Politique

«Gilets jaunes»: le gaullo-communisme contre-attaque?

Temps de lecture : 9 min

Hantise des élites politiques et économiques depuis des décennies, le gaullo-communisme, liquidé sommairement depuis trente ans, serait-il revenu sur le devant de la scène?

Un «gilet jaune» lors de l'acte dix du mouvement, le 19 janvier 2019 à Paris | Éric Feferberg / AFP
Un «gilet jaune» lors de l'acte dix du mouvement, le 19 janvier 2019 à Paris | Éric Feferberg / AFP

Le gaullo-communisme est de retour, et il n’est pas content. C’est probablement ainsi que certains membres des élites du pouvoir les plus idéologisés vivent la crise des ronds-points.

Le courant politique, dont on devra un jour dire une bonne fois pour toutes s'il fut fantasmé ou réel, revient effectivement frapper à la porte de celles et de ceux qui pensaient l’avoir enterré définitivement, avec la liquidation du gaullisme politique et l’effondrement du communisme.

Selon Emmanuel Todd, promoteur du concept d’«idéologie zombie», celle-ci essayerait actuellement –comme dans un film d’horreur– de forcer opiniâtrement les portes du pouvoir, malgré flashballs, individus parasitaires et éditorialistes aux jugements expéditifs.

Le gaullo-communisme serait né pendant la Seconde Guerre mondiale du contact opéré entre le représentant du Parti communiste français, Fernand Grenier, futur député de Saint-Denis, et les autorités gaullistes de Londres. Icône de la Résistance gaulliste, Jean Moulin lui-même a parfois été taxé de sympathies communistes, voire d’adhésion au communisme soviétique.

Surtout, la géopolitique joue un rôle déterminant. C’est le renoncement de Staline à instaurer un régime communiste à Paris qui aurait été le moment-clé de la mise au monde du gaullo-communisme, compromis politique et programmatique entre les deux piliers de la Résistance. L'année 1945 serait ainsi l’an I de cette idéologie qui aurait imprégné le pays à travers l’instauration d’institutions fixant les contours d’un État-providence «à la française».

Combattu par Brunet, et par Balladur avant lui

Quelque soixante-dix ans plus tard, en avril 2017, c’est au gaullo-communisme que s'en prenait l’animateur radio Éric Brunet dans La Revue des deux mondes. Reconstruisant l’histoire des dernières décennies sous forme de train fantôme, il conclut son article –évidemment plus qu’hostile– par cette sentence: «En ne dynamitant pas le logiciel gaullo-communiste, en n’imposant pas à la France le logiciel naturel de toutes les droites européennes, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy ont laissé la gauche transformer le pays en une grande nurserie administrée, où des syndicats peu représentatifs empêchent l’économie française de se déployer librement.»

Le dextrisme des trente dernières années se caractérise par le fait qu’à droite, on postule l’idée que l’on a été jusqu’à présent imparfaitement ou pas assez à droite. À l’appui de sa démonstration visant à la promotion d’une hypothétique «normalisation» de la France, Brunet vante les mérites politiques de Margaret Thatcher, Gerhard Schröder, David Cameron, George Osborne ou Matteo Renzi –la litanie habituelle des expériences supposément couronnées de succès.

Ce qu’écrit Eric Brunet est significatif, et l'on retrouve au bout de sa logique une véritable croisade contre le gaullo-communisme ou l’héritage du Conseil national de la Résistance engagée par quelques personnalités de la droite classique française, au premier rang desquelles figure Édouard Balladur, tête pensante du RPR des années 1980 et Premier ministre de 1993 à 1995.

Dans Le pouvoir ne se partage pas, ce dernier écrit que l’enjeu est de combattre «les effets ravageurs d’un catéchisme appliqué durant un demi-siècle, composé d’alluvions divers: Front populaire, économie de guerre, idéologie du Conseil national de la Résistance, domination intellectuelle de la gauche» –on ne saurait être plus explicite. Sa campagne de 1995 contre Jacques Chirac et Lionel Jospin, orchestrée par Nicolas Sarkozy, est le moment de réalisation de cet objectif tant politique que métapolitique. Las, Édouard Balladur est éliminé dès le premier tour de l'élection présidentielle.

La droite devra attendre les années 1980, et surtout 1990, pour mettre en place une lente mais efficace politique de déconstruction de l’édifice gaullo-communiste.

Brunet, qui croit dur comme fer que la France est un pays communiste, n’est donc pas le seul à être entré en guerre contre le gaullo-communisme. De façon plus surprenante –encore que–, il est également rejoint par Daniel Cohn-Bendit, qui en 2005, en plein débat référendaire sur la Constitution européenne, dénonçait la «République gaullo-communiste».

Il faut dire qu'un courant intellectuel et politique bien ancré dans le monde germanopratin communie également dans le rejet de l’héritage gaullo-communiste, des fondamentaux de 1944-1945. On parle ici de la France des Francs-tireurs et partisans puis des Forces françaises de l'intérieur, des réalisations de Marcel Paul et d’Ambroise Croizat, des comités d’entreprises forgés par René Capitant et de la Sécurité sociale, qu’une partie de la société française abhorre en silence.

Pour quelques décennies, la droite ne va oser se dire et s’assumer de droite. Comme en Italie, elle devra attendre les années 1980, et surtout 1990, pour mettre en place une lente mais efficace politique de déconstruction de l’édifice gaullo-communiste, pour s’assumer, s’afficher, diriger et gouverner.

Le gaullo-communisme donne le loisir à des essayistes comme Éric Brunet de nourrir leur production d’une collection feuilletonisée de reproches composant un apparent réquisitoire contre une France qui n’a eu pour seul tort que de ne pas adhérer au Comité ouvrier de secours immédiat et à la Charte du travail et d’adhérer à un projet qui, avant-guerre, était moins communiste que lié aux travaux des élites techniciennes naissantes au sein des milieux proches, souvent, du Front Populaire.

Matrice dominante de la société française

Le gaullo-communisme, c’est donc, dès 1945, la matrice qui fait –apparent– consensus au sein des élites du pouvoir pour diriger la société française, et au sein de cette dernière comme idéologie dominante.

Tout le monde ne parle alors que de «socialisme». Charles Pasqua, jeune gaulliste, futur droitier réputé du RPR, adhère à l’Union démocratique et socialiste de la Résistance, qui se proclame «socialiste».

Cette domination du gaullo-communisme nourrit au moins la vision d’un certain nombre de personnalités, d’intellectuels, de repentis ou proscrits de Vichy, de grands patrons, qui souhaitent d’abord mettre à bat une domination embarrassante que l’État ne doit alors pas au Front Populaire, pourtant honni, mais bien à l’alliance très politique entre De Gaulle et Thorez, à la main tendue d’anciens du Parti social français ou d’organisations nationalistes aux camarades de Jacques Duclos et de Fernand Grenier.

De surcroît, cette alliance gaullo-communiste semble lier PCF et Rassemblement du peuple français / Républicains sociaux / Union pour la nouvelle République (etc.) par une forme de pacte tacite, dont les conversations entre le jeune secrétaire d’État Chirac et le déjà rodé responsable de la CGT Henri Krasucki en mai 1968 seront le point d’orgue.

Jamais, si l’on y regarde bien, la confrontation entre gaullistes et communistes n’ira trop loin. Jamais la rupture ne sera, finalement, irrémédiable –au point que même Fidel Castro fera la leçon aux ludions de Mai 68 l’été suivant.

Les réalisations des gouvernements de la Libération ont durablement marqué la France. La Sécurité sociale, notamment, est évidemment le fruit d’un accord entre le Général de Gaulle et les communistes, mais c'est aussi le cas d’autres nationalisations, comme celle de l’électricité.

Le gaullo-communisme ne saurait être mieux défini que par ce que fut la vie quotidienne en France dans les années 1960.

Bien d’autres réalisations ont non seulement contribué à la relance productive de l’économie française, mais également affermi l’unité de la société française, soumise –soulignons-le– aux privations et aux rationnement en même temps qu’aux injonctions à l’effort et à la productivité, Thorez n’étant alors pas le dernier à asséner au peuple français des leçons relatives au travail et à la production: «Produire, produire, produire!». C’est effectivement le fort encadrement de l’économie par l’État qui dérange les milieux d’affaires et les officines anticommunistes les plus idéologiques de l’Hexagone.

Le gaullo-communisme ne saurait être mieux défini que par ce que fut la vie quotidienne en France dans les années 1960. Éric Brunet, Édouard Balladur, Daniel Cohn-Bendit tiennent leur adversaire transformé en diable: il s’agit donc de l’abattre.

Héritage idéologique des «gilets jaunes»

Un «gilet jaune» évolue dans cet univers-là. Inconsciemment, il est fils de De Gaulle, Thorez et Croizat. Il ne veut plus payer plus pour recevoir moins –moins par individualisme que par frustration quant à l’égalité mythifiée par nos républiques.

Le sens commun d’une société est le produit d’une accumulation d’éléments divers, parfois contradictoires, intégrés à celui-ci au fil des décennies. Les évidences en vigueur changent progressivement. On ne fait pas muter la vision du monde dominant une société comme on fait du café instantané.

Les ronds-points sont marqués, comme le reste du pays, par la sédimentation d’éléments idéologiques successifs dont, nous le savons, celui des années 1980. Mais est-ce tout? Assurément en révolte contre le code des impôts, ce mouvement est-il simplement anti-fiscaliste, à l’image de ce que furent les mouvements animés par des groupes conservateurs dans l’Amérique pré-Reagan des années 1970? C’est douteux. Rappelons déjà que le gouvernement de la Libération, gaullo-communiste, a été précédé en France –avant même le débarquement du 6 juin 1944– d’un important et massif mouvement de défection fiscale du peuple français, dont le régime de Pétain et Laval aurait eu des difficultés à venir à bout.

Les «gilets jaunes» sont-ils les agents d’un gaullo-communisme revigoré par la rébellion contre la fiscalité écologique? À l’évidence, le peuple des ronds-points n’est ni gaulliste, ni communiste, mais certainement marqué par l’héritage gaullo-communiste. Les différents reculs des services publics dans les zones rurales sont si durement vécus qu’ils motivent un début de mouvement réfractaire à l’impôt. En gros, ce qui ressort des propos collectés –certes imparfaitement– des «gilets jaunes» et apparentés, c’est qu’il n’est plus légitime de «payer plus d’impôts pour moins de services publics». Cela donne un indice partiel d’une des motivations des «gilets jaunes»: la désillusion par rapport à des fondamentaux remontant à 1945 ou 1958, qui postulaient l’extension des services publics et l’application scrupuleuse du principe d’égalité.

La société française est parcourue par des influences sédimentées au fil du temps dans son inconscient. Le gaullo-communisme en fait partie, mais partie seulement.

Évidemment, cette influence gaullo-communiste, cette foi en l’idée de la Sécurité sociale, l’idéalisation d’EDF ou de la SNCF d’antan, et bien d’autres éléments, cohabitent avec d’autres éléments, comme les évidences assénées au cours des années 1980 sur la responsabilité de l’individu, la défiance envers l’État et la glorification de l’entreprise.

Trop d’État, plus d’État, mieux d’État, moins d’État, le peuple des ronds-points, privé de toute direction politique, hésite. La société française est parcourue par des influences sédimentées au fil du temps dans son inconscient. Le gaullo-communisme en fait partie, mais partie seulement. Les trente années passées l’ont assurément émoussé, mais il fait partie des éléments composant la vision du monde des Français et Françaises. Thorez et De Gaulle rejoignent alors Bernard Tapie, Jacques Attali et Jacques Delors dans la potion idéologique nourrissant espoirs comme frustrations.

De la réalité à l’ennemi orwellien

Le gaullo-communisme tire son existence d’un accord politique bien réel entre forces gaullistes et communistes au sein de la Résistance, à partir de 1943. Ces forces, inspirées par le Conseil national de la résistance, ont appliqué un programme politique touchant aux domaines économiques et sociaux de 1943 à 1946. Nous en héritons, notamment, la Sécurité sociale.

Plus tard, le gaullo-communisme a été réifié aux besoins d’une démarche politique autre, dont le polémiste Éric Brunet est le représentant actuel le plus connu, visant à déconstruire les piliers politiques, économiques et sociaux hérités de la période 1944-1946. Dans cette perspective, évidemment, les taches maculant la geste gaullienne ou l’exhumation des crimes staliniens sont plus qu’utiles aux fins d’un projet politique dévolu à la conversion radicale de la France au capitalisme globalisé.

Le gaullo-communisme comme fait historique est à relativiser, sa réification et son instrumentalisation aux fins d’un projet politique authentiquement néolibéral est en revanche à considérer comme l’un des pions du grand jeu de la guerre culturelle qui se livre des ronds-points du pays aux cercles germanopratins et plateaux bavards en continu.

Les «gilets jaunes» ne sont pas moins que le reste du peuple français imprégnés de ce projet gaullo-communiste; ils l’intègrent à leur idéologie propre. Oui, les «gilets jaunes» sont aussi les enfants de De Gaulle et Thorez.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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