Société

Le complotisme est plus fort que tout

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Le discours complotiste ne peut être battu. C’est la force du mensonge érigé comme vérité absolue: il n’a presque aucune chance d’être déconstruit.

9/11 | Sebastian Bartoschek via Flickr
9/11 | Sebastian Bartoschek via Flickr

C’est tout à la fois une maladie mentale, une perversion de l’esprit, une vision du monde poussive et rabougrie, un engrenage infernal où des âmes en manque de repères, d’assise intellectuelle et de rectitude morale se perdent dans la grande nuit noire de l’obscurantisme, sous couvert de théories foireuses qui ont pour nom complotisme, révisionnisme, idolâtrie de fausses nouvelles –et qui sont l'arrière-boutique des mouvements nationalistes et autres groupuscules identitaires.

Il n’y a rien à opposer au complotisme. Quelles que soient la pertinence de votre démonstration, l’excellence de votre raisonnement, la pureté de votre pensée, elles ne pèseront rien face à l’ignorance, à la mauvaise foi, à la stupidité féroce et fanfaronne des gens convaincus d’avoir raison contre tout le monde. Que dire à un énergumène persuadé que deux plus deux font cinq? Que peut-on rétorquer à quelqu'un qui part du principe que toute vérité communément admise est un mensonge, un leurre servant à asseoir la domination des puissants au détriment de la masse? Que dire à cette personne convaincue que le monde entier est une tromperie, une supercherie de grande ampleur orchestrée par une poignée d’individus dont nul ne connaît l’identité et qui agissent dans l’ombre, guidés par leur seul intérêt, en contradiction complète avec le bien général? À part une paire de baffes pour la ramener à la raison, il n’y a rien d’autre à lui opposer.

Les complotistes sont des paranoïaques appliquant leur rhétorique conspirationniste à tous les domaines de la vie. Puisque rien ne peut être certain, puisque tout peut et doit être remis en question, avec des airs intrigants et la conviction de leur propre supériorité intellectuelle, les voilà en croisade contre la vérité en général. Et plus cette vérité est évidente, plus elle est partagée par le plus grand nombre, et plus les complotistes s’évertueront à démontrer, par tout un échafaud d’hypothèses aussi farfelues que saugrenues, la parfaite incongruité de l’explication communément admise.

Ce n’est pas Don Quichotte. Don Quichotte refuse le monde réel pour mieux asseoir le domaine de l’amour et de la justice. Rien de tout cela chez les complotistes du dimanche. Aucune élévation de l’esprit ou de la condition humaine, juste le goût avéré pour tout ce qui salit, profane, heurte, provoque, dégrade la sensibilité collective.

Les complotistes ont la culture du doute. Non pas le doute des agnostiques qui, face aux mystères du monde et de sa naissance, déclarent ignorer la nature et le degré de leur foi, mais le doute des imbéciles de service qui, face à l’évidence la plus crasse, continueront à la remettre en cause, dans cette perplexité de la pensée qui n’est rien d’autre que la négation même de l’intellect. Là où tout le monde voit la même chose, les complotistes tireront une fierté de leur insoumission au diktat de la vérité, crieront à l’entourloupe et trouveront toujours un moyen plus ou moins détourné pour assurer leurs dires par la multiplication d’insinuations par essence indémontrables mais qui, mises bout à bout, finiront par ébranler les esprits les plus crédules.

Riches de leurs deux neurones, les imbéciles ont de toute évidence une inclinaison des plus fortes au complotisme. Non seulement il leur permettra pour une fois de se différencier du commun des mortels, mais il leur donnera également cette impression tout à fait délicieuse d’appartenir à une caste initiée, laquelle par définition se targue de son intelligence, puisqu’elle a l’audace de remettre en cause l’ordre établi, au nom d’une vérité partagée seulement par une poignée d'entre nous. Ainsi les imbéciles se sentiront anoblis. On ne leur fait pas. Leur est donné leur ticket d'entrée aux sphères supérieures de l’intellect, là où peut prospérer à l’infini le génie de leur bêtise.

Et comme précisément, on ne peut les prendre à revers, leur mode de pensée se situant dans une sphère où le discours de la raison est par essence disqualifié, leur triomphe est total. Les débiles complotistes gagnent toujours. Toujours. On ne peut les battre. C’est la force du mensonge érigé comme vérité absolue: il n’a presque aucune chance d’être déconstruit. Le vide de la pensée complotiste lui permet d’échapper à sa remise en cause. Et si jamais vous parvenez à mettre un complotiste devant ses propres contradictions, il niera tout en bloc, un nombre suffisant de fois, avant de brandir un argument d’une inconsistance telle qu’il en devient indestructible –regardez Trump.

Avec les réseaux sociaux, le complotisme a de beaux jours devant lui. Il peut désormais s’adresser au plus grand nombre, et quand on saura dans quel bain d’ignorance barbotent parfois les masses indifférentes, on est en droit de s’inquiéter. À lui seul, il est capable de ramener l’humanité vers cet obscurantisme dont elle a eu tant de mal à s'émanciper. On en sent déjà le frémissement chaque de jour de plus en plus affirmé, sans que nous soyons capables de nous y opposer. Nous reculons et, dans ce grand basculement en arrière, nous ressentons comme le début d’une impuissance, d’un renoncement capable d’accélérer encore plus le mouvement de la chute.

Nous voilà prévenus.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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