Santé / Sciences

Glass, Shutter Island, Fight Club... Hollywood fasciné par le trouble dissociatif de l'identité

Temps de lecture : 5 min

Le trouble de la personnalité multiple est exploité par les films hollywoodiens.

Norman Bates, le personnage hollywoodien le plus célèbre pour son trouble dissociatif, interprété par Anthony Perkins dans «Psycho» d'Alfred Hitchkock | capture d'écran YouTube.
Norman Bates, le personnage hollywoodien le plus célèbre pour son trouble dissociatif, interprété par Anthony Perkins dans «Psycho» d'Alfred Hitchkock | capture d'écran YouTube.

Attention: cet article dévoile des éléments-clés de l'intrigue du film Glass.

Glass, le film le nouveau film de Night Shyamalan est actuellement en salle. Il fait suite et reprend les personnages de deux de ces précédents cartons au box-office: Incassable (2000) et Split (2017), où l'on voit déjà les vingt-trois personnalités différentes de Kevin, un personnage à la fois fascinant et angoissant. Dans un même corps cohabitent entre autres un enfant de 6 ans, une femme ou encore un homme violent qui séquestre trois jeunes filles. Le personnage joué par James McAvoy souffre de ce qu'on appelle le trouble de la personnalité multiple ou trouble dissociatif de l'identité (TID).

De Dr Jeckyll (1931) à Shutter Island (2010), en passant par Psychose (1960), Les trois visages d'Eve (1957) ou encore Fight Club (1999): on retrouve le TDI dans de très nombreux films, ce qui en fait l'une des plus grosses ficelles du cinéma hollywoodien. Le réalisateur de Sixième sens vient donc compléter cette longue liste en montrant pour la deuxième fois ce personnage à la personnalité multiple à l'écran. Mais pourquoi ce trouble mis en scène par hollywood fascine autant?

Le TDI se distingue de la schizophrénie

Si le TDI a déjà été servi à toutes les sauces –montées souvent grossièrement pour les besoins du spectacle– c'est qu'il présente plusieurs avantages pour les réalisateurs. D’abord, c’est une facilité scénaristique qui autorise tous les rebondissements. Ensuite, il représente une véritable bénédiction pour les acteurs et actrices. Il permet –par exemple pour James McAvoy dans Split ou Glass– d'incarner successivement un enfant, une femme puis un psychopathe. Frederic March et Joanne Woodward reçurent chacun un Oscar pour leur rôle respectif dans Jekyll et Mr Hyde et Les trois visages d'Eve (1957). Sally Field a été récompensée aux Emmy Awards pour Sybil (1975), film inspiré d'un cas réel de TDI. Du Norman Bates de Psychose au Tyler Durden de Fight Club, le trouble dissociatif de l'identité est devenu une figure narrative incontournable.

Les premières descriptions du TDI datent du XIXe siècle. Rapidement, la littérature s’en empare et l’un des premiers patients décrits inspire Robert Louis Stevenson pour L'étrange cas du Dr Jekyll et Mister Hyde. Mais c’est surtout dans la deuxième moitié du XXe siècle que la culture populaire s'empare du sujet. À commencer par une psychiatre américaine qui publie Sybil en 1973. Flora Rheta Schreiber y décrit l'une de ses patientes et ses seize personnalités. Si le livre connaît un succès retentissant, il est vite sujet à controverse, la médecin ayant suggéré certaines des personnalités à la patiente… Mais quelques années plus tard, un cas va défrayer la chronique et populariser définitivement le trouble dissociatif de l'identité.

En 1977, Billy Milligan, jeune homme de 22 ans, est arrêté dans l'Ohio, accusé de la séquestration et du viol de trois jeunes étudiantes. Des affaires volées sont retrouvées chez lui. Pourtant, il nie fermement.

Les enquêteurs et psychologues qui se succèderont auprès du jeune homme lui découvriront vingt-quatre personnalités. Dans son corps cohabitent entre autres un Anglais distingué, une lesbienne de 20 ans et un Serbo-Croate violent. Ce cas fascina les médias et donna lieu à un livre: Les milles et une vies de Billy Milligan dont Night Shyamalan s’inspira directement pour Split. Le trouble dissociatif de l'identité est lancé et les diagnostics commencèrent à se multiplier. Mais en quoi consiste exactement le TDI?

Dans la classification des maladies mentales, le TDI est caractérisé par plusieurs états de personnalité distincts. Les personnes qui en souffrent présentent de fréquents trous de mémoire concernant aussi bien des événements traumatiques que des éléments de la vie quotidienne. Elles découvrent à leur domicile des choses qu'elles ne se souviennent pas avoir achetées ou se retrouvent dans des endroits inconnus sans savoir comment elles y sont arrivées. Pendant ces périodes d’amnésie, elles vivent dans un état de dissociation, c’est-à-dire un état de conscience modifié. On peut alors parler de personnalités secondaires. Souvent assimilé dans le langage et l’imagerie populaire à la schizophrénie, le TDI n’a pourtant ni les mêmes causes, ni les mêmes traitements.

Un trouble universel

Ce trouble rare n'est pas uniquement occidental. Dans un article de 2014, des psychiatres coréens décrivent deux cas précis. Le premier est celui d’une jeune femme de 19 ans qui avait comme alter ego une fillette de 5 ans, une femme de 30 ans et une fille de 15 ans. L'autre cas est un jeune militaire timide de 20 ans, ayant six autres personnalités dont un anglophone nommé John, un personnage violent, une mère de famille et un enfant de 5 ans. Tous deux avaient souffert de traumas et d'abus durant l'enfance. En effet, on retrouve souvent cette fragmentation de la personnalité dans les suites d’un traumatisme répétés durant l’enfance et 90% des patientes et patients atteints de TDI auraient subi des abus ou souffert de négligences au cours de leur enfance. Les personnalités violentes des deux patients coréens apparaissaient lors de l'évocation de ces traumatismes, «suggérant ainsi le rôle des doubles comme parties de l'ego servant à gérer les expériences inacceptables qui submergent l'ego originel», notent les auteurs. Comme si, pour se protéger, la conscience se mettait sur pause et fonctionnait sur un mode alternatif.

Une représentation tronquée

S'il fascine Hollywood, le TDI a provoqué un vif débat dans la communauté scientifique. Certaines études défendent fermement la spécificité du trouble et avancent que cette pathologie affecterait jusqu'à 1% de la population générale. Mais plusieurs articles ont contesté son existence, en parlant de «mode médicale» voire «d’illusion psychiatrique» et accusant de surdiagnostic les psychiatres américains.

«Les personnes souffrant de TDI n'ont pas tendance à être violentes mais plutôt à cacher leurs problèmes mentaux.»

Dr Simone Reinders, neuroscientifique, King's College de Londres

Au-delà de ce débat, le TDI questionne l'unicité de la personnalité: l'impression de continuité de soi peut parfois défaillir sur de plus ou moins longues périodes de temps, souvent dans des contextes de traumatisme. Sans aller jusqu’à une personnalité distincte, on peut voir apparaître certains symptômes dissociatifs –c’est-à-dire altérant l’unicité de la personnalité– comme l’amnésie ou le sentiment de déréalisation, notamment dans le stress post-traumatique. Comme lui, le TDI serait curable et accessible à la psychothérapie. Les troubles psychiatriques sont fréquement malmenés par le miroir déformant d’Hollywood. C’est aussi le cas du TDI qui –comme dans Split et Glass– est souvent représenté comme violent. «Ce qui n'est pas vrai et donne une fausse image de ce trouble psychiatrique, explique au Guardian la Dr Simone Reinders, neuroscientifique qui mène ses recherches sur le TDI au King's College de Londres. Les personnes souffrant de TDI n'ont pas tendance à être violentes mais plutôt à cacher leurs problèmes mentaux.» Mais la représentation juste de la maladie mentale fait rarement partie des soucis de l’industrie de l’entertainment.

Clément Guillet Médecin psychiatre et journaliste

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