Culture

Led Zeppelin, le groupe qui a su s'arrêter à temps

Temps de lecture : 7 min

Avec la mort de son batteur, Led Zeppelin a aussi tiré sa révérence. On ne verra plus le groupe, dont les membres se consacreront à d'autres projets. Tant mieux.

Robert Plant ne s'est pas laissé influencé par le chant des sirènes | capture d'écran YouTube
Robert Plant ne s'est pas laissé influencé par le chant des sirènes | capture d'écran YouTube

Peu nombreux sont les groupes de rock qui parviennent à fédérer les nombreuses chapelles que le genre collectionne. Ceux qui, dans les années 1960-1970, ont su résister au juteux appel des reformations le sont encore moins. Si l’histoire du groupe a été racontée maintes et maintes fois, on souligne moins souvent que Led Zeppelin appartient à ces deux catégories. Malgré quelques réunions très occasionnelles, le groupe s’est séparé pour de bon le 4 décembre 1980, après avoir envoyé un communiqué de presse sans équivoque: «Nous tenons à faire savoir que la perte de notre cher ami et le profond sens de l’harmonie indivisible que nous ressentons, nous-mêmes et notre manager, nous ont conduits à décider que nous ne pouvions plus continuer comme nous étions.»

Un leader, mais pas de monarque

Le cher ami en question c’est John Bonham, batteur du groupe décédé deux mois plus tôt (le 25 septembre 1980) dans son sommeil, après une dernière cuite dantesque. Un événement tragique qui signe la fin d’un groupe dont l’alchimie qui émanait de ses quatre membres a souvent été comparée à celle que les jazzmen parvenaient à établir à force de répétitions et de talent. Sans Bonham, il n’y a plus de groupe. Les fans ont le cul entre deux chaises: que Led Zeppelin se reforme, pourquoi pas? Mais sans le batteur, est-ce bien raisonnable? Depuis maintenant trente-neuf ans, la question divise.

Selon Michel Duterck, auteur belge du livre Led Zeppelin: In The Evening And In The Light, cette décision est «la preuve que le pognon ne comptait pas tant que ça pour eux». Certes, après douze ans d'une carrière fructueuse, c’est plus facile. Mais tout de même. The Who pourtant amputés de leur section rythmique, Queen orphelins de leurs chanteur phare ont tous décidé de continuer l’aventure, après une pause ou non, quitte à parfois livrer des prestations au rabais. Pas Led Zeppelin.

On l’a évoqué, il y a cette alchimie exceptionnelle, brisée par trop d’alcool, qui fait office de principale raison à l’absence de reformation. Dès sa création, le groupe est à la fois guidé par les idées principales du guitariste Jimmy Page, mais aussi par les apports de compositeurs et d’arrangeurs de trois autres membres. Il y a un leader, mais pas de monarque. En concert, les morceaux sont malmenés, étirés jusqu’à durer parfois une demi-heure, comme «Dazed and Confused», modifiés par des improvisations psychédéliques et orageuses. Et les quatre y contribuent de manière égale.

Robert Plant, l'inflexible

L’autre raison principale a un nom: Robert Plant. Le chanteur charismatique a toujours fait barrage aux nombreux appels du pied. Depuis que Led Zeppelin a cessé de rugir, il a entamé une carrière solo nettement plus riche que celle des deux autres membres restants. Dès 1982, soit un an et demi après le fameux communiqué, il se remet au travail et sort son premier album solo, Pictures At Eleven, avec Phil Collins à la batterie. En onze années, il sortira six disques sous son unique nom.

Pendant ce temps là, Jimmy Page tente de monter des supergroupes, notamment avec Jeff Beck, Paul Rodgers, Free ou encore Steve Winwood. Certains projets, comme The Firm, parviennent à avoir un certain succès. Mais il manque quelque chose. «Le problème de Jimmy Page, explique Michel Duterck, c’est qu’il a besoin de Robert Plant pour être Jimmy Page, alors que l’inverse n’est pas vrai.»

Il n'empêche que les membres du groupe se retrouvent pour des réunions occasionnelles. Durant les années 1980, il y en a eu trois dont la première eut lieu en 1985 au Live Aid. Une prestation jugée catastrophique. Une autre se tiendra en 1995, puis plus rien jusqu’en 2007. Alors certes, l’âme du groupe a surtout survécu grâce au duo que Robert Plant et Jimmy Page ont formé à partir des années 1990, sortant deux albums de bonne facture et des lives mémorables. Ils reprennent beaucoup de morceaux de Led Zeppelin, ce qui compense grandement aux yeux des fans. D’ailleurs, pourquoi ne pas se contenter de cela? Parce John Paul Jones manque et que son importance est très souvent sous-estimée. Jimmy Page disait de lui qu’il était le meilleur musicien du groupe et de loin, que s'il y avait un blocage dans les arrangements, il pouvait le régler, que si l’un d’eux ne comprenait pas la manière dont il fallait son, il pouvait le lui expliquer. Pas de Led Zeppelin sans lui, c’est certain. Le duo s’appelle donc sobrement Page and Plant.

L'ultime réunion

La réunion la plus culte du groupe (surtout parce qu’elle a été la mieux organisée commercialement, et de loin), reste la dernière en date. «Cette réunion à l’O2 Arena de Londres en 2007 ne s’est faite que parce qu’il s’agissait d’un concert hommage à Ahmet Ertegün, fondateur d’Atlantic Records, précise Michel Duterck. Sans cela, Robert Plant n’y aurait jamais participé. Il y a eu des rumeurs disant qu’ils allaient continuer, mais il a dit non, il estimait qu’il n’y avait pas de raison de continuer en 1980 et qu’il y en avait encore moins maintenant. Les gens veulent que Led Zeppelin se reforme pour revoir le groupe de 1973. Mais trop d’années sont passées, Robert Plant n’a plus la même voix, John Bonham n’est plus là…»

La version française du magazine Rolling Stone s’est amusée à répertorier toutes les fois où Robert Plant avait répondu aux journalistes lorsque ceux-ci le questionnaient sur un possible retour du groupe. Dès 1982, il expliquait: «Personne ne pourra prendre la place de John, jamais, c’est impossible. J’écoute des trucs de Led Zeppelin maintenant, et je réalise à quel point il était important… Quand il jouait, il était là, plus présent que n’importe qui au milieux de ma voix et de la guitare de Jimmy. On ne peut pas recommencer avec des gens qui n’en faisaient pas partie.» Le rythme et la grandiloquence complètement dingues des tournées de Led Zeppelin l’ont aussi refroidi. «Être dans Led Zeppelin, c’était comme vivre dans un bocal de poisson rouges, confiait-il en 1985. Les choses se passaient à une si grande échelle… Cette expérience était une distorsion de la réalité.»

«Mon temps doit être rempli de joie et d’efforts, d’humour, de pouvoir et de satisfaction de soi absolue. Et ce n’est pas avec Led Zeppelin que cela est possible, mais avec ce que je fais en ce moment.»

Robert Plant, chanteur de Led Zeppelin

En fait, Robert Plant a considérablement changé durant les années 1980. Il l’explique à la fin de la décennie: «Je ne connais pas le gars qui a chanté dans Led Zeppelin, je vois des photos très marrantes de lui, puis je vois cette progéniture infâme du rock dans un pantalon lurex et des mitaines en cuir.» Et cela dure comme ça jusqu’en 2018, année où il assène un coup probablement définitif sur l’idée que le groupe se retrouvera: «Il y a trente-huit ans, John Bonham est décédé, c’est tout ce que je sais. Led Zeppelin, c’était trois superbes musiciens et un chanteur. Je ne vais pas m’empêcher de faire ce que je fais maintenant, donc que cela fasse les gros titres ou pas, ça n’a pas d’importance pour moi. Si c’est facile et que l’accord est sans grandes conséquences, ok. Mais quand vous approchez 70 ans, vous devez faire très attention à profiter du temps qui vous reste… Pour moi, mon temps doit être rempli de joie et d’efforts, d’humour, de pouvoir et de satisfaction de soi absolue. Et ce n’est pas avec Led Zeppelin que cela est possible, mais avec ce que je fais en ce moment.» Tombée de rideau.

Un catalogue de qualité

Il n’y aura donc probablement jamais de vraie reformation de Led Zeppelin. Le mythe augmente, d’autant que de son côté, Jimmy Page gère le catalogue du groupe d’une main de maître. C’est un facteur extrêmement important dans la renommée posthume de la formation et Michel Duterck en est conscient. «Lorsque les premiers remasters de Led Zeppelin sont sortis, on était en pleine mode du remastering parce que le CD était devenu le principal support d’écoute. Ils ont eu raison de le faire parce que les premiers CD de Led Zeppelin ne rivalisaient pas avec les vinyles au niveau du son. Ça a été un grand dépoussiérage. La seconde remasterisation en 2012 a apporté une qualité supplémentaire. La particularité de Jimmy Page, c’est qu’il ne va jamais mettre quelque chose en vente qui ne soit pas totalement satisfaisant. Certes, les coffrets coûtent 140 euros, mais ceux de Metallica en coûtent presque 200, par exemple. Sauf que les leurs contiennent de mauvais enregistrements pirates. J’estime que cela revient à ponctionner le pognon des fans, alors que Led Zeppelin a toujours fourni de la qualité.» Il y a le fan qui parle ici, certes, mais il a tout à fait raison.

En fait, mis à part les réunions ratées des années 1980, la manière dont Led Zeppelin a géré l’après John Bonham est un modèle du genre. Des carrières solos remarquables, rarement tombées dans la facilité, un duo Page and Plant qui fait office de reformation sans l’être réellement, sans la pression et les contraintes contractuelles gigantesques qu’un retour du groupe au complet pourrait comprendre, une réunion en 2007 savamment organisée… N’est-ce pas mieux que de revenir à trois et de mettre Jason Bonham derrière les fûts, lui qui, s'il est talentueux, n’a pas la même frappe ni la même folie que son père? Sacrifier le son, la musique sur l’autel de la symbolique et des fans? D’autres, trop nombreux, l’on fait. Pas Led Zeppelin. Tant mieux.

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