Monde

Le regard gênant d'ingérence de Jean-Yves Le Drian sur la présidentielle en RDC

Temps de lecture : 5 min

Le ministre des Affaires étrangères a critiqué les résultats de l’élection présidentielle congolaise malgré l'absence d'observateurs et d'observatrices françaises sur le terrain.

Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères, le 9 janvier à Paris (France) | Ludovic Marin / AFP - Félix Tshisekedi, président de la République démocratique du Congo, le 21 décembre à Kinshasa (RDC) | Luis Tato / AFP
Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères, le 9 janvier à Paris (France) | Ludovic Marin / AFP - Félix Tshisekedi, président de la République démocratique du Congo, le 21 décembre à Kinshasa (RDC) | Luis Tato / AFP

Après deux ans à attendre un scrutin qui avait été sans cesse repoussé par Joseph Kabila, le chef d’État devenu illégitime, puis plusieurs jours à épier l’avancement du dépouillement des votes par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), les Congolais et Congolaises ont enfin eu une réponse jeudi 10 janvier vers 3 heures du matin.

Le candidat de l'opposition Félix Tshisekedi a été déclaré vainqueur de l'élection du 30 décembre avec 38,57 % des voix devant l'autre tête de l'opposition divisée, Martin Fayulu (34,8%). Le candidat du pouvoir, Emmanuel Ramazani Shadary n’a obtenu, lui, que 23,84% des suffrages exprimés. Une surprise dans un pays tenu d’une main de fer par le clan Kabila depuis trois décennies, avec le père Laurent-Désiré, à la présidence de 1997 à 2001, puis le fils Joseph, qui était au pouvoir depuis 2001.

C’est un pas en avant –qui doit encore être confirmé par une transition pacifique–, pour un pays ravagé par la pauvreté, la corruption, le clientélisme politique et les guerres entre milices qui ravagent toujours les régions de l’est du Congo. Bien sûr, le processus électoral congolais a été parsemé d’irrégularités. La faute à l’impréparation du scrutin par un régime défaillant qui ne voulait pas passer la main. D’ailleurs plus d’un million d’habitantes et d'habitants ont été tenus à l’écart du vote dans les régions de Béni, Butembo et Yumbi. La Ceni avait justifié ce choix par des raisons sécuritaires et sanitaires, avec l’épidémie d’Ebola.

Le vainqueur de la présidentielle, Félix Tshisekedi, est également accusé par une partie de l’opposition de s’être rapproché ces dernières semaines de Joseph Kabila, en coulisses, pour négocier une alternance politique. «Ces résultats sont trafiqués. Cette escroquerie électorale inacceptable est de nature à provoquer le désordre généralisé», a dénoncé le candidat battu Martin Fayulu dans la nuit, appelant ses militants à se mobiliser dans la rue pour «dire non à ce hold-up électoral».

Ceni, Cenco: les comptes ne sont pas bons

Deux organismes se sont opposés quant à la comptabilisation des bulletins déposés dans les urnes depuis le scrutin du 30 décembre. La Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), puissante congrégation religieuse qui possédait 40.000 observateurs et observatrices sur le terrain, avait déclaré ces derniers jours qu’elle connaissait le vainqueur de l’élection présidentielle. La Cenco n’avait pas annoncé publiquement quel candidat avait remporté l’élection, selon ses sources, mais avait fait fuiter des informations qui accréditaient une victoire de l’opposant Martin Fayulu.

À l'intéressé la Ceni, étroitement liée à l’État congolais et à qui revient la responsabilité officielle de déclarer les résultats des élections, avait annoncé ne pas vouloir se prononcer sur l’identité du vainqueur avant d’avoir terminé son décompte. C’est finalement dans la nuit de jeudi que les scores région par région ont été annoncés par la Ceni avec, à la clé, une victoire de Félix Tshisekedi. Quelques heures plus tard, ce 10 janvier, la Cenco a finalement annoncé prendre acte «des résultats de la Ceni mais note qu’ils ne correspondent pas aux données en possession de l’église», selon l’abbé Donatien Nshole.

Un rapport de force très subtil que n’a pas hésité à balayer d’un revers de main le ministre des Affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian, alors que la communauté internationale s'est montrée beaucoup plus prudente. «Il semble bien que les résultats prononcés ne soient pas conformes aux résultats qu’on a pu constater. La Cenco a fait des vérifications et a annoncé des résultats totalement différents», a déclaré Jean-Yves Le Drian, jeudi matin sur la chaîne CNews.

Défiance de la diplomatie française

Une intervention du chef de la diplomatie française qui a tout de suite été qualifiée d’ingérence par bon nombre de Congolaises et de Congolais sur les réseaux sociaux, mais aussi par le porte-parole du gouvernement congolais, Lambert Mendé, qui a confié au micro de la radio RFI: «Quel que soit ce qui pourrait sortir des délibérations de la Cour constitutionnelle que les uns ou les autres vont pouvoir saisir, je réprouve totalement le fait qu’un dignitaire étranger se permette de tels propos, s’agissant des actions congolaises.»

À l’inverse de la France, l’Onu a réagi de manière plus consensuelle en affirmant sur Twitter que son secrétaire général, Antonio Guterres, «prend note de l’annonce faite par la Ceni. (…) Il félicite le peuple congolais et réitère l’appui et l’engagement continus de l’Onu à la paix et la stabilité en RDC».

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa dénonce, lui, toute ingérence étrangère dans l’élection congolaise. Il «exhorte toutes les parties, régionales et internationales, à s’abstenir de spéculer et à permettre à la Ceni de mener à bien le processus», selon un communiqué de presse diffusé sur le site de la présidence sud-africaine.

«Scandaleux! Personne en Afrique ne dicte son avis quand la France fait ses élections.»

Damien, qui se présente comme un «congolais lambda»

Pourquoi la France, qui n’avait pas d’observateurs et d'observatrices sur le terrain, contrairement à la Ceni et à la Cenco, se permet d’intervenir politiquement dans le processus électoral congolais au risque de mettre de l’huile sur le feu? «La France est plutôt légitimiste dans sa politique en Afrique et va soutenir les régimes dont elle est proche, comme le Cameroun où il y a de nombreux intérêts particuliers français, témoigne Roland Marchal, spécialiste des relations entre la France et l’Afrique au Centre de recherches internationales de Sciences-Po. Mais le cas de la République démocratique du Congo est différent. Il y a une défiance des diplomates français envers Kinshasa. L’ambassadeur de l’Union européenne au Congo a été expulsé du pays fin décembre. Et puis la France a moins d’intérêts au Congo que dans d’autres pays où elle est engagée dans la lutte contre le terrorisme.»

L’intervention de la France sur le continent africain: deux poids, deux mesures selon le pays concerné par un événement politique. «Scandaleux! Personne en Afrique ne dicte son avis quand la France fait ses élections», s’irrite Damien, qui se présente comme un «Congolais lambda» sur Twitter. Ils sont nombreux les internautes africains ou congolais à pointer du doigt l’absence de réaction critique de la France à la réélection pour un septième mandat de Paul Biya en octobre 2018 au Cameroun, où le dictateur âgé de 85 ans avait officiellement obtenu 71% des voix. Alors oui, l’élection congolaise est très loin d’être parfaite et il n’est pas sûr que le candidat déclaré vainqueur par la Commission électorale soit celui qui ait rassemblé le plus de suffrages. Mais c'est à la population congolaise et à ses institutions de construire pierre après pierre sa démocratie, dont l'alternance politique pacifique ouvrirait la voie.

Camille Belsoeur Journaliste

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