Santé / Économie

Le burn-out n'est pas qu'une maladie de millennials

Temps de lecture : 7 min

Il ne toucherait que la génération internet à l'exclusion des autres. Or, c'est bien parce que tout le monde est concerné que le burn-out mérite une réponse collective.

Le burn-out ne sévit pas uniquement auprès des personnes nées entre 1980 et l'an 2000 Í JESHOOTS-com / Pixabay License by
Le burn-out ne sévit pas uniquement auprès des personnes nées entre 1980 et l'an 2000 Í JESHOOTS-com / Pixabay License by

Au cours de longues périodes de ma vie d'adulte, j'ai apaisé mes angoisses en engouffrant un paquet de chips aromatisées pour tout dîner. Alors c'est dire si l'article d'Anne Helen Petersen paru le 5 janvier 2019 dans Buzzfeed, «Comment les millennials sont devenus la génération du burn-out», m'a laissé comme une impression de déjà-vu. Petersen y détaille comment les personnes de mon âge se sentent surmenées par les détails du quotidien, comme aller à la poste ou remplir son réfrigérateur. La précarité professionnelle et la peur du lendemain nous prennent déjà tellement la tête que nous ne voulons pas l'occuper davantage avec des activités dont on ne retire aucune gratification. J'ai partagé l'article sur Instagram et demandé à mes colocataires de le lire. Selon la newsletter de Petersen, c'est ce qu'avaient fait des millions de personnes dès le lendemain de sa publication.

Les millennials n'ont pas le monopole du burn-out

Sauf qu'à mieux y réfléchir, j'ai commencé à douter de plus en plus de la thèse de Petersen. Pas en ce qui concerne la réalité du burn-out, mais l'idée qu'il serait inhérent à la génération Y. Comme le résume la journaliste Kim O’Connor, l'article est «à la fois trop générique et trop spécifique». Il s'agit d'une bonne chronique personnelle, sauf qu'elle se présente comme la pierre de Rosette d'une génération (peut-être, aussi, parce qu'on croit à tort qu'elle s'agrège autour d'articles «tendances» et «modes de vie» comme celui-ci). Mais elle pêche par manque de données factuelles pour justifier en quoi cette expérience serait si caractéristique des millennials, à part de vagues références à l'éducation en mode «gestion et optimisation parentale» que certaines et certains ont reçue. Petersen ignore le fait que d'autres tranches d'âge sont aussi soumises au mailing permanent ou exposées à l'étalage des vies parfaites qui défilent sur Instagram. Elle ignore aussi que l'épuisement de celles et ceux qui n'appartiennent pas à la classe moyenne blanche et normée remonte à bien avant les années 2000 (un aveuglement vis-à-vis de ses privilèges qu'elle projette, on lui en saura gré, de développer ultérieurement).

Ce qu'il y a de tout aussi agaçant dans l'article de Petersen, c'est qu'il prétend qu'on ne peut pas se remettre d'un burn-out, a fortiori quand on est relativement privilégié. Je rejette cette idée, en partie à cause de mon expérience personnelle: j'ai atteint le «pic du burn-out» –selon la définition de Petersen– pendant une crise existentielle. J'étais en train de quitter le mec avec qui je vivais parce que j'en avais marre qu'il me prenne pour la gestionnaire par défaut de notre appartement, responsable de sa propreté et de son organisation. (Petersen remarque que c'est aussi le cas de beaucoup de femmes, sans réaliser qu'il s'agit d'une position dont nous avons –du moins pour certaines–, la possibilité de nous extraire). Avec toute l'énergie qu'il me fallait pour rompre et déménager, j'ai laissé pas mal de trucs sur le carreau: j'ai oublié de renvoyer un harnais pour chien que j'avais commandé par erreur, une amie m'a reproché de ne plus prendre de ses nouvelles et j'ai abandonné devant mon futur ex-immeuble une lampe avoisinant la centaine d'euros parce que je ne savais tout simplement pas quoi en faire.

Prendre soin de soi pour alléger le quotidien

Mais, ensuite, j'ai suivi une thérapie à raison de deux séances par semaine. J'ai réduit autant que possible ma charge de travail tout en restant performante. J'ai fait de longues promenades avec mon chien, un gobelet de thé Starbucks à la main. J'ai fait certains trucs qui, dans notre culture consumériste, s'appellent «prendre soin de soi» parce qu'ils me faisaient du bien (les masques visage, les bombes de bain), tout en en ignorant ceux que je savais ne pas fonctionner sur moi (le shopping, le Pilates). Et j'ai aussi pris soin de moi à ma manière: en multipliant les interviews pour un projet indépendant, en faisant de l'escalade, en postant des stories Instagram pour faire état de mon mal-être et de mes doutes; j'ai compulsé les annonces immobilières dans différentes villes, tourné et retourné dans ma tête toutes les options que j'avais la chance d'avoir dans ma vie...

Telle est la véritable nature de l'auto-sollicitude –ce ne sont pas les Chocapic au dîner, pas les vacances, pas la technique Pomodoro, que cite Petersen. Certains trucs peuvent marcher sur vous, d'autres pas. Mais aucun ne devrait être considéré comme une panacée. Pourtant, c'est ainsi que les évalue Petersen. Prendre soin de soi, c'est trouver le meilleur moyen pour reprendre du poil de la bête afin de mieux gérer le stress.

«Sans psychothérapie, je n'en aurais pas ressenti les effets et elle m'est encore nécessaire pour ne pas replonger.»

Jenna Wortham, reportrice pour le New York Times, en parlait en 2017 comme d'une recherche pour «redéfinir le luxe personnel» dans un article très touchant. Les gommages et une «poudre minérale primordiale de l'Himalaya» ne lui avaient été d'aucun secours, alors elle s'était mise à créer ses propres rituels. À «apprécier le temps passé chaque matin pour aller m'acheter un café en allant au travail, lézarder au soleil, ressentir l'air frais sur mes joues». Des actions qui pourraient sembler ridicules face aux roues de hamster que sont devenues nos vies. Sauf que, précise-t-elle, ces «minuscules routines me permettaient de garder l'équilibre face aux millions de choses que j'avais à surmonter».

À l'instar de Wortham, certaines ficelles du système D que j'ai trouvées pour me rebooster sont anodines et gratuites. D'autres s'achètent dans des magasins au rayon «joie de vivre». Mais sans psychothérapie, je n'en aurais pas ressenti les effets et elle m'est encore nécessaire pour ne pas replonger.

Le coût du bien-être

Le véritable souci ce n'est pas de sortir du burn-out, c'est le coût pour y parvenir. Que représentent les 100 euros d'une lampe abandonnée sur le trottoir comparés à tout que j'ai traversé? Pleurer devant mon patron alors que j'essayais de jongler entre mon déménagement et mon travail; l'argent qu'il m'a fallu pour rompre mon bail; pour payer mon assurance santé, mes consultations chez le psy... Pour une femme blanche, avec un emploi, sans enfant et aucun prêt à rembourser (merci papa, merci maman et merci l'université publique!), le coût a surtout été celui de la honte. La honte, un thème que l'on retrouve dans l'article de Petersen: ce qu'elle a ressenti face à l'incapacité de faire aiguiser ses couteaux, de répondre à ses mails, de donner ses livres. «Ma honte face à ces tâches quotidiennes grossissait de jour en jour», écrit-elle.

Un prix qui croît encore pour quiconque est bien moins loti. «Si je ne réponds pas à un mail ou si je manque une réunion à ma fac, les conséquences pourraient être bien différentes pour moi que pour une de mes collègues blanche et millennial», écrit sur Twitter Tiana Clark, poétesse et professeure d'écriture créative, dans un thread critique de l'article de Petersen (que Petersen a cité dans sa newsletter).

«Dans certaines communautés, ne pas s'occuper de la paperasse n'est pas qu'une petite formalité, on peut y laisser sa vie.» Comme l'écrit Linda Tirado dans son livre sur les Américains les plus pauvres, «c'est génial de voir comme des choses qui pourraient me faire criser ne sont que de simples anicroches chez les gens fortunés».

Limites du paradigme capitaliste

En fin de compte, le burn-out n'est pas une «maladie des millennials», comme l'avance Petersen. C'est une maladie d'humain vivant dans une société capitaliste. Les outils peuvent être nouveaux (Slack vous permet de travailler non-stop, Instagram de vous faire croire que les fruits de votre travail sont nazes et ridicules), mais j'ai du mal à croire que mon arrière-grand-mère qui vivait dans une ferme en Pennsylvanie avec une douzaine de gosses à charge ne se prenait jamais la tête avec sa liste de choses à faire –ce que Petersen qualifie de «paralysie des tâches». J'ai du mal à croire qu'elle n'a jamais ressenti le fardeau du quotidien, qu'importe qu'il ait fallu encore des années avant que ne sorte La femme mystifiée de Betty Friedman et sa dénonciation du travail féminin invisible.

L'article de Petersen n'a de sens, en dehors de son témoignage personnel, que si l'on part du principe que cette tranche d'âge est à la fois relativement monolithiques et profondément différente des précédentes –une prémisse qui coince déjà. Comme Aisha Harris l'écrivait dans Slate.com après l'élection présidentielle américaine de 2016, le «soin de soi» n'a rien d'un concept nouveau non plus. Il a existé pendant des décennies au sein de l'élite médicale avant que le féminisme et le mouvement pour les droits civiques n'en fassent un sujet politique. «Les femmes et les personnes de couleur prenaient soin de leur santé pour corriger les défaillances d'un système médical blanc et patriarcal qui n'arrivait pas à répondre correctement à leurs besoins», écrit-elle. Ensuite, ces techniques ont été récupérées par l'industrie du bien-être qui en a fait une marchandise. Ceci explique pourquoi les options que Petersen passe en revue –massages, applications sur smartphone, voyages– lui semblent dénaturées. Et symptômatiques du mode de vie capitaliste: on nous vend des solutions qui n'en sont pas.

Mais ce qu'il y a de plus contre-productif dans l'approche de Petersen, qui assimile le burn-out à une maladie spécifique à la génération Y, c'est qu'elle restreint de fait la seule solution que Petersen entrevoit –l'action collective. Comme l'écrit Petersen, «l'action individuelle ne suffit pas. Des choix individuels ne vont pas sauver la planète ou empêcher Facebook d'enfreindre notre vie privée. Pour cela, il faut un véritable changement de paradigme». Elle a raison, c'est ce qu'il faut commencer à faire pour aller mieux. Mais nos chances de réussite seraient multipliées en admettant que notre génération n'est pas la seule à se sentir surmenée et délaissée. Et que toutes les autres devraient s'agiter afin que la politique et les conditions de travail changent pour alléger ce fardeau.

Shannon Palus Journaliste à Slate.com

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