Médias / Politique

On n’arrive plus à distinguer les choix dangereux de ceux simplement inédits de Trump

Temps de lecture : 5 min

Trump sert des burgers à la Maison-Blanche: les médias s’affolent. N'ont-ils rien d'autre à se mettre sous la dent?

Donald Trump devant un buffet de fast-food lors d'une cérémonie en l'honneur des Clemson Tigers, champions nationaux des séries éliminatoires de football universitaire de 2018, le 14 janvier 2019 à la Maison-Blanche. | Saul Loeb / AFP
Donald Trump devant un buffet de fast-food lors d'une cérémonie en l'honneur des Clemson Tigers, champions nationaux des séries éliminatoires de football universitaire de 2018, le 14 janvier 2019 à la Maison-Blanche. | Saul Loeb / AFP

En ce moment, quand on est américain ou américaine, on a un bon paquet de raisons d’être contrariée: la semaine dernière, Donald Trump a menacé de décréter l’état d’urgence sous un prétexte absolument infondé. Nous entrons dans le 28e jour de blocage (shutdown) du gouvernement. Au même moment, nous avons appris que la loyauté du président donnait suffisamment d’inquiétudes au FBI pour qu’il lance une enquête afin de déterminer si Trump travaille pour la Russie, tandis que lui se donne un mal fou pour s’assurer qu’aucune trace publique de ses rencontres avec Vladimir Poutine ne subsistera.

Mais quel est le sujet sur lequel un nombre déprimant de journalistes se concentrent depuis plus de vingt-quatre heures? La décision de Donald Trump de servir de la nourriture de fast-food –«du McDonald’s, du Wendy’s et du Burger King et puis un peu de pizza», comme il l’a annoncé lui-même– à l’équipe de football américain des Clemson Tigers.

«Trump offre aux champions de Clemson un dîner fin à base de fast-food», a titré le New York Magazine. «“Il y a tout ce que j’aime”: Trump sert un festin à base de fast-food pour la visite de Clemson à la Maison-Blanche», a renchéri le Washington Post. Dans la sphère politique de Twitter, l’obsession était encore plus vive: à un moment, #WhiteHouseDinners, Big Macs, McDonald’s, Burger King et Wendy's ont tous caracolé en tête des tendances.

Infraction des lois les plus basiques

Tout cela aurait eu un petit côté amusant et un peu bêta si l’événement avait eu lieu au cœur de la langueur des mois d’été d’une présidence sans histoire. Mais c’est absolument inexcusable à un moment où le pays est plongé dans les affres d’une profonde crise politique. En tant que politologue, je reconnais pourtant un bénéfice involontaire à cet égarement collectif des médias: c’est une parfaite illustration de ce que les expertes et experts en populisme veulent dire –et tout aussi important, de ce qu’ils ne veulent pas dire– lorsqu’ils mettent en garde contre les attaques de Trump à l’égard des normes et des traditions démocratiques.

Les plus éminents chercheurs et chercheuses qui ont fait de la démocratie leur champ d’études ne cessent de nous avertir que l’insistance de Donald Trump à enfreindre les normes et les lois les plus basiques de la démocratie libérale est l’un des aspects les plus dangereux de sa présidence. Comme l’expliquent Steve Levitsky et Daniel Ziblatt dans How Democracies Die (et comme je l’expose dans The People vs. Democracy), les fondations d’une démocratie libérale reposent sur l’acceptation volontaire que les profonds désaccords politiques doivent être réglés par le biais de procédures et d’institutions auxquelles tous sont soumis.

Selon les pro-Trump, accuser le président de changer ce qui a toujours été fait doit être vu comme le signe qu'il tient sa plus grande promesse

Certaines de ces règles et de ces normes sont écrites, comme celles qui sont définies dans la Constitution américaine. Mais parce qu’il est impossible de codifier tous les aspects d’un système politique, d’autres traditions, importantes elles aussi, restent informelles. Par exemple, jusqu’à récemment, il était d’usage que la majorité sénatoriale entende les candidates et candidats au poste de juge à la Cour suprême même s’ils étaient proposés par le président d’un parti adverse.

Ce concept est parfois accueilli avec un scepticisme considérable, voire une franche hostilité, de chaque côté du spectre politique. Les partisanes et partisans du président mettent en avant le fait que Trump a été élu pour casser l’ordre établi et assainir le bourbier politique. Selon leur point de vue, accuser le président de changer ce qui a toujours été fait doit être vu comme le signe que Trump tient sa plus grande promesse (même si l’objet des modifications est quelque chose d’aussi fondamental que, par exemple, l’indépendance politique du FBI).

Et dans le même temps, à gauche, les personnes critiques du libéralisme, qu’on ne peut soupçonner d’être prédisposées en faveur de Trump, font preuve du même dédain vis-à-vis des normes: l’obsession pour ce genre de traditions, revendiquent-elles, n’est rien d’autre qu’une stratégie de conservateurs non-encartés pour empêcher celles et ceux qui sont exclus d’exiger la justice de toutes les manières possibles.

Personne ne devrait perdre de temps là-dessus

Les deux arguments prêchent efficacement pour la même paroisse. Ce n’est pas parce que les sacro-saintes traditions d’un système politique ordonné doivent primer sur des objectifs comme l’égalité que les règles non-officielles sont importantes. Au contraire, leurs défenseurs et défenseuses reconnaissent qu’en l’absence d’un ensemble de procédures définies et acceptées, les désaccords profonds sur des sujets urgents de justice et d’égalité peuvent conduire à la violence, à la tyrannie ou à la guerre civile. L’intérêt des normes démocratiques non écrites n’est pas d’empêcher les gens de se battre pour ce qui leur tient le plus à cœur, mais plutôt de s’assurer qu’ils en ont la possibilité par les urnes.

Ce malentendu vis-à-vis de ce qui se fait ou pas a fait naître l’idée que seule une élite snob aurait des raisons de s’en soucier. Certes, voir des dirigeants élus dévier de la façon dont leurs prédécesseurs ont agi, à la fois en termes de politique et dans des domaines apparemment plus triviaux (comme leur manière de se comporter) fait partie intégrante de la démocratie.

Il est vital de faire le distinguo entre ce qui est dangereux et ce qui est simplement inédit

D’ailleurs, certains des dirigeants américains les plus populaires devaient l’affection qui leur était portée précisément au fait qu’ils s’adaptaient davantage aux mœurs d’une nouvelle génération agacée par l’orthodoxie de leurs aînés. John F. Kennedy et Bill Clinton –et, dans une veine différente, des conservateurs comme Ronald Reagan– ont séduit leur base électorale en grande partie en amenant un style nouveau à la Maison-Blanche. Mais même si, à l’époque, certains analystes poussaient des cris d’orfraie devant les fêtes glamour de Kennedy ou les concerts de saxo de Clinton, personne ne considérait que ces changements constituaient des attaques contre les normes institutionnelles fondamentales du pays.

C’est pour cette simple raison qu’il est vital de faire le distinguo entre ce qui est dangereux et ce qui est simplement inédit. Pour ne citer qu’un seul exemple, un critique a reproché à Levitsky et Ziblatt de se tracasser, dit-il, parce que «Trump a enfreint la tradition d’avoir un animal domestique à la Maison-Blanche». Mais quiconque a pris la peine d’ouvrir leur livre sait qu’ils n’évoquent ce manquement spécifique à une vieille coutume que pour illustrer sa futilité: si personne ne devrait se soucier que des présidents mettent à mal des traditions sans importance comme celle d’avoir un animal, écrivent-ils, tout le monde devrait s’inquiéter, en revanche, lorsqu’un président laisse entendre qu’il pourrait ne pas accepter les résultats des élections.

Revenons, enfin, à Donald Trump et à cette curieuse histoire de hamburgers servis à l’équipe de football de Clemson. Aucun expert, aucune experte en sciences politiques digne de ce nom ne devrait gaspiller son temps, ni en avoir envie d’ailleurs, à réfléchir aux tenants et aux aboutissants de ce choix culinaire, aussi inédit soit-il. Au contraire, cette obsession des médias est nuisible, non seulement parce qu’une grande partie de l’Amérique va, à juste titre, la percevoir comme un insupportable exemple de snobisme culturel, mais aussi parce que toute l’attention qui lui est accordée est susceptible de détourner celle des électeurs et électrices des attaques infligées par Trump à des règles autrement plus importantes.

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