Culture

«Doubles Vies», le jeu virtuose d'Assayas sur les inquiétudes et clichés contemporains

Temps de lecture : 5 min

Le nouveau film d’Olivier Assayas est servi par un quartet de très bons acteurs et actrices.

L'auteur (Vincent Macaigne) face au bouleversement de son statut dans un monde actuel qui ne ressemble pas à ses rêves de jeunesse | ©Ad Vitam
L'auteur (Vincent Macaigne) face au bouleversement de son statut dans un monde actuel qui ne ressemble pas à ses rêves de jeunesse | ©Ad Vitam

Il faut, dans ce cas, faire confiance à l’affiche. Les personnages du nouveau film d’Olivier Assayas sont en effet proches de ces figures stylisées, graphiques, venues moins de la bande dessinée que du dessin d’humour.

Assayas s’aventure pour la première fois du côté de la comédie revendiquée comme genre –nombre de réalisations de ce cinéaste, de Fin août début septembre à Irma Vep, ne manquaient pas de dimensions comiques, mais sans que cela définisse alors ces films.

Il le fait en revendiquant une définition des protagonistes –un éditeur parisien, un écrivain narcissique, une actrice de série télé compagne de l’éditeur, l’assistante parlementaire «motivée», compagne de l’écrivain– non pas tant caricaturale que volontairement simplifiée à quelques traits dominants.

Les désirs, les idées et les mots

Il le fait, aussi, en faisant des dialogues le cœur même de l’action, selon une méthode qui peut à bon droit faire penser à Woody Allen et qui déploie un jeu construit à la fois sur les désirs, les idées et les mots.

Les désirs (pulsion de domination, besoin de séduire, peur de grandir, attachement à des modèles, égoïsme) sont de toujours, les mots sont ceux d’aujourd’hui. Les idées sont à la croisée de ces deux flux.

Traversé de multiples enjeux actuels –les effets de la révolution numérique dans le monde de la culture, la représentativité des politiques, la place des séries, le rôle des réseaux sociaux– le récit à rebondissements apparemment feutrés et souvent cruels de Doubles Vies se nourrit d’un carburant très particulier.

Perte des repères

Les dialogues sont en effet composés à partir du répertoire des idées reçues et des formules toutes faites qui sont la manière dont chacun se rassure devant la perte des repères affectifs, politiques, culturels, etc.

C’est par là que la mécanique narrative se rapproche d’un genre de dessins de réflexion sur le contemporain à partir des clichés, des phrases-réflexes et des décalages burlesques mais significatifs entre ce qu’on dit et les conditions où on le dit dont Sempé ou Claire Bretecher furent de grandes figures.

Au cinéma, il faut une sorte de virtuosité particulière, faite de vitesse et de contrepied, de changements de rythme et d'élipses, pour faire vivre cette aventure presqu’uniquement mentale. Ou plutôt qui serait mentale si elle ne passait pas par la ressource principale que sont les interprètes.

Jeu de défi et d'esquive au sein du couple que forment l'actrice Selena (Juliette Binoche) et l'éditeur Alain (Guillaume Canet) | ©Ad Vitam

Pour incarner ces quatre «figures» dont chacune a sa face cachée et ses failles, le quatuor réuni par Olivier Assayas est à cet égard impeccable.

Juliette Binoche s’amuse clairement en jouant de ses ressemblances et dissemblances avec l’actrice fragilisée par l’état de sa carrière comme de son couple.

Vincent Macaigne en écrivain infantile invente de nouvelles assonances à ce personnage d’ours brouillon qu'il campe à travers le cinéma français depuis une décennie.

Guillaume Canet donne à son patron d’une maison d’édition une richesse tendue, une force où se devine une part d’ombre, voire de tristesse, qui confirme au passage le talent, souvent sous-employé, de cet acteur.

Face à son compagnon égotiste, l'écrivain Léonard, la vitalité lucide de Valérie (Nora Hamzawi) | ©Ad Vitam

Mais la révélation du film est sans aucun doute la quasi-débutante Nora Hamzawi, étonnante de tonus et de finesse dans le rôle de l’attachée parlementaire sans complaisance pour les travers de son compagnon.

Grâce à cet orchestre de chambre virtuose, Doubles Vies passe à la moulinette une bonne part des travers et des angoisses de l’époque.

Outre les relations de couple, il est donc beaucoup question des effets du numérique dans le monde de l’édition, du livre, de la lecture. Et, via ce contexte particulier, de leurs effets à la fois dans le monde du travail et dans celui des relations entre les personnes.

Ping-pong cruel et implication personnelle

Le cadre du récit est celui du monde de l'édition, mais il n'est bien sûr pas difficile d’y entendre aussi, entre autres, l’équivalent pour le cinéma, où des questions très comparables se posent –avec la même batterie de réponses toutes faites, aussi bien du côté des thuriféraires enthousiastes des dites nouvelles technologies que du côté des défenseurs de pratiques, d’objets et d’un esprit venus de l’époque précédente, voire de la nuit des temps.

Si Assayas s’amuse à organiser le ping-pong entre ces postures, dans des termes qui ne se moquent de personne en particulier tant elles sont répandues, il ne s'exclue évidemment pas des enjeux.

La question de la vérité, dans la vie amoureuse, dans la vie professionnelle, dans les récits, romans ou films, vaut pour chacun, auteur (du film) compris.

L'auteur qui se vit en majesté face à la «démocratie directe», volontiers hostile, née des réseaux sociaux | ©Ad Vitam

Entre injonction morale, adaptation aux contraintes de l'existence et respect de l'intimité et des sentiments des autres, les choix de chaque jour ouvrent des espaces (parfois des fissures, parfois des gouffres) qui concernent chacun, et plus particulièrement ceux qui font métier de raconter des histoires aux autres.

Toute une batterie de nouvelles pratiques liées à internet les réinterrogent à nouveaux frais, parfois violents, parfois injustes, souvent nécessaires –et le créateur des «figures» de Doubles Vies ne s'exonère pas davantage des questions ainsi posées qu'il n'en épargne les autres.

Le temple déserté

Recourant à ce pari risqué de mobiliser des personnages qui ne sont pas exactement les figures les plus aimées de ce temps (artistes et intellectuels parisiens, personnel politique) et, tout en les nourrissant des formules toutes faites de l'époque, de les aimers quand même, l'auteur-réalisateur y glisse toutefois une réplique qui ne tient qu’à lui-même.

Au moment où on l'attend le moins, Olivier Assayas met dans la bouche de l’éditeur une phrase du cinéaste dont il s’est toujours senti le plus proche, Ingmar Bergman, phrase tirée des Communiants.

Le pasteur y affirmait la nécessité de maintenir une présence, même dans le temple vide, au nom d’un engagement plus essentiel. Exigence éthique et engagement personnel par-delà les aléas du temps, qui trouvent aujourd'hui de multiples et impérieux échos, au milieu des braillements cyniques et des plaintes paresseuses.

Ce bref moment à lui seul rappelle que si Doubles Vies est bien une comédie, c’est au sens le plus élevé du mot, celui qui depuis Molière permet d’interroger les sujets les plus graves avec les ressources du quiproquo et de la farce.

Doubles Vies

d'Olivier Assayas avec Guillaume Canet, Juliette Binoche, Vincent Macaigne, Nora Hamzawi, Christa Theret.

Durée: 1h46.

Sortie: 16 janvier 2019

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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