bourgeoise envers les va-nu-pieds et la rationalité libérale et sociale-libérale, qui pensent qu’une main de fer sur la nuque du chômeur sera un gage d’efficacité et la menace de la fin des allocs poussera le cobaye vers l’emploi. L’individu aidé s’aidera lui-même, accompagné finement par les services sociaux. Être pauvre, disait Mme Thatcher, «est un défaut de personnalité». Notre président pratique les synthèses. Est-il autre chose?

«Les pauvres font des choses stupides»

Aux Pays-Bas, un homme plus jeune encore qu’Emmanuel Macron pense, comme lui –et plus encore que lui–, que les pauvres déconnent. Mais il n’en titre pas les mêmes conclusions. Il s’appelle Rutger Bregman et son livre, Utopies réalistes, fut il y a quelques mois un succès de niche dans les gauches éparpillées. Un chapitre clé s’appelle «Pourquoi les pauvres font des choses stupides». Il a été publié sur le web (il vaut mieux selon moi lire le livre entier, mais c’est un pis-aller), en français comme en anglais. L’expression «les pauvres font des choses stupides» a été traduite depuis l'expression anglaise dit «the poor take the poor decisions», littéralement «les pauvres prennent les mauvaises décisions».

Bregman y va franco. «Pourquoi les pauvres sont-ils plus susceptibles de commettre des crimes? Pourquoi sont-ils plus enclins à l’obésité? Pourquoi utilisent-ils davantage d’alcool et de drogues? Les pauvres empruntent plus, économisent moins, fument plus, font moins d’exercice, boivent plus et mangent moins sainement. Lorsqu’ils répondent aux annonces d’emploi, les pauvres écrivent souvent les pires applications et se présentent aux entretiens avec la tenue la moins professionnelle.»

«Ils ne prennent pas de décisions stupides parce qu’ils sont stupides mais parce qu’ils vivent dans un contexte où n’importe qui pourrait prendre des décisions stupides.»

Rutger Bregman, historien et journaliste

Mais ayant dit cela, Bregman explique, études à l’appui menées par des professeurs de Princeton et de Harvard, que les pauvres agissent stupidement parce que la pauvreté occupe toute leur raison. Ils sont bons les pauvres, à trouver les moyens de survivre à la pauvreté, au jour-le-jour. Mais cette obsession épuise leurs ressources mentales et leur cerveau, tel un ordinateur forcé d’exécuter dix programmes à la fois, ce qui ralentit ses facultés d'exécution.

«Les pauvres ont un problème analogue. Ils ne prennent pas de décisions stupides parce qu’ils sont stupides mais parce qu’ils vivent dans un contexte où n’importe qui pourrait prendre des décisions stupides. Des questions comme “qu’est-ce qu’il y a pour souper?” et “comment vais-je faire à la fin de la semaine?” imposent une capacité cruciale à notre “bande passante mentale”, disent les deux professeurs. “Si vous voulez comprendre les pauvres, imaginez-vous avec votre esprit ailleurs”, écrivent-ils.»

Le revenu universel, outil d'émancipation

Bregman en tire une conclusion. La seule façon de rendre les pauvres moins stupides, c’est de les sortir de la pauvreté et du stress qu’elle engendre, inconditionnellement, préalablement à toute autre action. La pauvreté fait perdre treize à quatorze points de QI; mais ces points se regagnent, sitôt la pauvreté écartée. Bregman raconte une tribune Cherokee devenue, aux États-Unis, copropriétaire d’un casino construit sur ses terres. La manne du casino tombant sur les familles, les enfants Cherokee ont mieux travaillé à l’école, sont restés scolarisés plus longtemps et leur taux de délinquance a baissé. Enrichis, ils avaient libéré leur cerveau et s’épanouissaient tels les sans-soucis des classes nanties. CQFD. Si le pauvre est un con, la pauvreté est une salope. Qu’on l’abatte, et l’émancipation viendra.

Bregman, dans son livre et ensuite, fait de ce constat un plaidoyer pour le revenu universel, un revenu de base dit-il, seul capable d’arracher l’humanité à l’angoisse abêtissante. Il faudrait (il cite la Banque mondiale) distribuer sans contrepartie de l’argent aux pauvres, comme Coluche distribuait ses repas, à qui en a besoin, en Occident et ailleurs. «Les pauvres savent ce dont ils ont besoin bien mieux que les bureaucrates de l'aide au développement», a dit Bergman à l’hebdomadaire, La Vie. En France, il faudrait, de même (extrapolons), oublier la morale, le surplomb, la méfiance, la surveillance de bonnes intentions ou la bienveillance cafarde que l’on adresse aux démunis, leur donner simplement, comme un business angel donne à la star-up, sans savoir s’il y aura un retour; l’État devrait être un life angel de pauvres qui, rétablis, guéris de la peur de manquer, libérés du soupçon tatillon et du stress qu’inventent les dames patronnesses, cesseraient ipso facto de déconner. L’emploi et la sécurité viendront par surcroît.

«C’est intéressant. Macron annonce un revenu d’activité en France. Ce pourrait être la première pierre d’un revenu de base inconditionnel. Le diable est dans les détails.»

Rutger Bregman, historien et journaliste

À tous ceux et celles qui liront ceci et hausseront les épaules, je demande un effort de mémoire (il n’est pas tant de vieux journalistes qui ont connu dans une carrière les queues de Pôle emploi, qu’on m’entende là-dessus); vous êtes-vous conduit plus intelligemment quand les hasards de la vie, un accident de fortune, vous ont mis en souci? Je connais la réponse. Pas forcément malin aujourd’hui je fus, plus pauvre, notablement plus con. Emmanuel Macron, qui est le contraire d’un con, n’a jamais été pauvre et je doute qu’il ait manqué dans son parcours ou douté du cadre même de son existence. Lui manque-t-il cette empathie pour envisager d’être Bregman ou Coluche, assez loin de ses conformismes, et saurait-il en convaincre ses classes moyennes outrées?

Avant la crise des «gilets jaunes», à la fin de l’été, dans une belle envolée au Musée de l’homme, le président de la République avait lancé un plan contre la pauvreté, qui incluait un «revenu universel d’activité», qui fusionnerait en un seul versement des aides sociales préexistante, afin de «permettre à chacun de vivre décemment», débarrassés de la complexité administrative. L’idée était tentante. Mais Emmanuel Macron, pour que nul ne se grise, avait assorti son projet des conditions usuelles de l’idéologie dominante, sur les «nouveaux devoirs» qui incomberait aux bénéficiaires de son allocation, et sa ministre de la Santé, Agnès Buzyn, compléta: «Les aides monétaires ne peuvent être le solde de tout compte de la solidarité». La formule était belle, mais elle n’émanciperait personne, puisque la liberté ne se discute pas. De son utopie, Bregman salua d’un tweet. «C’est intéressant. Macron annonce un revenu d’activité en France. Ce pourrait être la première pierre d’un revenu de base inconditionnel. Le diable est dans les détails.»

Depuis, secoué par les «gilets jaunes», le pouvoir a donné sans condition une prime de 100 euros –mais aux Français qui travaillent déjà, au SMIC, et qu’on ne saurait confondre avec ceux qui, sans travail, déconnent ou font moins peur? Le diable, probablement.

Claude Askolovitch Journaliste

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