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Podemos a-t-il rendu les armes?

Temps de lecture : 7 min

En soutenant les mesures sociales anti-austérité du socialiste Pedro Sanchez, Podemos, le parti de Pablo Iglesias, a remporté une victoire idéologique. Mais au prix de la conquête du pouvoir.

Pablo Iglesias, secrétaire général de Podemos, le 30 novembre 2018 à Torremolinos (Espagne) | Jorge Guerrero / AFP - Le Premier ministre Pedro Sanchez le 28 décembre 2018 à Madrid (Espagne) | Oscar del Pozo / AFP -
Pablo Iglesias, secrétaire général de Podemos, le 30 novembre 2018 à Torremolinos (Espagne) | Jorge Guerrero / AFP - Le Premier ministre Pedro Sanchez le 28 décembre 2018 à Madrid (Espagne) | Oscar del Pozo / AFP -

L’image est belle. Les deux hommes, tout sourire et main dans la main. D’un côté, Pedro Sanchez, Premier ministre espagnol, leader du Parti socialiste (PSOE), et de l’autre Pablo Iglesias, figure de proue de Podemos, parti de la gauche dite «radicale», descendant du mouvement des indignés. Nous sommes le 11 octobre 2018, au Palais de la Moncloa, siège du gouvernement, et les deux hommes viennent de parapher un accord sur le budget 2019 qui entend mettre fin aux politiques de rigueur menées jusqu’alors par la droite dans le pays.

Une troisième voie en Europe

Au menu de l’accord signé, une série de mesures ambitieuses, à forte teneur sociale: augmentation du salaire minimum de 22%, création d’un impôt sur le patrimoine pour les plus fortunés, hausse de l’impôt sur les hauts revenus, mise en place d’une taxe sur les transactions financières, indexation des retraites sur l’inflation, augmentation de 40% des aides à la dépendance, hausse des crédits de la recherche et des bourses accordées aux étudiants, mise en place d’un contrôle des loyers. En somme, un programme qui détonne dans le panorama européen actuel.

«Cela nous montre que nous n’avons pas seulement le choix entre Emmanuel Macron et Matteo Salvini. C’est une troisième voie sur la gauche.»

Manuel Cervera-Marzal, politologue

«Dans un contexte d’austérité généralisée en Europe, c’est un signal fort qui est envoyé, souligne le politologue Manuel Cervera-Marzal. Cela nous montre qu’une troisième voie est possible, que nous n’avons pas seulement le choix entre Emmanuel Macron et Matteo Salvini. C’est une troisième voie sur la gauche. En ce sens, l’accord entre le PSOE et Podemos a une portée politique forte».

L’Espagne n’est pas la première à emprunter ce chemin. Le Bloco de Esquerda, équivalent portugais de Podemos, s’est lui aussi associé au Parti socialiste pour mettre un terme à l’austérité dans le pays. Le salaire minimum a été ainsi augmenté en 2017, 2018 et le sera à nouveau en 2019. Si Podemos semble s’être inspiré de son voisin, l’accord trouvé avec le gouvernement de Pedro Sanchez ne résonne pas moins comme une victoire idéologique pour le parti de Pablo Iglesias. En effet, depuis ses débuts et sa création en 2014 dans le sillage des mobilisations «indignées» –appelées en Espagne «mouvement du 15 mai» ou «15M»– la lutte contre les coupes budgétaires et le détricotage de l’État providence figurent au centre de ses préoccupations, tout comme la revendication d’une plus grande justice sociale.

«N’oublions pas également que la constitution d’un gouvernement paritaire, avec 50% de femmes, a été un autre signal fort dans un pays qui est l’un de ceux où le mouvement féministe est le plus présent.»

Manuel Cervera-Marzal, politologue

Le Parti socialiste espagnol, à la faveur de cet accord, confirme son retour en grâce après des années d’échecs électoraux et de chute dans les sondages. «On a un retour aux fondamentaux de la gauche, confirme Manuel Cervera-Marzal. Et quand on regarde les enquêtes, on voit clairement que cela profite au PSOE. Avec Pedro Sanchez, le parti socialiste espagnol a prouvé sa capacité à se régénérer. N’oublions pas également que la constitution d’un gouvernement paritaire, avec 50% de femmes, a été un autre signal fort dans un pays qui est sans doute l’un de ceux où le mouvement féministe est le plus présent. Le 8 mars 2018, il y a quand même eu six millions de femmes qui ont fait grève, une grève féministe. Pedro Sanchez a parfaitement compris cela.»

En Espagne, la moitié des ministres sont des femmes | J. J. Guillen, Javier Lizón / POOL / AFP

Rappelons ici que le leader du Parti socialiste a pu devenir Premier ministre à la faveur d’une motion de censure votée en 2018 contre le précédent chef de gouvernement, Mariano Rajoy, issu des rangs de la droite. Une motion appuyée par Podemos et les partis indépendantistes. Pour pouvoir gouverner, plus que jamais, Pedro Sanchez doit se prévaloir de leur soutien.

Dépasser le populisme

Mais quel sens politique revêt cette alliance pour Podemos? En premier lieu, elle acte d’un changement de stratégie. «Podemos est passé de l’idée de surpasser le PSOE –c’est le fameux “sorpasso” dont parlait Pablo Iglesias– à l’idée de gouverner avec lui, pointe Marie Franco, professeure à la Sorbonne Nouvelle et spécialiste de l’Espagne. C’est un dépassement du discours dégagiste, d’un discours consistant à dire “c’est nous la nouvelle gauche”, à une forme de pragmatisme et à l’idée qu’il va falloir négocier et trouver des accords pour gouverner. Mais, à vrai dire, Podemos le fait déjà depuis plusieurs années au niveau des autonomies et des mairies. Il travaille déjà avec le PSOE.»

Comme le rappelle Manuel Cervera-Marzal, pendant ses deux premières années d’existence Podemos a connu une ascension fulgurante, nourrie notamment par la crise économique, la violence des politiques de rigueur et la corruption endémique des partis de gouvernement, PSOE comme Parti Populaire (PP), le grand parti de droite en Espagne. Podemos se dit alors qu’il va parvenir à devenir la force hégémonique à gauche et faire littéralement disparaître le PSOE, à l’image du Mouvement socialiste panhellénique (PASOK) en Grèce.

Entre 2014 et 2016, à chaque élection, Podemos parvient à augmenter son score. Mais, dès 2016, la formation de Pablo Iglesias atteint son plafond de verre. «Aujourd’hui, Podemos et le PSOE sont tous les deux autour de 20%, précise Manuel Cervera-Marzal. A priori, le PSOE ne descendra pas plus bas. La conséquence stratégique pour Podemos est simple: il ne s’emparera pas du pouvoir tout seul. C’est un discours qui est aujourd’hui assumé, même s’il a suscité beaucoup de débats en interne depuis 2016. En fait, c’était Íñigo Errejón, le numéro 2 de Podemos, qui portait cette idée-là. Il voulait arrêter de taper sur le PSOE et composer avec lui. La frange plus anti-capitaliste soutenait elle que Podemos allait finir par le dépasser et l’étouffer. Et finalement, même si c’est la motion de Pablo Iglesias qui l’a emportée en 2017 lors du Congrès de Podemos, c’est la ligne d’Errejón qui a prévalu. Tout simplement parce que la réalité lui donne raison.»

«Le populisme aura été la stratégie de Podemos pendant ses deux premières années d’existence. Il a été remis au placard au profit d’une stratégie plus classique de rassemblement de la gauche.»

Manuel Cervera-Marzal, politologue

En fin de compte, c’est la ligne populiste de Podemos qui a été enterrée au profit d’une stratégie plus classique d’union de la gauche. «Si le populisme, c’est l’idée d’incarner seul le peuple contre les élites, et que dans ces élites vous mettez aussi bien le PSOE que le Parti Populaire, le “PPSOE” comme on a pu dire, alors oui, cette ligne là n’est plus d’actualité, confirme Manuel Cervera-Marzal. Le populisme aura été la stratégie de Podemos pendant ses deux premières années d’existence, la stratégie du premier Podemos. Il a été aujourd’hui remis au placard au profit d’une stratégie plus classique de front commun, de rassemblement de la gauche.»

2019: année décisive

Pour Yves Sintomer, professeur de sciences politiques à l’Université Paris 8, cette réorientation stratégique s’explique aussi par un changement de nature de Podemos, devenu au fil des années un parti comme un autre. «Podemos s’est vite retrouvé dans un mode d’organisation très traditionnel, très vertical, explique-t-il, avec une organisation centralisée et des luttes de pouvoir. En quelques sortes, on a assisté à un vieillissement accéléré de la structure qui ressemble désormais à un parti classique. À vrai dire, c’est une tension qui existait depuis le début, entre une base issue du mouvement indigné, qui était plutôt libertaire et auto-gestionnaire, et un parti dont les leaders n’avaient guère pris part au 15M et promouvaient plutôt un parti centralisé, populiste et post-léniniste. L’association des deux tendances n’était pas impossible mais l’une à pris le pas sur l’autre.»

Si le changement stratégique de Podemos semble clair, de nombreuses inconnues demeurent et l’année 2019 s’annonce décisive, pour ne pas dire mouvementée. L’accord budgétaire doit encore être voté et, pour ce faire, il nécessite l’appui des partis indépendantistes qui conditionnent leur soutien à l’ouverture d’un référendum sur l’indépendance de la Catalogne. Le vote de ce budget entraînerait de plus le non-respect des règles européennes en matière de limitation du déficit public, autre épine dans le pied pour le gouvernement de Pedro Sanchez. Enfin, il devra être approuvé par un Sénat dominé… par la droite espagnole. Sur tous ces sujets, les discussions et négociations vont bon train. «Tout le monde se tient par la barbichette», souligne Marie Franco.

Plusieurs options se dessinent en cas d’échec. La première serait de reconduire le budget de 2018 mais interdirait de fait la plupart des mesures sociales annoncées par Pedro Sanchez et Podemos. La seconde serait d’organiser des élections anticipées en 2019, dans une année qui sera déjà marquée par les élections européennes, municipales et un vote dans plusieurs communautés autonomes. «Beaucoup de pression pèse sur le gouvernement de Pedro Sanchez. S’allier avec Podemos, c’est une tentative de rééquilibrer le rapport de force pour mener une politique qui soit conforme à ce qu’il a annoncé. Mais le risque c’est qu’il lui arrive la même chose qu’à José Luis Zapatero, prévient Manuel Cervera-Marzal. Zapatero, avant d’arriver au pouvoir en 2004, avait lui aussi annoncé toute une série de mesures ancrées à gauche et finalement il s’était retrouvé à déréguler le droit du travail et à libéraliser le pays.»

Suivant cette hypothèse Podemos devrait, une nouvelle fois, revoir sa copie. Pablo Iglesias se dit admirateur de Machiavel et de Games of Thrones. Au cours de l'année qui se profile, il se devra d’être stratège afin de faire entendre la voix de son parti. Déposer les armes ou les reprendre. Winter is coming.

Fabien Benoit Journaliste et réalisateur de documentaire

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