Politique

Macron ou le tabou de la démocratie directe

Temps de lecture : 9 min

Macron ne peut pas à la fois draguer les startups et nier l'utopie libertarienne qui leur a donné naissance.

Manifestation pour le référendum d'initiative citoyenne réclamé par les «gilets jaunes», le 12 janvier 2019 à Paris | Ludovic Marin / AFP
Manifestation pour le référendum d'initiative citoyenne réclamé par les «gilets jaunes», le 12 janvier 2019 à Paris | Ludovic Marin / AFP

Le président Macron devrait s’en réjouir au lieu de se morfondre: les «gilets jaunes» et lui ne sont pas si différents. En dehors des clivages habituels, ils sont même tombés d’accord sans le vouloir, sans même le savoir, en s’inspirant chacun à leur façon de la Californie. Après tout, c’est là que vivent les maîtres du monde moderne, difficile d’y échapper. Sur cette terre qui attire une population venue de France et d'ailleurs, Emmanuel Macron est apparu comme le messie.

Le jour du second tour de l’élection présidentielle de 2017, au bureau de vote de Los Angeles, les bulletins «Marine Le Pen» faisaient craquer la poubelle de mon isoloir. Ils constituaient la quasi la totalité des bouts de papier froissés. Le ciel était nuageux, cet après-midi de mai, mais l’horizon semblait s’éclaircir. Le soir venu, Macron avait réuni 88,80% des voix dans la mégapole californienne, ne laissant que des miettes –«décidément, c’est une habitude», diraient ses adversaires en jaune– à sa rivale du Rassemblement national, soit 11,20%.

En réalité, ce n’était pas grand-chose comparé aux résultats dans la ville du nord de la Californie, la Mecque des startupeurs, la «startup nation» par excellence, San Francisco. Là-bas, Macron raflait la mise avec 94,81% des suffrages. Un score de dictateur, dirait-on, s’il s’agissait d’une autre contrée, d’un autre personnage.

Source: Consulat Général de France à San Francisco

Au premier tour, déjà, le champion d’En Marche! faisait 57% à San Francisco, son meilleur score dans toute l’Amérique du Nord. À Los Angeles, il ne recueillait «que» 45% des voix, ou encore 22,88% à Montréal. La moyenne nationale, elle, n’était que de 24%. Seule l’Allemagne, en particulier Düsseldorf, Frankfort, Munich et Stuttgart, a enregistré des chiffres de cet acabit (en ne prenant en compte que les circonscriptions significatives en nombre de voix, même si l’on pourrait citer Panama comme autre terre de fans, terre de banquiers et d’expatriés de Total).

Macron plébiscité par la Silicon Valley

C’est surtout sur le plan symbolique que ces données sont significatives, même s’il s’agit aussi de réservoirs de voix non négligeables, de nature à tirer à la hausse son résultat dans l’Hexagone: les États-Unis et l’Allemagne comptent parmi les plus gros bassins d'expatriées et d'expatriés français. Les États-Unis sont ainsi le troisième pourvoyeur de suffrages exprimés après la Suisse et la Belgique. Or, chez nos pays voisins francophones, le président français n’a respectivement séduit au premier tour que 34,71% et 35,54% des votants.

Il faut croire que dans la Silicon Valley, la messe pro-startup a résonné plus directement avec ce que vivent les Français et Françaises de là-bas, ou avec leurs idéaux. De même, les positions de Macron ont trouvé un écho considérable en Allemagne. Comme si les expatriés reflétaient davantage les tendances de leur pays d’accueil que d’origine (les personnes de nationalité françaises vivant en Espagne ou en Israël ne l’ont pas à ce point plébiscité au premier tour, par exemple). C’est aussi qu’ils votent en étant imprégnés d’une autre réalité, celle de la terre d’adoption.

Le discours pro-startup du candidat est salué par la presse allemande le 8 mai 2017 au lendemain de sa victoire | Tobias SCHWARZ / AFP

Les habitants de France, eux, de province particulièrement, ne connaissent pas les mêmes soucis. Par exemple, les résidentes et les résidents de Californie, jugés très écolo, jouissent d’une essence peu chère et de l’absence de péages, contrairement à leurs compatriotes au pays. Le président ne les en blâme évidemment pas, il semble même beaucoup plus à leur diapason. On peut comprendre pourquoi: chercher des solutions là où la situation semble meilleure paraît rationnel… Il rêve donc d’importer la «startup nation» en France. Easy to say. Mais ce genre de choses ne relèvent pas de l’import-export, il faut se demander, dans le sillage de Tocqueville, ce qui, au-delà d’une plus grande liberté de circuler en voiture qu’en France, caractérise profondément le cœur battant de la première puissance mondiale.

Le tabou de la démocratie directe

C’est là qu’Emmanuel Macron n’assume pas d’aller au bout de sa propre logique, point sur lequel les «gilets jaunes» lui viennent en aide. La Silicon Valley et l’Allemagne sont des territoires où le pouvoir est décentralisé et où les citoyennes et les citoyens peuvent s’exprimer localement. C’est un tabou à l’Élysée, où l’on martèle en boucle la peur du référendum, sans fondements réels.

A-t-on entendu, le mois où les «gilets jaunes» ont commencé à réclamer le référendum en France, que les électeurs de la Hesse (le länder qui abrite Francfort) y ont validé l’abolition de la peine de mort à 83% des voix? Benjamin Griveaux était sans doute trop occupé à agiter ce chiffon rouge comme repoussoir, oubliant par la même occasion que l’abolition en France, en 1981, sous François Mitterrand, avait été votée par la nouvelle Assemblée d’élus socialistes et communistes, mis au pouvoir par les classes moyennes et populaires de l’époque.

Conspuer le référendum citoyen tout en se prosternant devant les startups est une position intenable, trop contradictoire. L’exemple de la Silicon Valley parle de lui-même: la «startup nation» n’a pas été commandée par le pouvoir central.

Conspuer le référendum citoyen tout en se prosternant devant les startups est une position intenable, trop contradictoire. L’exemple de la Silicon Valley, implantée au cœur d’une démocratie directe et représentative, parle de lui-même: en son fief, la «startup nation» n’a pas été décrétée par ordonnance, commandée par le pouvoir central. Et ça n’est pas une opinion, c’est un fait historique. Elle a poussé sur un territoire où l’égalité entre les citoyennes et les citoyens était forte, comme le notait Tocqueville en 1835. Cet esprit égalitaire plutôt qu’élitiste perdure aujourd’hui, malgré des inégalités économiques croissantes: l’un des critères de succès des entrepreneurs et des entrepreneuses est d’avoir abandonné l’université, y dit-on souvent avec une pointe d’humour.

L’absence de hiérarchie, qui renforce la liberté des individus, est elle-même nourrie par leur participation égale à la vie de la cité. C’est d’ailleurs à une époque qui fait écho à la nôtre que la voix référendaire s’est imposée dans la moitié des États américains, surtout à l’ouest et dans les plaines, souligne Ted Lascher, spécialiste de la démocratie directe américaine à l’université d’État de Californie, à Sacramento.

«Ce sont les zones qui ont été les plus influencées par l’ère progressiste, au début du XXe siècle, car la grande majorité des États ont adopté le processus d’initiative populaire à ce moment-là et peu l’ont fait depuis», dit-il. Cette époque post-révolution industrielle voit des réformes entreprises par la classe moyenne se lever pour tempérer l’espèce d’anarchie capitaliste et individualiste qui menace alors la vie sociale et la stabilité des communautés locales. Un siècle plus tard, ces États de l’ouest qui pratiquent la démocratie directe ont vu naître les entreprises-empires qui régissent notre quotidien, Amazon, Microsoft, Apple, Google, etc.

Plus d'impôts, moins de populisme

Il est impossible de lutter sans comprendre l’esprit qui anime pareilles armées économiques. L’historien et sociologue allemand Max Weber avait déjà mis en évidence le substrat religieux du capitalisme: le protestantisme (ce qui éclaire les raisons du décrochage de l’Europe du sud). Demandons-nous aussi quel est le substrat politique de la liberté économique, à l’heure où les «gilets jaunes» ont l’intuition que le référendum d’initiative populaire est un outil de sortie de crise.

Les États américains concernés –surtout peuplés d’Européennes et d'Européens– sont globalement les moins populistes, les plus dynamiques et là où les impôts sont les plus élevés.

On peut avoir sa propre opinion sur ce sujet, en souligner les limites, mais il y a d’abord des faits à prendre en compte froidement, sans agiter les vieux démons européens. Or dans les faits, les États américains concernés –surtout peuplés d’Européennes et d'Européens– sont globalement les moins populistes, les plus dynamiques et là où les impôts sont les plus élevés. Depuis la mise en place de l’initiative référendaire et de manière accélérée au XXIe siècle, ces populations ont pris le contrôle de l’économie mondiale, et de la nôtre par la même occasion.

Bruxelles est pointée du doigt mais le principal «envahisseur», sur le plan économique, c’est la côte ouest américaine: Seattle, San Francisco, Los Angeles. Nos commerces locaux ferment à mesure qu’Amazon avance. Nos iPhones nous écoutent. Dans l’audiovisuel, Youtube et Netflix placent leurs pions à pas de géants. Les réseaux sociaux mettent les médias au pas et les filiales françaises de médias américains s’installent dans le paysage (Vice, Huffington Post, Slate, etc.). Ces groupes peuvent créer des emplois en France, mais ils ne répondent pas des choix politiques ou culturels du pays. Aucun d’entre eux n’a le souci de payer ses impôts en France ou même du sort de ce pays. La France est, pour eux, un marché de plus à conquérir.

Pour en arriver là, leur puissance s’est nourrie, en partie, à la source de la démocratie directe: il suffit de superposer les cartes pour voir émerger la corrélation, comme le ferait un Emmanuel Todd.

Redescendre les élites au niveau du peuple

Il y a peu de chances que la patrie d’Astérix devienne un empire, mais concocter une potion magique qui lui permette de vivre en accord avec elle-même est à sa portée. Aucune opération du Saint-Esprit ne la métamorphosera en pays protestant (notons que ce n’est pas un souhait des «gilets jaunes»), en revanche il est possible de créer un espace davantage démocratique, une démocratie soucieuse d’égalité et de liberté, n’établissant pas de hiérarchie entre des «expertes» et des «experts», sur-diplômés, et les autres. En Amérique, elle-même divisée entre des terres pauvres et d’autres très riches, les citoyennes et les citoyens des zones prospères sont libres de s’exprimer, y compris en matière fiscale (et n’est-ce pas là qu’a émergé l’écologie et l’utopie peace and love, laissant à d’autres les sirènes populistes?).

«Si un contribuable est confiant dans le fait qu’il maîtrise l’État, il peut être enclin à donner davantage d’argent et à recevoir plus de services en échange: un impôt élevé pour avoir une belle piscine publique, par exemple.»

Alois Stutzer, économiste

Au moment où l’on discute en France du consentement à l’impôt, cette observation d’un économiste suisse, Alois Stutzer, interpelle. D’après lui, la démocratie directe a un impact positif sur ce consentement, car «si un contribuable est confiant dans le fait qu’il maîtrise l’État, il peut être enclin à donner davantage d’argent et à recevoir plus de services en échange: un impôt élevé pour avoir une belle piscine publique, par exemple. Mais s’il ne fait pas confiance aux politiciens, il peut alors être moins prêt à contribuer».

Un simple exemple pour conclure: actuellement, un référendum est d’ores et déjà inscrit pour les prochaines élections de 2020 en Californie, soutenu par le dirigeant de Facebook, prévoyant un amendement constitutionnel afin d’augmenter les taxes sur la propriété industrielle et commerciale. But du jeu: alimenter les fonds destinés aux quartiers et aux écoles. Tout cela dans l’État où les impôts sont le plus élevé aux États-Unis et où les riches y consentent sans menacer de partir.

Dans ces conditions, en tant que chantre des startups soucieux des rentrées fiscales, M. Macron, pour être logique avec lui-même, a plus de raisons de faire la paix avec les «gilets jaunes» que de poursuivre le bras de fer. Dans la pratique, le référendum d’initiative citoyenne (RIC), s’il a en commun avec la démocratie en général de ne pas être un système parfait, est le prolongement dans la sphère publique de l’esprit entrepreneurial dans le privé, produit dopant pour l’économie et garantie d’un consentement à l’impôt plus vaste… Que demande le peuple?

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