Égalités / Société

Le problème avec les hommes qui n'aiment que les femmes asiatiques

Temps de lecture : 8 min

Les propos de Yann Moix au sujet des «Coréennes, des Chinoises, des Japonaises» renvoient au concept (problématique) de «fièvre jaune». Des femmes concernées expliquent en quoi ce cliché raciste n'a rien de flatteur.

Le personnage que joue Lucy Liu dans la série «Ally McBeal» incarne le stéréotype de la «dragon lady», un cliché à l'opposé de la geisha «docile” | Asif Aman / Unsplash License by - Capture d'écran YouTube
Le personnage que joue Lucy Liu dans la série «Ally McBeal» incarne le stéréotype de la «dragon lady», un cliché à l'opposé de la geisha «docile” | Asif Aman / Unsplash License by - Capture d'écran YouTube

Lucy Lam est «en colère contre Marie Claire». Début janvier, le mensuel a publié une interview de Yann Moix dans laquelle l'écrivain s'est déclaré «incapable d'aimer une femme de 50 ans» et disait ne sortir «qu'avec des Asiatiques». Cette Française de 25 ans d'origine chinoise remarque d'ailleurs que cette deuxième assertion a moins fait couler d'encre que la première. «Le racisme a moins choqué que l'âgisme, alors que ces deux déclarations sont choquantes», dénonce-t-elle. Relayer ces propos dans un magazine féminin, comme si c'était un simple goût, c'est très violent pour les personnes concernées. Celles-ci sont déjà essentialisées à tous les niveaux de leur vie, notamment dans les relations amoureuses.»

Selon elle, les dires de Yann Moix renvoient à une fétichisation vécue par nombre de femmes asiatiques, d'autant plus douloureuse qu'elle survient dans la sphère intime. «Depuis mes 13 ans, je suis approchée par des hommes qui disent n’aimer que les femmes asiatiques. Pour moi c’est raciste, car on projette sur moi tout un tas de clichés sexualisants ou infantilisants. J'ai eu des copains qui ne s'intéressaient eux aussi qu'à cela. C'était présenté comme une chance, comme la seule façon d'avoir une relation épanouie en France», témoigne Lucy Lam.

«Ça fait catalogue. On dirait qu'il est chez l'épicier.»

Linh-Lan Dao, journaliste

À cette situation s'ajoutent les micro-agressions, voire le harcèlement, dans la vie de tous les jours. Au lycée, certains camarades lui spécifiaient avoir pensé à elle quand ils avaient regardé un film porno «asiatique» la veille. Dans son école d'architecture, un professeur la suivait dans les couloirs, exigeant de connaître son «prénom chinois». La jeune femme dit avoir mis en place des stratégies d'évitement pour esquiver ce type d'hommes. «L'exotisation des femmes racisées fait qu'on nous associe à une sorte de pays lointain. Le risque est de renvoyer la personne à ce qu'elle représente et non à ce qu'elle est. Certains de mes copains m'ont aimée pour une image qu'ils se faisaient de moi et j'en ai souffert», poursuit-elle.

La «yellow fever», un racisme ordinaire

Linh-Lan Dao, journaliste ayant travaillé sur le racisme anti-asiatique, est choquée par l'énumération faite par Yann Moix, qui a dit sortir «essentiellement» avec «des Coréennes, des Chinoises, des Japonaises». «Ça fait catalogue. On dirait qu'il est chez l'épicier», relève-t-elle. La jeune femme condamne d'autant plus la sortie du chroniqueur télé qu'elle constate que les femmes asiatiques sont invisibilisées dans les médias français ou uniquement représentées pour parler de prostitution et de salons de massages.

D'après son expérience, le fétichisme des femmes asiatiques est répandu. «J'ai l'impression que c'est une sorte de schéma qui se répète de mecs qui vont chercher des filles prétendument dociles. Mon deuxième copain ne sortait qu'avec des Asiatiques et j'ai mis du temps à me dire que ce n'était pas normal. Il était fan de la candidate de télé-réalité Marjolaine Bui. Il avait un grand poster d’elle dans sa chambre. Il a même voulu me faire essayer des lunettes qui faisaient penser aux siennes, probablement pour que je lui ressemble.»

Cette obsession pour les femmes asiatiques est désignée aux États-Unis par le terme de «yellow fever» («fièvre jaune»). Une expression censée décrire la «maladie» qui rongerait les hommes uniquement attirés par les femmes asiatiques. On peut en constater l’ampleur en surfant sur les sites de dating spécialisés, destinés à rencontrer une «beauté asiatique», qui s’adressent spécifiquement aux hommes hétérosexuels blancs. En 2014, le site de rencontres OkCupid constatait que les femmes asiatiques étaient les plus sollicitées, notamment par les hommes blancs.

Or cette supposée préférence se nourrit de stéréotypes et de suppositions racistes et sexistes. Dans une étude publiée en juin 2018, deux chercheuses en psychologie ont interrogé des femmes asiatiques américaines sur les discriminations auxquelles elles sont confrontées. Elles ont établi une liste des stéréotypes récurrents rencontrés par les 107 femmes interrogées. Elles disent faire l'expérience d'être exotisées et objectifiées, ainsi que celle d'être vues comme étant incapables d'être des cheffes «en raison du cliché qui voudrait que les femmes asiatiques soient silencieuses et manquent de leadership». Elles remarquent qu’il est souvent attendu d'elles qu'elles soient «mignonnes et petites» dans leur apparence, et soumises et passives dans leur comportement.

«C'est marrant, tu cries comme une Asiatique au lit»

Ces préjugés peuvent s’accompagner d’une hypersexualisation. Dans une série de courts-métrages de la réalisatrice Debbie Lum baptisée They're all so beautiful, des hommes tentent d'expliquer pourquoi ils veulent sortir avec ces femmes en particulier. «C'est la façon dont le corps est formé, la couleur de la peau... C'est tellement différent», explique l'un deux. «De mon expérience, les filles asiatiques ont été des meilleures amantes», dit un autre. Sur des forums, certains hommes n'hésitent pas à établir un portrait-robot sexuel de l’objet de leurs délires. «Je reviens juste sur leur seins: leur taille souvent “idéale” pour mes mains et leur fermeté, associée à leur dessin pomme/poire, est un comble de perfection», explique par exemple un internaute, avant d’assurer que leurs vagins seraient particulièrement étroits.

«Quand j'avais 20 ans, mon ex m'a dit: “C'est marrant, tu cries comme une Asiatique au lit.” Il renvoyait à un imaginaire lié à la pornographie, comme si c'était dans nos gènes», témoigne Lucy Lam. De son côté, Linh-Lan Dao s'est déjà vu proposer de mettre sa petite culotte dans sa bouche en plein ébat. «Le garçon revenait d'un échange au Japon. Je crois qu'il s'est cru dans un film de cul japonais», dit-elle.

Les représentations stéréotypées véhiculées dans le porno ont été étudiées par la chercheuse et professeure à l’Université de Hawaï L. Ayu Saraswati dans un article intitulé La douleur mise en scène: excès affectif et sexualité des femmes asiatiques dans le cyberespace. «Si un stéréotype veut que les femmes asiatiques répriment leurs émotions (pensons à l’archétype de l’épouse/mère soumise et obéissante), les vidéos pornographiques les plus populaires sur Internet sont celles dans lesquelles elles mettent en scène la douleur [...] Le “cri” par exemple est devenu l’un des marqueurs –sur le plan racial, sexuel et genré– des femmes asiatiques dans le porno», remarque-t-elle.

Des stéréotypes datés de l'époque coloniale

Au-delà de la question de l'hypersexualisation, c'est l'idée de déshumanisation des femmes asiatiques qui pose problème. Grace Ly, écrivaine et réalisatrice, décrit cette attitude: «N’être attiré que par une seule catégorie inexistante de femmes, c’est ne pas voir en elles des êtres humains doués d’originalité et de profondeur, mais de les considérer comme des items interchangeables d’une même production en série», dénonce-t-elle dans une tribune en réponse à Yann Moix dans le magazine ELLE.

La journaliste Julie Hamaïde a justement créé le magazine Koï pour lutter contre ce genre de stéréotypes et mieux faire connaître les cultures asiatiques. «Quand une personne dit qu'elle veut sortir avec une femme asiatique, cela veut dire qu'on lui confère un certain type de qualités –savoir faire la cuisine, des massages, élever des enfants, etc. C'est cela qui est problématique», explique-t-elle. «Or ce n'est pas parce que tu es un jeune homme asiatique avec lunette que tu es doué en maths, et ce n'est pas parce que tu es une femme asiatique un peu sexy que tu es actrice porno. De même, on ne tombe pas amoureux de la même manière de Fleur Pellerin que de Naomi Kawase. C'est idiot de faire de cette diversité une catégorie.»

Les représentations stéréotypées des femmes asiatiques tirent leurs sources de l'imagerie coloniale, comme l'explique Thaïs Dabadie dans son mémoire de Sciences Po, L’image des femmes asiatiques en France: une sexualisation orientaliste. Elle y décrit plusieurs figures stéréotypées conceptualisées dans le monde de la recherche, notamment celle de la geisha ou encore celle du lotus blossom (fleur de lotus), «une jeune femme douce et innocente, qui va chercher de la protection et de l’amour auprès d’un homme», notamment auprès du soldat blanc. C'est par exemple le cas dans la comédie musicale Miss Saigon, qui raconte une histoire d’amour entre un G.I. et une jeune prostituée vietnamienne, qui finira par se suicider quand elle découvrira que celui-ci s'est finalement marié à une Américaine. À l'opposé de cette figure, elle cite la dragon lady ou femme-dragon, archétype incarné dans la culture populaire par l'actrice Lucy Liu dans la série Ally McBeal, où elle campe une avocate autoritaire et manipulatrice.

Un millefeuille de préjugés

Ces figures archétypales nourrissent des préjugés qui se superposent les uns aux autres. Le stéréotype de la «minorité modèle», selon lequel les communautés immigrantes asiatiques réussissent grâce à une certaine éthique du travail, s’ajoute aux stéréotypes sexuels faisant des femmes asiatiques «une minorité modèle sexuelle» selon la professeure de philosophie Robin Zheng, autrice d’un article de référence sur le sujet. Elles seraient ainsi perçues comme «idéales dans leur association du sex appeal, des valeurs axées sur la famille et d'une solide éthique du travail».

«Les blondes et les brunes n'ont pas souffert d'histoires d'exploitation, de colonisation, d'esclavage, de persécution et d'exclusion sur la base de leur phénotype.»

Robin Zheng, philosophe.

L’universitaire explique en quoi le fait de dire qu'on n'aime que les Asiatiques ne saurait être comparable à une simple préférence basée sur l'attirance physique, dans une société «racialement stratifiée». C'est en effet un problème dans un monde où des personnes souffrent déjà de torts en raison de leur race et d'autant plus que les stéréotypes sur les femmes asiatiques les rendraient «particulièrement vulnérables au harcèlement et à la violence sexuelle de la part des hommes qui les ciblent pour cette raison».

«Les blondes et les brunes n'ont pas souffert d'histoires d'exploitation, de colonisation, d'esclavage, de persécution et d'exclusion sur la base de leur phénotype. Pas plus que la couleur des cheveux ou des yeux n'implique des différences catégoriques dans les dimensions sociale, économique et politique de la vie», ajoute-t-elle.

Enfin, les femmes asiatiques portent le fardeau d'un véritable «travail émotionnel» pour faire face à la «fièvre jaune». Un travail émotionnel dont témoigne Huong, 29 ans. Depuis quelques années, cette Française d'origine vietnamienne tente de repérer les hommes qui montreraient un désir un peu trop suspect envers les femmes asiatiques. «J'ai toujours eu du mal avec cette attitude. Je me demande souvent si la personne est en train de m'exotiser ou de me fétichiser», explique-t-elle. «J’ai eu des discussions à ce sujet avec mon copain actuel qui est très intéressé par la culture japonaise, car j'avais des doutes quant à son intérêt pour moi. Il a fallu beaucoup d'explications pour que je comprenne que son intérêt pour cette culture n'était pas une fixette et qu'il s'intéressait aussi à d’autres cultures. C'est assez dur d'avoir cette peur en arrière-pensée.» Autant d’éléments, conclut la chercheuse Robin Zheng, qui démontrent que la «fièvre jaune» n’a vraiment rien de flatteur.

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