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Aux États-Unis, la question de l'antisémitisme fait imploser la Women's March

Temps de lecture : 5 min

Deux ans après sa première manifestation, le mouvement se divise. En cause, le refus de l'une des fondatrices de condamner les propos antisémites et homophobes du leader de Nation of Islam.

Les co-fondatrices de la Women's March -Bob Bland, Carmen Perez, Linda Sarsour et Tamika Mallory- pendant la Women's March du 21 janvier 2018 | Ethan Miller / AFP
Les co-fondatrices de la Women's March -Bob Bland, Carmen Perez, Linda Sarsour et Tamika Mallory- pendant la Women's March du 21 janvier 2018 | Ethan Miller / AFP

En janvier 2017, la Women’s March est devenue le symbole de la résistance populaire et féministe à Trump. Aux États-Unis, les manifestations avaient attiré plus de trois millions de personnes, dont beaucoup portaient les fameux «pussy hats» roses. Deux ans plus tard, le mouvement est divisé et affaibli.

Suite à une controverse sur les liens de trois de ses co-fondatrices avec Nation of Islam, une organisation antisémite et homophobe prônant le séparatisme de la communauté afro-américaine, des centaines d'associations ont retiré leur soutien à la Women's March. Ont notamment mis fin à leurs partenariats avec le mouvement le Parti démocrate, la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), qui lutte contre les discriminations raciales depuis 1909, la Human Rights Campaign (HRC), la principale organisation américaine de défense des droits des personnes LGBT+, ou encore le syndicat American Federation of Labour - Congress of Industrial Organisations (AFL-CIO).

Si de nombreuses manifestations sont maintenues pour le samedi 19 janvier, plusieurs branches locales ont préféré annuler les rassemblements, comme à la Nouvelle-Orléans ou à Chicago. D'autres ont publié des communiqués pour prendre leurs distances avec le comité national, tout en conservant le nom de Women's March. Dans certaines villes, d’autres associations féministes ont décidé d’organiser leurs propres manifestations le même jour, mais séparément.

Réunion polémique

Les accusations d’antisémitisme circulaient depuis au moins un an. En février 2018, l'une des fondatrices de la Women's March, Tamika Mallory, avait assisté à un discours de Louis Farrakhan, le leader de Nation of Islam, lors duquel il avait entre autres déclaré: «Les juifs [sont] responsables de toutes ces saloperies et ces comportements dégénérés créés par Hollywood, où les hommes deviennent des femmes et les femmes des hommes.»

Associer la haine des juifs à la transphobie et l’homophobie est l'une des spécialités de Farrakhan, qui compte parmi ses admirateurs Dieudonné et Alain Soral. En 2006, il jugeait ainsi que «ce sont les juifs maléfiques, les juifs menteurs qui font la promotion du lesbianisme et de l’homosexualité.» En 1984, Farrakhan avait également affirmé qu'Hitler était un «grand homme».

Jusqu’ici, le comité national de la Women's March était parvenu à conserver ses sponsors dans le monde politique et associatif. Mais la situation est désormais devenue intenable, surtout depuis la publication en décembre dernier d'un article du magazine Tablet dans lequel plusieurs organisatrices des débuts de la Women’s March accusent les fondatrices d’avoir tenu des propos antisémites lors d'une réunion.

Selon Tablet et le New York Times, l'une de ces organisatrices, Vanessa Wruble, a raconté durant cette réunion en quoi son judaïsme l'a inspirée à être activiste. Deux des co-fondatrices, Tamika Mallory et Carmen Perez, lui ont alors répondu que la communauté juive devait réfléchir à sa propre responsabilité dans le racisme, arguant qu'elle avait joué un rôle particulièrement important dans la traite des esclaves –une accusation infondée, mais diffusée dans les livres de Farrakhan. Wruble a ensuite rapporté avoir été poussée à quitter le mouvement.

Mallory a nié avoir tenu ces propos, pourtant entendus par plusieurs sources présentes, mais a envoyé au New York Times une réponse suggérant une culpabilité collective des juifs en tant que personnes blanches: «Depuis cette conversation, nous avons tous beaucoup appris: bien que les juifs blancs, en tant que blancs, contribuent à renforcer le suprémacisme blanc, TOUS les juifs en sont également victimes.»

Positions ambigües

Ce qui semble avoir convaincu les partenaires de la Women's March de prendre définitivement leurs distances est une interview de Mallory diffusée sur la chaîne ABC le 14 janvier.

Lorsqu'une des journalistes cite les propos du leader de Nation of Islam, Mallory répond qu'elle n'est «pas d’accord avec de nombreuses déclarations de M. Farrakhan». Mais quand la journaliste lui demande si elle les condamne, Mallory se contente de répéter qu'elle n’est «pas d’accord».

C'est exactement ce genre d'ambiguïté qui avait été reprochée à Trump quand il avait à plusieurs reprises évité de condamner directement le néonazi David Duke et les manifestations racistes de Charlottesville.

Pendant l'interview sur ABC News, la journaliste a également demandé à Mallory d'expliquer pourquoi elle avait posté sur Instagram, en 2017, une photo d'elle avec Farrakhan, accompagnée de la légende: «Dieu merci, cet homme est encore vivant et en bonne santé. C'est le meilleur de tous les temps.»

Mallory a rétorqué qu’elle n’avait pas dit que Farrakhan était le «meilleur» en raison de sa rhétorique, mais en raison de ce que son organisation avait fait pour la communauté noire. Nation of Islam, qui ne compte plus que 50.000 membres aux États-Unis, forme notamment des groupes d'hommes aidant à assurer la sécurité ou à lutter contre le trafic de drogue dans certains quartiers pauvres.

Mallory a ensuite utilisé l'excuse du sexisme pour éviter de devoir condamner Farrkhan: «Je ne devrais pas être jugée à travers le prisme d'un homme.»

Ce n'est pas la première fois que les réponses des co-fondatrices à ce sujet sont équivoques. Après la participation de Mallory à l'événement de Nation of Islam en 2018, le comité national avait publié un communiqué pour marquer leur désaccord, sans condamner ou souligner pour autant la violence des propos tenus. «Les déclarations du pasteur Farrakhan sur les personnes juives, queer et trans ne sont pas en accord avec les principes d’unité de la Women’s March», pouvait-on y lire.

La direction du mouvement avait attendu neuf jours pour faire cette declaration, et justifié son retard en ces termes: «Notre silence public est dû au fait que nous étions en pleine discussion et que nous essayons de briser le cycle qui dresse les communautés les unes contre les autres» –comme si répondre aux propos de Farrakhan nécessitait un examen moral et politique complexe.

Désengagement des Démocrates

Comme Mallory, Carmen Perez et Linda Sarsour, deux autres co-fondatrices du mouvement, ont par le passé assisté à des événements de Nation of Islam –Sarsour y a notamment fait un discours en 2015. Dans une interview accordée au site Refinery29 en 2018, Perez avait quant à elle jugé que la polémique autour de Farrakhan était une «distraction» et qu’«il n’y [avait] pas de leaders parfaits».

En novembre dernier, Sarsour s'est excusée auprès des «membres juifs et LGBT» du mouvement. La veille, elle avait néanmoins rédigé un communiqué dans lequel elle laissait entendre que l'affaire Farrakhan était une excuse pour lui nuire en tant qu'activiste américano-palestienne.

La controverse a beaucoup fragilisé les liens entre la Women's March et le Parti démocrate. Alors qu'en 2017 et 2018, plusieurs personnalités politiques avaient activement participé aux défilés et prononcé des discours, peu seront présentes cette année.

La plupart des Démocrates potentiellement candidates ou candidats à l'élection présidentielle de 2020, dont les sénatrices Elizabeth Warren et Kamala Harris, ne défileront pas.

La sénatrice Kirsten Gillibrand, qui a annoncé sa candidature, participera quant à elle à une manifestation dans l'Iowa, dont elle a spécifié qu'elle était organisée par une branche locale indépendente du comité national. Nombre d'autres Démocrates ont cité des conflits horaires pour expliquer leur absence.

Claire Levenson Journaliste

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