Égalités / Société

Écriture inclusive: une dictée, un bilan

Temps de lecture : 9 min

Accord de proximité, dédoublement, point médian... Ces règles ont fait et font encore couler beaucoup d'encre. À Slate, l'écriture inclusive et ses évolutions sont un perpétuel questionnement.

Paris XVIIIe, rue Belliard | Jeanne Menjoulet via Flickr
Paris XVIIIe, rue Belliard | Jeanne Menjoulet via Flickr

«Mes chers com-pa-tri-otes», énonce lentement la journaliste Pascale Clark, fondatrice du média sonore Boxsons. Devant elle, un public attentif d’une trentaine de personnes, appliquées à prendre en note ce jeudi 10 janvier au soir la dictée d’un nouveau genre que l’agence de communication Mots-Clés leur propose. Elle est en «écriture inclusive»: il s’agit de réécrire sur un mode inclusif, qui n’invisibilise pas les femmes, le texte lu. Ce soir, pour cette deuxième édition, c’est la «Lettre à tous les Français» de François Mitterrand, écrite en avril 1988, qui leur est soumise. Si Mitterrand avait pensé «inclusif», il l’aurait plutôt intitulée «Lettre à toutes les Françaises et les Français». Ou encore: «Lettre à tous les Français·es».

Envie d'essayer chez vous? En voici un enregistrement (corrigé en fin d'article):

L’occasion pour Mots-Clés de présenter son nouveau référentiel de règles inclusives, mis au point avec la professeure de littérature Éliane Viennot. Le plaisir aussi d’entendre les bonnes blagues de Pascale Clark, qui se moque des fausses déclarations alarmistes et des fake news des contempteurs et contemptrices de l’écriture inclusive: «Il ne s’agit pas de tout féminiser, on ne dira jamais Clémentine Autaine ni Jean-Jacques Goldwoman!». Le public est hilare. Enfin une bonne occasion pour Slate.fr de dresser le bilan de plus d’un an d’écriture inclusive.

Transition

C’était le 7 novembre 2017. Slate publiait le manifeste des 314 profs appelant à ne plus enseigner que «le masculin l'emporte sur le féminin», et s’engageait dans la foulée à appliquer la plupart des règles de l’écriture inclusive (par exemple l’emploi de l’accord de proximité –soit «les hommes et les femmes sont belles», plutôt que «les hommes et les femmes sont beaux»– ou de mots épicènes, c’est-à-dire «les mots dont la forme ne varie pas entre le masculin et le féminin»: un ou une élève, membre, fonctionnaire) point médian exclu, ce petit point qui dans les articles embête les moins motivé·e·s.

Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts: Le Monde s’est mis à expérimenter l'accord de proximité. Le point médian se glisse régulièrement dans les tribunes de Libération et les appels à témoignages du quotidien du soir. Sciences et Avenir a mis en couverture un «Devenir ingénieur(e)», comme Le Parisien qui a utilisé des parenthèses dans un de ses titres. Le Soir, en Belgique, a adopté «autrice». La liste est non exhaustive.

Et à Slate? Comment a été vécue cette première année d’écriture inclusive? Qu’en ont pensé les journalistes, les réfractaires et les convertis? Et surtout les premières et premiers intéressés, nos lecteurs et lectrices? Le sujet semble relativement indolore, si on en croit la rédaction en chef de Slate, qui n’a pas souvenir d’avoir reçu de mails incendiaires à ce propos. Pas de réaction outrée non plus confiée aux éditrices, Diane Frances et Mathilde Boireau.

Elles sont en première ligne sur ce sujet, car elles reçoivent les articles, les éditent et discutent avec les journalistes de la forme de leurs œuvres. Toutes les deux ont trouvé qu’au départ, l’écriture inclusive prenait un peu de temps. Mais elles se sont rendu compte qu’à la longue, elles s’y faisaient facilement. Et que «cela en vaut la peine», comme le résume Diane Frances. «On a aujourd’hui des astuces, on a appris à faire les choses de façon plus souple et plus intelligente. Nous hésitons moins à tourner certaines phrases, à les passer à la voix active par exemple, pour que cela soit fluide et inclusif», commente Mathilde Boireau.

Adoption et frictions

Côté journalistes, la plupart font, si l’on en croit nos éditrices, des efforts pour s’adapter à cette écriture, même si tout n’est pas parfait. Moi-même (qui suis la fautive ayant soufflé à l’oreille de Christophe Carron, le rédacteur en chef de Slate, cette idée de passer à l’écriture inclusive), je me suis aperçue en discutant avec Mathilde et Diane que j’avais tendance à oublier certaines règles, comme le fait de classer par ordre alphabétique les mots lorsqu’un masculin et un féminin se succèdent (on écrit ainsi «les enseignantes et les enseignants se sont révoltés», et non l’inverse! Pardonnez-moi Mesdames les éditrices et merci pour votre indulgence).

Certaines rédactrices pourtant largement convaincues trouvent l’exercice parfois «pénible», «quand il faut jongler pour éviter de multiplier les points médians dans une même phrase», comme l’explique Nora Bouazzouni, qui est pourtant «fière» de Slate. Elle ajoute: «Il m'est arrivé à plusieurs reprises d'avoir une phrase qui sonnait bien et qui perdait son sel avec l'écriture inclusive. Alors, j'ai eu l'impression de sacrifier mon style sur l'autel de l'inclusivité».

«Les plus jeunes, celles et ceux qui ont entre 25 et 35 ans, ont assez vite pris le pli. Alors que les journalistes en rédaction depuis longtemps ont eu du mal à adopter des pratiques qui n’étaient pas les leurs», détaille Diane Frances. «Les stagiaires s’y font facilement», confirme Christophe Carron. Tout en admettant que l’adoption de l’écriture inclusive n’est pas allée sans quelques frictions, du côté «d’anciens journalistes». «Parfois le débat était vif, je me souviens d’un pigiste qui parlait de stalinisme…», lâche le boss.

«C'est subjectif et esthétique»

Parmi les plus réfractaires, notre consœur Peggy Sastre, avec laquelle j’adore croiser le fer et qui a écrit sur Slate pour critiquer ces pratiques (oui, on est un peu maso à Slate!). Elle n’a pas changé sa position d’un iota: «J'ai un cerveau rétif aux contraintes absurdes et comme je continue à trouver l'écriture inclusive absurde, je ne l'applique pas. Mais je ne bataille pas non plus pour que mes articles demeurent “inclusive free”, à part dans de rares cas où le sens en pâtit. Je garde quand même dans un petit coin de ma tête le fol espoir d'une épiphanie de la rédaction sur le caractère lourdingue, bureaucratique et profondément aliénant de l'initiative», confie-t-elle.

Des journalistes apprécient certains aspects de la charte de Slate, mais en détestent d’autres. Bérengère Viennot, notre traductrice vénérée (aucun lien de parenté avec la linguiste citée plus haut), «adore» l’accord de proximité, mais déteste le mot «autrice» et préfère «auteure», l’autre option possible du féminin de «auteur» largement pratiquée par nombre de médias. «C’est subjectif et esthétique. Ce qui me dérange c’est qu’on nous impose ce mot», argumente-t-elle.

Pour information, cher lecteurs et lectrices, il y a un mémo pour décider de la fin d’un mot. S’il existe un verbe, alors le mot féminin terminera en «euse» (vendre —> vendeuse, acheter —> acheteuse), sinon, il faut le terminer en «ice» (on ne dit pas «directer», «acter» ou «auter», donc on dira directrice, actrice, et donc… autrice!). Bérengère Viennot n’est pas fan non plus du dédoublement de mots et cite en exemple cet article, où «traducteurs et traductrices» est répété quatre fois: «Une fois ou deux, pourquoi pas, mais le côté systématique de l'ajout de “et traductrices” c'est lourd».

Work in progress

La principale leçon de cette année d’expérimentation, c’est quand même qu’on s’y fait relativement vite. «Je me suis habitué à “autrice” alors que cela m'écorchait les yeux», se souvient Christophe Carron. À tel point qu’il devient presque «bizarre» de lire un texte écrit en non-inclusif, pour celles et ceux qui s’y sont acclimatés. «Maintenant, quand je vois “auteure” avec un “e”, ça me semble très étrange», renchérit Diane Frances.

«Quand je lis sur d'autres médias en titre “70% des Français”, ça donne l’impression qu’on n'a interrogé que la population masculine», complète Mathilde Boireau. «C'est devenu un automatisme et c'est l'écriture non-inclusive qui me choque désormais», dit aussi Nora Bouazzouni. L'être humain est un animal si souple qu’il s’adapte en un rien de temps et les premiers émois passés, les anciennes habitudes sont vite oubliées. Vos yeux qui saignaient ne s’aperçoivent déjà plus du changement…

Un jour, peut-être, vous ne vous rendrez plus compte de la présence de ce fameux petit point médian qui a fait couler tant d’encre. Et Slate, pour cette raison et parce qu’il est bien pratique, pourrait l'adopter, avec parcimonie. «On y viendra à un moment donné», présume Christophe Carron. L'écriture inclusive est un work in progress qui n’a pas fini d’être débattu et d’évoluer. Et qui fait marcher les méninges: «Il n’y a pas un jour au pôle édition où on ne se pose pas une question», raconte Diane Frances.

Dernièrement, elles ont trouvé un «truc» pour alléger un peu les articles: alterner masculin et féminin quand il y a une série de noms, plutôt que de tout doublonner: «avocats, magistrates, greffiers, bâtonnières». Ce qui me permet de citer ce grand optimiste Antoine de Saint-Exupéry: «Dans la vie, il n’y a pas de solutions. Il y a des forces en marche: il faut les créer et les solutions suivent».

Ci-dessous, une version corrigée de la dictée d'écriture inclusive suggérée par l'agence Mots-Clés.

Mes chers compatriotes Mes cher·es compatriotes,

Vous le comprendrez. Je souhaite, par cette lettre, vous parler de la France. J’ai choisi ce moyen, vous écrire, afin de m’exprimer sur tous les grands sujets qui valent d’être traités et discutés entre Français entre Français·es / entre Français et Françaises, sorte de réflexion en commun, comme il arrive le soir, autour de la table, en famille [...]. Nous avons besoin de nous rassembler, mes chers compatriotes mes cher·es compatriotes. Pour cela, je vous propose une politique pour la France [...]. Il se trouve que s’il est un terrain où, pour moi, les choses sont claires, c’est bien celui de l’injustice et des inégalités sociales, qui tantôt se réduisent et tantôt s’aggravent selon l’endroit de notre paysage politique où s’arrête, pour un temps, le suffrage universel. Et elles s’aggravent. Certaines de ces inégalités sont si anciennes, si incrustées dans nos mœurs qu’on les remarque à peine quand on n’en souffre pas soi-même. En première ligne, l’inégalité entre les femmes et les hommes dans la vie sociale, professionnelle, familiale. Ce sont les femmes qui figurent en masse parmi les chômeurs non indemnisés les personnes au chômage non indemnisées et qui perçoivent les allocations les plus faibles en raison de leurs bas salaires. La durée du chômage s’allonge pour elles plus que pour les autres. Les emplois à durée déterminée, à temps partiel et précaires leur sont en priorité proposés. Absentes des postes de décision et d’encadrement, elles sont confinées dans des tâches d’exécution: les trois quarts des smicards des smicardes et smicards / smicard·es sont des femmes. À qualification égale, les femmes gagnent 15% de moins que les hommes. Elles cumulent les inégalités professionnelles. Et à cela s’ajoutent des conditions de vie particulières souvent liées à leur double activité au-dehors et à la maison. Il reste beaucoup à faire, pour qu’entre dans les faits l’égalité prévue par la loi Roudy de 1983. Mais j’abrège. Je ne rêve pas, mes chers compatriotes mes cher·es compatriotes, d’une société idéale. Je cherche à éliminer les inégalités qui sont à portée de la main, dont nous pouvons, dès maintenant, nous rendre maîtres maîtres et maîtresses [...]. «Aller à l’idéal et comprendre le réel», enseignait Jean Jaurès aux lycéens1 d’Albi. Jaurès dont je m’inspire. Vous reconnaîtrez dans ces mots, je l’espère, l’ambition du projet qui m’engage auprès de vous pour les années à venir. Mais quel homme, quel groupe d’hommes quelle personne, quel groupe de femmes et d’hommes y suffirait? La France unie, elle, le pourra.

1 — Pas d’erreur à «lycéens», dans la mesure où le «Discours à la jeunesse» de Jean Jaurès en 1903 s’adressait bien à une assemblée de lycéens (garçons)! Retourner à la dictée

Aude Lorriaux Journaliste

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