Culture

L'album est-il vraiment voué à mourir?

Temps de lecture : 8 min

On dit le format démocratisé dans les années 1960 condamné à disparaître face à un modèle de streaming valorisant le single. Culturellement, il a pourtant encore de beaux jours devant lui.

L'album a soixante-dix ans de carrière, et un avenir pas si funeste. | Surya Urs via Unsplash
L'album a soixante-dix ans de carrière, et un avenir pas si funeste. | Surya Urs via Unsplash

On ne cesse de vouloir sa mort. Depuis la généralisation des plateformes de streaming musical et l'avènement des playlists, on entend souvent que l'album serait fini, qu'il ne se vendrait plus, qu'il ne serait plus assez compétitif.

L'origine de ce débat n'est pas si récente: elle remonte au moins à 2003 et au lancement de l'iTunes Store, quand il devenu possible d'acheter légalement un seul titre d'une œuvre.

En 2016, le magazine Forbes titrait: «L'album est mourant –et bon débarras»: «Les albums sont chers, prennent du temps à faire et, la plupart du temps, constituent un gros gâchis, car les consommateurs n'écoutent de toute façon qu'un ou deux morceaux, même s'ils ont acheté l'album», pouvait-on lire.

Le journaliste Bobby Owsinski trouvait le modèle d'une sortie annuelle inadapté à l'heure des réseaux sociaux et prônait le retour à la méthode des années 1950, qui consistait à sortir des singles tous les mois ou deux, avant de les regrouper sur une compilation.

En juillet 2018, Drake a battu un triste record: selon le magazine Billboard, 29.000 copies de son Scorpion avaient été écoulées aux États-Unis en une semaine, le pire total jamais enregistré pour un n°1 des ventes. Le média américain annonçait également que depuis juillet 2017, les ventes d'albums avaient chuté de 17%.

On prédit la mort de l'album depuis le début de ce siècle, et les chiffres semblent pointer vers cette direction. Comment expliquer alors que des artistes de tous styles et de toutes générations continuent de pondre des albums? Tout simplement parce que cela suit une logique créative et professionnelle.

Éphémère révolution artistique

En 1948, le format longue durée, aussi nommé LP, apparaissait via Columbia Records. Cette évolution du vinyle, présenté en deux tailles de 25 et 30 centimètres, permettait de diffuser plus de contenu sur un même support.

Ce fut durant les années 1950 un moyen de publier des œuvres de musique classique et de jazz, ainsi que des bandes originales de film. Mais le LP n'a vraiment décollé qu'à partir du milieu des années 1960, quand des artistes ont tiré profit de cette liberté de durée pour pousser leurs envies créatives et créer des œuvres homogènes voire conceptuelles. L'ère de l'album s'ouvrait.

Depuis notamment les Beatles et les Beach Boys, cette démarche artistique a laissé une empreinte majeure sur les artistes comme sur les fans: un morceau n'a pas besoin d'être calibré pour les médias grand public, il peut exister au sein d'un ensemble cohérent.

La mode en elle-même n'a finalement pas duré très longtemps. Après une petite décennie marquée par l'AOR («album-oriented rock») diffusé sur les ondes, l'arrivée des clips via MTV a recentré l'industrie musicale autour des singles.

L'ironie veut que dans les années 1990, les acteurs principaux du secteur ont tenté de «faire disparaître cet outil de consommation limitée, qui n'était pas aussi rentable que l'album, ni la même renommée, et faisait de l'ombre aux longues productions. Mais le public partout dans le monde voulait la possibilité de n'acheter qu'un titre», comme le rappelle l'universitaire Charles Fairchild dans son étude «Crowds, Clouds, and Idols». Si la consommation a évolué, la longue production est ainsi restée un modèle moins risqué et davantage valorisé.

Outil professionnel indispensable

La composition musicale n'a pas de recette miracle. Même si l'on s'inspire de thèmes, de constructions et d'arrangements qui ont façonné des hits, c'est un travail sans garantie de succès. Que l'on soit indépendant ou sous label, on ne va pas miser sur un seul coup, alors on continue de composer pour aboutir au bon son.

Le critique américain Anthony Fantano s'est exprimé sur le sujet dans une vidéo YouTube publiée en août 2017: «On écrit des morceaux jusqu'à ce que l'on ait un hit. Et quand on a un hit, qu'est ce qu'on fait des autres pistes? On les jette? Toutes les bonnes chansons ne sont pas des hits. Un hit suit certains critères précis qui font qu'il va plaire à un large public. Ça ne veut pas dire que les autres morceaux ne doivent pas être diffusés, que les fans ne vont pas les acheter. Et comment on fait quand on joue un concert? La performance live représente toujours une source importante d'argent. Un artiste va-t-il ne sortir que des singles toute sa carrière, ne sortir qu'une piste à la fois et arriver en concert avec huit pistes? Il faut du matériel pour subsister. On ne peut pas se contenter de sortir une ou deux pistes par an et espérer atteindre à chaque fois le top 40.»

De fait, il faut d'abord voir dans l'album un outil central pour les artistes. En 2016, l'étudiant Halil Karakuyu publiait un mémoire sur la place de l'album à l'ère du numérique, dans lequel il analysait en détail la scène indépendante néerlandaise. Les témoignages recueillis montraient que le format était bien vivant, que «le single et l'EP (format court d'environ quatre pistes) servaient principalement à promouvoir un album, qui était au centre de la structure de promotion d'un groupe ou d'un musicien, et que les concerts boostaient les ventes et vice versa».

Même si l'album ne se vend pas, il reste envisagé comme un accomplissement, une preuve de cohérence artistique.

La presse spécialisée va elle aussi mettre en avant une œuvre globale plutôt qu'un seul titre ou un EP: «Sans album, un groupe n'est pas capable d'obtenir des concerts ou l'intérêt de la presse, car il est sous-entendu entre les cadres économiques, organisationels et intellectuels qu'il n'y a pas intérêt d'en parler, de l'écouter ou de le promouvoir», note Anthony Fantano.

Les reviews, les classements annuels et les cérémonies de récompenses continuent ainsi d'accorder une place d'honneur aux albums. Et même si l'album ne se vend pas, il reste envisagé comme un accomplissement, une preuve de cohérence artistique –quel que soit le genre musical.

Autre signe que le format fait toujours son effet, on voit depuis une douzaine d'années se multiplier les concerts «full album». Rejouer un opus classique en entier et dans l'ordre est souvent un bon moyen de simplifier une performance et une tournée, et potentiellement de booster les ventes du dit album.

La méthode, souvent employée pour fêter un anniversaire, offre au public une expérience à part: que vaut tel album, en vrai? Les enchaînements fonctionnent-ils? Retrouve-t-on la même cohérence, la même énergie qu'à l'époque? Ce type de concerts est également l'occasion d'entendre des titres plus confidentiels rarement joués en live –une chance pour les fans comme pour les néophytes. Avec ces performances, qui mélangent habilement nostalgie et fidélisation et qui dépassent le succès populaire, on touche à l'intime.

Au-delà du support, le concept

Le débat sur le LP est parfois résumé à une lutte entre physique et numérique. Comme le reconnaît Karakuyu, «il est clair que les nouvelles technologies changent les pratiques industrielle. Néanmoins, mettre un format de diffusion aux oubliettes parce qu'une nouvelle technologie est arrivée est une vision déterministe» –l'apparition de la radio au début des années 1920 a clairement eu un impact négatif sur les ventes d'œuvres musicales, et puis le modèle a évolué.

L'album n'est pas en soi un support. Mais le retour en grâce du vinyle, son format originel, montre l'attachement du public au physique et à une certaine authenticité. L'écoute d'un long format est un rituel. On laisse souvent le disque tourner sans prendre le risque de bouger l'aiguille pour passer un morceau –on pourrait gâcher un moment d'écoute ou risquer d'abîmer le matériel. Ce goût pour l'écoute globale sans séparation nette, que l'on a connu sur le vinyle ou la cassette, se retrouve aujourd'hui en ligne, par exemple avec des albums entiers réunis en un fichier sur YouTube.

«Pour que l'album soit en train de mourir, il faudrait déjà qu'il n'y ait presque plus d'albums qui sortent.»

Anthony Fantano, critique musical

Attention, il n'est pas question ici de dire que l'album est un meilleur format, mais simplement de constater que l'offre musicale ne tend pas à le faire disparaître. Pour reprendre Anthony Fantano, «il y a aujourd'hui plus d'albums que jamais auparavant. Est-ce que l'ère digitale nous permet de sortir plus de singles? Oui, mais elle nous permet aussi de sortir plus d'albums. C'était beaucoup plus simple de suivre les sorties d'albums il y a dix ans. Il y avait des dates de sortie, on pouvait faire confiance aux rumeurs, on ne sortait pas un album du jour au lendemain, les choses étaient moins volatiles. Aujourd'hui, je n'arrive plus à suivre les sorties d'albums chaque semaine. Pour que l'album soit en train de mourir, il faudrait déjà qu'il n'y ait presque plus d'albums qui sortent.»

Le critique précise d'ailleurs que «ça ne veut pas dire que le public consomme ou écoute des albums. Mais est-ce une question de désintérêt pour le format album, ou bien le public qui n'obtient pas d'albums valant le coup d'être écoutés en entier? Pour moi, c'est la seconde option. Beaucoup d'artistes rassemblent des pistes un peu n'importe comment en studio, sans chercher à savoir s'il s'agit de leur meilleur travail ou de leur pire, et le mettent sur un disque ou une page iTunes.»

Le format album a effectivement provoqué une tendance au remplissage: autour de morceaux forts, on colle des titres moins remarquables –du moins d'un point de vue commercial-, des instrumentales, des remix, des interludes... Une démarche contraire, en somme, à l'idée d'album-concept: une longue œuvre enregistrée possédant une structure musicale à grande échelle et une unité narrative, qui s'écarte du modèle en trois minutes des radios pour laisser place à des compositions plus longues, sujettes à l'improvisation et l'expérimentation.

Il faut en tout cas remarquer que l'album en tant que concept reste une démarche respectée par des artistes grand public: il n'y a qu'à voir la discographie de Kanye West, l'étendue du projet Lemonade de Beyoncé ou la cohérence narrative des œuvres de Kendrick Lamar. Pour ces stars, l'album est au pire un échec teinté de prétention, au mieux un gage de crédibilité sur long terme.

Même les artistes rap qui ont percé ces dernières années sur Soundcloud, et qui ont rencontré un succès aussi fulgurant qu'inattendu en marge des majors, ne se contentent pas de singles: ils entendent à la fois monétiser leur travail via les plateformes de streaming et fidéliser via des albums.

On ne peut pas vraiment parler rivalité entre la chanson et l'album, puisque le second n'existe pas sans la première. Mais évidemment, il y a dans la plupart des cas plus de choses à dire, à détailler et à analyser sur un album que sur un seul titre.

Dans une période d'hyper-réactivité, le format album, devenu commercialement négligé, est d'autant plus susceptible d'être considéré pour sa valeur artistique ou son originalité. Il ne vaut pas mieux en soi que la chanson seule, mais il peut se soustraire aux contraintes imposées par la radio ou le stream –ce qui convient parfaitement aux publics et artistes cherchant à s'écarter des standards de la pop.

Au-delà de toute question de support, l'album est un concept. Et c'est précisément la raison pour laquelle il ne peut disparaître.

Manuel Perreux Journaliste musical indépendant

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