Santé / Culture

«Sérotonine», les artistes et la dépression

Temps de lecture : 5 min

Des études le montrent, les écrivaines et écrivains présentent plus de risques de contracter des maladies mentales que la population générale.

L'écrivain Michel Houellebecq dédicace un livre à New York, le 2 juin 2017. | Eduardo Munoz Alvarez / AFP
L'écrivain Michel Houellebecq dédicace un livre à New York, le 2 juin 2017. | Eduardo Munoz Alvarez / AFP

Sérotonine, le dernier livre de Michel Houellebecq porte le nom d’un neuromédiateur. Celui sur lequel agit le Prozac ou le «Captorix» que prend le personnage principal du roman –et celui qui, souvent, fait défaut dans le cerveau des personnes dépressives. Depuis vingt-cinq ans et dès son premier roman, Extension du domaine de la lutte, Michel Houellebecq écrit la dépression. Son succès phénoménal est dû en grande partie à sa capacité à s’attaquer avec ironie à des sujets de société de l’époque comme le clonage, le tourisme sexuel ou l’islam. La dépression, considérée comme le mal du siècle, en fait partie. Et si le thème est si cher à l’écrivain, c’est peut-être parce que, comme bien d’autres artistes avant lui, il a lui-même connu cette maladie.

«Nous autres de la création sommes tous fous. Certains sont affectés par l’allégresse, d’autres par la mélancolie, mais tous sont plus ou moins malades», aurait dit Lord Byron dont la biographie est marquée par les oscillations d’humeur considérables. Depuis la fin du XIXe siècle –et des artistes comme Baudelaire, Rimbaud ou Van Gogh– le mythe de l’artiste maudit fait florès. La création semble ne s’épanouir que sous le soleil noir du spleen.

Portrait de George Gordon Byron par Richard Westall (1813) | National Portrait Gallery via Wikimedia Commons

De Chatterton à Kurt Cobain en passant par Camille Claudel ou Antonin Artaud, le créateur ou la créatrice atteinte de maladie mentale ou d’addiction est devenue un archétype incontournable. Et les artistes ne sont pas les seuls touchés. John Nash, le mathématicien, qui reçut le prix Nobel et dont la vie a inspiré le film Un homme d’exception, a lutté pendant vingt-cinq ans contre une schizophrénie paranoïde. Comme si la pathologie permettait de créer, de penser différemment. Ou comme si l’acte de création devait payer son tribut à la raison.

Coming out psychiatrique

On pourrait lister indéfiniment les créateurs et créatrices ayant souffert de pathologie mentale. Ces derniers mois, plusieurs stars ont fait leur «coming out psychiatrique», en abordant par exemple leur trouble bipolaire, comme Mariah Carey ou Kayne West dont la pochette de l’album Ye (2018) portait la mention: «I hate being bipolar, it’s awesome» (je déteste être bipolaire, c’est génial). Tout en participant à déstigmatiser un peu la maladie mentale, ces célébrités ont renforcé le cliché de l’«artiste fou».

Mais quels liens y a-t-il réellement entre maladie mentale et créativité? Entre la faculté à sortir des chemins battus, à penser différemment et la pathologie? En étudiant un groupe d’écrivaines et d'écrivains américains en 1987, une neuroscientifique avait déjà trouvé de très nombreux troubles de l’humeur (80%), dont une grande partie de troubles bipolaires (43%), des proportions beaucoup plus élevées que dans la population générale. Deux ans plus tard, une psychologue montrait que certains artistes britanniques –les poètes et les dramaturges plus que les peintres et les acteurs ou actrices– étaient les plus touchés par la maladie mentale. Ces dernières années, des études sur de très vastes échantillons de population ont permis à la fois de préciser et de rectifier ces conclusions.

Plus de troubles bipolaires

Une équipe de recherche suédoise a étudié sur quarante ans le parcours de plus d’un million de patientes et patients –soit l’ensemble de patients ayant eu un contact avec la psychiatrie durant cette période– et de leurs proches, ainsi que leur appartenance ou non à des professions créatives, artistiques ou scientifiques. Le résultat est parlant.

Tout d’abord, l’étude met fin à un mythe: dans leur globalité, les personnes créatives ne souffrent pas plus de troubles mentaux et seraient même relativement protégées par rapport à la population générale. À l’exception cependant des troubles bipolaires. Cette maladie –caractérisée par l’alternance de phases dépressives et de phases maniaques ou hypomaniaques– est nettement plus représentée dans l’ensemble des professions artistiques que dans la population générale. En effet, aux affres de la dépression succèdent les phases d’exaltation d’hyperactivité avec une plus grande fluidité des idées et un excès de confiance en soi, propices à la création (notamment dans le trouble bipolaire de type 2, moins délirant, et la cyclothymie, qui est une forme plus «légère» d'oscillation de l'humeur).

Robert Schumann alternait ainsi les phases de dépression et d’hyperactivité qui rythmaient sa production musicale: certaines années, il écrivit la plupart de ses opus majeurs, avant de sombrer dans des phases de dépression stérile. Il finit d’ailleurs ses jours dans un état mélancolique au sein d’un hôpital psychiatrique.

Portrait de Robert Schumann (1850) | Johann Anton Völlner via Wikimedia Commons

On comprend mieux la réticence qu'ont des patientes et patients à prendre un traitement qui, en atténuant les oscillations de l’humeur, émousse leur créativité. Parfois même, les artistes arrêtent spontanément leur régulateur d’humeur pour provoquer des phases créatives et retrouver l’inspiration.

Comme cette écrivaine que je suivais en consultation pour un trouble bipolaire, qui, interrogée par une journaliste à la radio, expliquait avoir fini son dernier livre en soixante-douze heures, en écrivant jour et nuit. «C’est le génie», s’extasia la journaliste qui l’interviewait, visiblement admirative. «Non, c'est la manie», pensai-je. Quelques jours plus tôt, elle avait interrompu son traitement, avant que la rechute dépressive n’entraîne une nouvelle hospitalisation en service de psychiatrie.

Les plumes particulièrement touchées

Autre résultat de l’étude suédoise, si l'on regarde de plus près: les écrivaines et écrivains sont la seule profession créative associée à toute une liste de maladies mentales. Ces personnes risquent davantage d’être atteintes non seulement de troubles bipolaires, mais aussi de schizophrénie, de dépression, de troubles anxieux, ainsi que d’abuser de substances et de se suicider. Ainsi, dans la lignée de Virginia Woolf ou Romain Gary, Michel Houellebecq ne fait pas exception.

Enfin, une association est établie entre les professions créatives et le fait d’être parent au premier degré d’une personne présentant un trouble schizophrénique, bipolaire ou encore de l’autisme. Ce qui laisse penser qu’un lien génétique existe entre maladie mentale et créativité. On peut prendre pour exemple la «malédiction des Hemingway», qui virent sept suicides sur quatre générations, dont celui du célèbre écrivain, de son père et de sa fille, la mannequin Margaux Hemingway.

Bien sûr, il existe d’autres professions comportant un risque particulier de suicide et/ou de déclenchement de troubles psychiatriques, comme celle d'agriculteur –que Michel Houellebecq met aussi en scène dans Sérotonine. Si tous les auteurs et autrices ne souffrent pas de ce genre de troubles, toutes les patientes et patients des hôpitaux psychiatriques ne sont pas des artistes en devenir. Mais ces études, portant sur des échantillons vastes, valident certains liens entre maladie mentale et créativité. «Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer», écrivait Antonin Artaud.

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