Parents & enfants / Société

Ces mères qui déballent la vie de leurs mômes sur internet

Temps de lecture : 5 min

Que se passe-t-il quand les enfants grandissent et qu'ils se rendent compte que leur vie privée est exposée à leur insu?

«Regarde tout ce que Maman a écrit sur toi sur internet!» | Alphalight1 via Pixabay
«Regarde tout ce que Maman a écrit sur toi sur internet!» | Alphalight1 via Pixabay

Cela fait plus de dix ans que Christie Tate écrit sur sa famille et publie le résultat en ligne. Aujourd’hui, sa fille est assez grande pour s’en rendre compte. Après avoir reçu un ordinateur portable pour Noël, relate Tate dans un essai publié dans le Washington Post début janvier et largement partagé, la petite de 10 ans n’a pas tardé à demander à sa mère: «Pourquoi est-ce qu’il y a toutes ces photos de moi sur internet?»

Elle a demandé si tous les billets et toutes les photos qu’elle avait trouvées grâce à Google pouvaient être supprimées. «Je lui ai dit que ce n’était pas possible», raconte Tate. Et en outre, «je n’ai pas fini d’explorer ma maternité dans mes écrits».

«Besoin» de raconter

Elle admet que ce n’est pas la première fois que quelqu’un qu’elle connaît réellement lui demande de faire preuve d’un peu plus d’empathie dans ses révélations en ligne. Dans l’un de ses nombreux blogs aujourd’hui abandonnés, elle racontait en 2016 une histoire assez semblable au sujet des membres de la thérapie de groupe à laquelle elle participait (je choisis de n’inclure aucun lien vers ses blogs personnels, qui semblent citer les vrais noms des personnes de sa famille).

Elle avait «besoin» de raconter leurs histoires, justifie Christie Tate, alors elle les a écrites –en utilisant les vrais noms, les vraies difficultés et des descriptions physiques précises. Sous la contrainte, après que le chef du groupe avait insisté pour qu’elle leur envoie le brouillon, elle avait promis qu’elle ferait des modifications pour masquer les identités des autres personnes du groupe, «mais pour l’instant, c’est mon histoire et j’ai besoin de la raconter sans le parasitage de pseudonymes et de voix masquées». Plus tard, elle a écrit sur son groupe de thérapie dans la rubrique Modern Love du New York Times.

Dans l’article long comme le bras où elle défend sa décision de continuer d’écrire sur sa parentalité –comprendre sur la vie de sa fille–, Tate tente de donner un vernis féministe à ce genre d’insensibilité. Elle avance que son «travail créatif» en tant que mère est «culturellement dévalué» et avance que «promettre de ne plus écrire sur elle signifierait éteindre une part vitale de moi», ce qui ne serait bon ni pour elle, ni pour sa fille.

Peut-être son expérience en thérapie explique-t-elle pourquoi les justifications de Tate s’appuient sur un langage quasi thérapeutique. Elle aspire à trouver le moyen de «respecter les limites [de sa fille]», écrit-elle, de «négocier les limites» par le biais «du dur travail que représente la quête du juste équilibre». Au pire moment, elle compare le fait de ne pas bloguer à une forme de mauvais traitement: «Amputer des parties de mon expérience semble aussi violent pour notre relation que d’écrire sur elle sans aucune considération pour ses sentiments et sa vie privée» –il semble pertinent de signaler que Tate n’a pas besoin d’écrire pour survivre financièrement, et qu’elle ne le prétend pas: elle est avocate.

Droit de veto

Il paraît clair que Tate n’estime pas avoir à s’excuser pour grand-chose. «J’ai relu certains de mes vieux posts, et aucun ne me semblait gênant, même si [ma fille] pourrait être d’un autre avis», fait-elle remarquer.

Elle poursuit en évoquant un article d’elle dans le Washington Post, où elle raconte le moment où la meilleure amie de sa fille a mis un terme à leur relation avec un petit mot. Dans ce papier, elle défend le choix de la fillette de rompre –parce qu’elle avait besoin «d’espace pour explorer d’autres amitiés»– et juge que «la façon d’aimer [de sa fille] peut être écrasante». Voilà qui a dû être plutôt douloureux à lire pour la principale intéressée.

En compulsant vite fait ses divers blogs personnels, j’ai sans difficulté trouvé des mentions de ses enfants qui faisaient caca, de leurs «crottes de nez croustillantes» –oui, désolée– et de ses déconvenues face à divers travers familiaux.

En ce moment, Christie Tate travaille à son autobiographie. Elle confie qu’après la révélation de l’ordinateur portable, elle et sa fille ont conclu un accord de principe pour ses futurs écrits. Sa fille a un droit de veto sur les photos, pour commencer. Tate discutera avec elle de ce qu’elle écrit avant de le publier et gardera les détails personnels à un niveau minimum lorsqu’ils impliqueront sa fille. Elle «tiendra compte» de sa demande d’apparaître sous un pseudonyme lorsqu’elle la mentionnera dans ses futurs écrits.

Tate est certainement un cas extrême dans le domaine de l’autojustification narcissique, mais si elle était la seule autrice à utiliser les ressorts internes de sa famille comme une marchandise, cet épisode ne serait guère plus que de la matière pour alimenter la future psychothérapie de sa fille.

Le problème, c'est qu'elle fait partie d’une génération entière d’autrices, d’instagrameuses et de YouTubeuses qui ont transformé leurs anecdotes familiales quotidiennes en contenus. Il s’agit d’enfants dont les caprices sont devenus viraux, à qui l’on a joué des tours pour récolter des LOL dans l’émission de Jimmy Kimmel et qui deviennent des marques dès la maternelle. Et certaines de leurs mères amassent un bon petit pactole.

Lucidité des jeunes

Maintenant, ces enfants grandissent. Leta Armstrong, la fille de Heather Armstrong, du blog de parentalité pionnier Dooce, a confié à Slate l’année dernière se souvenir s’être sentie mal à l’aise pour la première fois à cause de l'un des posts de sa mère en CM1, à peu près au même âge que la fille de Tate –aujourd’hui, elle a un droit de veto sur tous les posts la concernant.

D’autres autrices de blogs sur la parentalité se sont déjà retirées du jeu pour préserver leurs enfants. Darlene Cunha a dit adieu au blogging de maman l’année dernière, en réaction à l’aisance de ses jumelles face à leur statut de mini-stars qui commençait à la déranger. Une autre mère s'est inquiétée à l’idée que sa fille de 6 ans ne devienne «trop fixée sur sa propre image».

La génération de ces enfants a une approche différente de l’exposition en ligne. Les jeunes ont beau passer leur vie sur les réseaux sociaux, la plupart sont très lucides lorsqu’il est question de partager des photos et de vrais noms sur internet. Beaucoup utilisent des comptes de réseaux sociaux séparés avec leurs amis proches et ont appris à l'école ce qu’il fallait savoir sur la sécurité dans le monde virtuel.

En 2016, une étude universitaire englobant 249 duos parent-enfant a découvert que les enfants avaient des instincts bien plus draconiens que leurs parents en termes de nouvelles technologies: ils étaient deux fois plus susceptibles de dire que les parents ne devraient pas poster en ligne des informations sur leurs enfants sans leur autorisation.

«Quand je m’imaginais notre première conversation sérieuse autour du fait que ce qui est sur internet ne disparaît jamais, je me disais toujours que nous parlerions de contenu qu’elle aurait mis en ligne elle, pas moi», reconnaît Tate, s’approchant d’un éclair de lucidité qu’elle n’atteindra jamais vraiment: la génération de gamins dont on a l’impression qu’ils montrent tout en ligne est en réalité bien plus futée sur la manière de se présenter –et de se protéger– que leurs parents. Et dans dix ou vingt ans, ce sont eux qui commenceront à écrire leurs autobiographies.

Ruth Graham Journaliste

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