Égalités / Médias

Marie Kondo, la télé à la javel

Temps de lecture : 6 min

Dans «L'art du rangement avec Marie Kondo», diffusé sur Netflix, on nettoie bien sa maison, mais on ne balaie pas le sexisme.

Quand Marie Kondo rencontre la famille Friend | Capture écran via Netflix
Quand Marie Kondo rencontre la famille Friend | Capture écran via Netflix

Je ne suis pas particulièrement une adepte certifiée de Marie Kondo, mais je dois avouer que sa collaboration avec Netflix m’a donné envie de hurler au blasphème. J’imagine bien que Marie Kondo a pris son gros chèque et qu’elle est ravie mais vindieu… Qu’ont-ils fait?

Commençons par la mise en scène, qui n’a clairement rien à envier à «Super Nanny», «Pascal le grand frère» ou «D&CO» avec Valérie Damidot, puisqu'elle inclut le comparatif du avant/après avec des images en noir et blanc triste pour l'avant. La seule différence notable, mais parce que la méthode KonMari le veut, c’est que ce sont les sujets de l'émission qui font découvrir la nouvelle maison à Marie Kondo.

En vrai, elle ne FAIT RIEN –enfin si, au début, elle s’agenouille dans la maison pour la remercier. Mais l’idée, ce n’est pas du tout qu’on lui confie sa maison, qu'on parte boire un café et que quand on revient, elle a tout organisé. Non, Marie Kondo, elle est là pour donner des instructions. Du coup, la différence avant/après n’est pas hyper frappante, pour peu que les gens aient l’habitude de cacher leur bordel dans les tiroirs. Si c’était moche chez eux, eh bien c’est toujours aussi laid après.

Comme dans toutes les télé-réalités de ce genre, Marie Kondo représente un personnage, ici la petite fée, et on caste les participantes et participants comme les archétypes d’une catégorie psychosociale. Bref, au niveau innovation télévisuelle, on est au niveau zéro.

Les Ingalls en Californie

Mais le pire est à venir. Je crois que c’est le programme le plus rétrograde que j’ai vu depuis bien longtemps. Le drame atteint tout de suite son apogée, puisque le pire épisode est le premier, celui avec les Friend. De l’extérieur, on semble avoir affaire à une famille californienne sympa, mais une fois chez eux, on découvre que c’est la réincarnation de la famille Ingalls. Maman Ingalls s’occupe des deux enfants en bas âge et derrière son balayage et son sourire, on comprend assez vite que la meuf nage en plein burn-out maternel. Lui, il est souriant, il est très amoureux de son épouse, mais c’est surtout un putain de tyran domestique.

En gros, il bosse entre cinquante et soixante-dix heures par semaine en tant que directeur financier et il ne supporte pas que sa chose sa femme, qui se coltine toutes les corvées domestiques, prenne une femme de ménage pour faire les lessives. Là, on comprend qu’elle a concentré son burn-out sur un truc: les lessives. Elle ne supporte pas de les faire, alors elle a embauché une aide ménagère. Et lui, ça le rend dingue qu’elle claque l’argent qu’il se donne tellement de mal à gagner pour un truc qu’elle pourrait faire elle-même, cette conne.

Je ne vais pas vous spoiler, mais dans tout l’épisode, il ne lui traverse pas l’esprit une seule seconde qu’elle paie quelqu’un pour faire la part de travail ménager qu’IL ne fait pas. Il pense qu’elle a un problème d’organisation; elle pense qu’elle a un problème d’organisation. Alors plutôt que de choisir la team Simone de Beauvoir, ils ont opté pour Marie Kondo.

Il faut dire qu’en général dans cette série, il y a pas mal de larmes de mères de famille convaincues que c’est leur faute si le foyer n’est pas agréable et qu’elles sont défaillantes parce qu’elles n’arrivent pas à tout faire. Et là, plutôt que d’analyser le fond du problème, elles jettent des choses. Mais en vrai, ce que vous devriez jeter, c’est le patriarcat, c’est ça qui vous rend malheureuses.

Face à ces situations, Marie Kondo tente bien de suggérer avec force sous-entendus que les maris devraient au minimum s’occuper de leurs affaires, mais ça ne percute pas dans les cerveaux des concernés. Par exemple, chez les Friend, ce type –qui selon mes critères est l’archétype du connard– s’exclame à la fin: «Je suis prêt à vivre dans la joie et la bonne humeur pour l’éternité», parce que sa femme fait enfin elle-même les lessives et que la maison ressemble à ce qu’il voulait. La fin de cet épisode est encore plus glauque qu’un film de Haneke.

Ah ça, il peut être fier de lui. | Capture écran via Netflix

Les choses et le passé

D’autres épisodes sont plus réussis, comme celui avec la veuve qui veut jeter les affaires de son mari. Mais la série échoue fondamentalement à montrer la méthode de Marie Kondo, et ce n’est sans doute pas un hasard, tant cette méthode s’oppose à la culture américaine. Elle prône le détachement complet vis-à-vis des choses matérielles (je fais une parenthèse pour conseiller cette critique de l'aspect non écologique du principe de jeter dans l'émission).

Marie Kondo a raconté que pendant son adolescence, elle était obsédée par le rangement à un point névrotique, qui l’avait amenée à envisager les objets et sa propre maison comme des ennemis. Aucun rangement aussi maniaque fut-il ne lui suffisait, puisque les choses étaient toujours là. Elle a alors compris que le problème, c’était les choses elles-mêmes: elle devait se débarrasser de toutes celles qui l’encombraient.

Je vais être claire: jamais de ma vie je ne plierai mes culottes, que ce soit en longueur ou en largeur, enroulées ou pas, mais son analyse de notre rapport névrotique aux objets est intéressant. Elle m’a permis de balancer pas mal de trucs et effectivement de mieux ranger.

La série montre bien que les raisons de notre attachement à des objets sont diverses: pour l’un, c’est un lien avec son enfance et sa peur de l’âge adulte, pour une autre, c’est la peur de se sentir coupée de ses racines pakistanaises en pleine Californie, pour un autre encore, ce sont les privations de l’enfance qu’il compense et les difficultés rencontrées par ses parents depuis leur départ du Guatemala –dans le show, le rapport aux choses chez les personnes immigrées semble particulièrement compliqué, tellement elles sont hantées par la peur de la perte. Dans tous les cas, cela a toujours un lien avec le rapport au passé.

L’idée de la méthode KonMari, ce n’est pas simplement de ranger mais, en se confrontant aux objets, de comprendre ce à quoi on s’accroche sans raison, ce qui nous fait peur dans le fait d’avancer, etc. En voyant quels objets sont vraiment importants pour nous, on se recentre ou on découvre même les choses qui sont ou devraient être nos priorités, parce qu’elles nous apportent de la joie – d’ailleurs, dans cette méthode, on ne choisit pas ce que l'on jette mais ce que l'on garde et cela doit avoir un impact sur notre attitude générale dans la vie.

Zéro changement de vie

Quand Marie Kondo vante sa méthode, elle raconte des histoires de ses anciennes clientes qui ont largué leurs maris ou changé de boulot après effectué le Grand Rangement –elle raconte aussi que ça facilite le transit intestinal, que ça rend la peau plus lumineuse et que ça fait maigrir, mais passons.

Cet aspect «changement de vie» n’est pas du tout exploité par Netflix. Il est amusant de voir dans les épisodes Marie Kondo tenter d’instiller un soupçon de remise en question chez les femmes, sans que celles-ci ne comprennent le sous-entendu (ton mec n’en fout pas une rame, tu te fais exploiter, barre-toi). Je vous accorde que les sous-entendus sont légers, mais si on décrypte le sourire de Marie Kondo –elle sourit tout le temps–, il y a des nuances. J’ai trouvé qu’elle avait un sourire plus franc face à des couples qui viennent justement de changer quelque chose, de prendre une décision importante dans leur vie, notamment le fait d’emménager ensemble.

Netflix a totalement aseptisé la méthode KonMari, comme si on avait javelisé la reine du rangement –ce qui en soi est un exploit remarquable, dans la mesure où, au départ, ce n’était pas non plus Olympe de Gouges. Affadir un truc comme la méthode KonMarie, c'était quand même une sacrée gageure.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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