Égalités / Société

Yann Moix n’a pas inventé l’attirance des hommes pour les femmes plus jeunes qu’eux

Temps de lecture : 7 min

Quand Yann Moix affirme à Marie Claire qu'il «préfère le corps des femmes jeunes» et se dit «incapable d’aimer une femme de 50 ans», il montre que l’âge est une donnée sociale.

Séduction, peinture de Giovanni Cariani (1515) | Hermitage Museum via Wikimedia Commons
Séduction, peinture de Giovanni Cariani (1515) | Hermitage Museum via Wikimedia Commons

Le scénario est classique. Yann Moix, dans une interview accordée au magazine Marie Claire, assène brutalement que les femmes de 50 ans «sont invisibles»: «Je préfère les corps des femmes jeunes, c’est tout. Point. Je ne vais pas vous mentir. Un corps de 25 ans, c’est extraordinaire. Le corps d’une femme de 50 ans n’est pas extraordinaire du tout». Tollé. Tous et toutes vent debout contre le chroniqueur. Yann Moix persiste, sur l’antenne de RTL: «Je n’ai pas à répondre au tribunal du goût». Ah, puisque c’est une question de goût, circulez, y a rien à voir. Vous le savez bien, les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas!

«C’est une idée très répandue que les désirs seraient une sphère impensable façonnée par des psychés singulières qui échapperaient au monde social, pointe l’anthropologue au CNRS Mélanie Gourarier, autrice de l’ouvrage Alpha Male. Séduire les femmes pour s’apprécier entre hommes. Cette idée permet surtout de reproduire un ordre des désirs qui tire son efficacité de son apparente naturalité: comment contester la nature? Il y a donc bien un enjeu à sortir ces phrases de l’anecdote pour montrer qu’elles sont l’expression d’une construction structurelle du désir et des rapports hétérosexuels. Cette parole n’est ni singulière ni unique, elle est ordinaire, normative et normée.»

Eh oui, Yann Moix est loin d’être le seul quinquagénaire à exprimer une attirance pour les jeunes femmes qui ont la vingtaine. «Ce n’est pas un choix personnel mais une banalité sociologiquement parlant», abonde Jean-François Amadieu, notamment auteur de La société du paraître – Les beaux, les jeunes... et les autres.

Pire: il n’y a pas que les hommes de 50 ans qui trouvent les vingtenaires plus séduisantes. Tous les hommes sont dans le même bateau. Quel que soit l’âge. «Il n’y a aucun doute là-dessus. Les études scientifiques menées sur le sujet confirment que l’attirance des hommes pour les femmes dans leur vingtième année est un invariant», poursuit le sociologue. Sur Twitter, des internautes ont ressorti des graphiques tirés du site de rencontres en ligne OkCupid en attestant. En miroir déformé, on s’aperçoit que l’âge des hommes que les femmes jugent les plus charmants croît suivant la même courbe que leur âge à elles. Signe que les hommes non seulement perçoivent l’âge des femmes mais projettent aussi le leur différemment.

Construction fertile

Si l’on peut être choqué, outrée par les propos de Yann Moix, il faut avouer qu’ils n’ont sûrement pas dû en étonner beaucoup. Ce n’est pas comme si l’on découvrait que, pour de nombreux individus, les femmes, dès qu’elles ont passé un certain âge, sont considérées comme physiquement périmées, à moins d’être «bien conservées» –expression savoureuse.

Les théories pour expliquer cette tendance ne manquent pas. «La plus classique, comme le signale Jean-François Amadieu, est évolutionniste. Les hommes vont rechercher des femmes plus fertiles et capables d’engendrer des enfants en bonne santé.» Plus que l’âge en tant que tel, ce serait la capacité à se reproduire qui serait donc recherchée. «De la même manière, les femmes rechercheraient la sécurité pour elle et leur progéniture, ce qui se manifeste de nos jours par un statut social plus enviable et un âge plus important.»

«Plus l’égalité entre les sexes s’accroît, moins les femmes expriment une préférence pour les hommes plus âgés, moins les hommes expriment une préférence pour les femmes plus jeunes»

Alice H. Eagly et Wendy Wood, chercheuses

Peut-être bien que l’espèce humaine est prédisposée voire programmée pour que les membres d’un couple hétérosexuel ait un écart d’âge en faveur du mâle, situation que l’on retrouve dans d’autres espèces animales. Mais ce n’est pas pour autant que les hommes préfèrent naturellement les femmes jeunes (et encore moins que ce serait, pour cette raison, non criticable). Car «l’âge ne constitue pas une réalité objective simple et immuable: il s’agit au contraire d’une construction socio-historique complexe, qui institue des classements», comme l’écrivait Michel Bozon en 1990. Derrière la préférence des hommes pour les jeunes femmes, on trouve (surprise!) la question de la domination masculine.

La preuve: «Plus l’égalité entre les sexes s’accroît, moins les femmes expriment une préférence pour les hommes plus âgés, moins les hommes expriment une préférence pour les femmes plus jeunes, et, par conséquent, plus l’écart d’âge entre conjoints s’amoindrit», observaient les chercheuses Alice H. Eagly et Wendy Wood en 1999 dans la revue American Psychologist. En effet, aux États-Unis, la proportion d’hommes épousant des femmes de plus de onze ans leur cadette est passée, entre 1910 et 2014, de 18,9% à 2,3% dans les premiers mariages et de 60,5% à 22% dans les remariages, indiquait en août 2018 le site The Outline. Et l’écart entre les époux avait lui aussi diminué de 4,07 ans à 1,86. En France, la tendance est analogue, si l’on s’en réfère à l’Insee. Dans les années 1930 ou avant, la configuration «homme plus âgé» concernait 69,1% des couples, contre 54,2% dans les années 1990.

Capital beauté

Ces chiffres montrent que les préférences (affichées plus ou moins publiquement) et les attitudes sur un site de rencontre se différencient de la sexualité et de la conjugalité effectives. Les femmes avec qui les hommes se mettent en couple ou ont des relations affectives et/ou sexuelles ne sont pas forcément celles qu’ils trouvent les plus attirantes. Même pour Yann Moix, qui se dit «incapable d’aimer une femme de 50 ans» parce qu’il «trouve ça trop vieux»: «Quand j’en aurai 60, j’en serai capable. 50 ans me paraîtra alors jeune».

Idem, à l’heure actuelle, même s’il revendique son entière préférence pour les femmes de 25 ans, il se dit «capable» de «tomber amoureux» d’une femme de 40. Son seuil d’acceptabilité réel augmente avec l’âge mais la préférence pour les femmes plus jeunes que lui, elle, subsiste. «L’opération qui consiste à comparer les âges de deux individus (a fortiori des deux membres d’un couple) ne se réduit donc pas à de l’arithmétique, insistait Michel Bozon. Elle peut mettre en jeu l’identité sociale des individus comparés, et impliquer une hiérarchisation.»

«Se “dévieillir” consisterait donc à trouver dans le corps de la jeune femme la chair fraîche»

Bernard Andrieu, philosophe du corps

L’idée, ce n’est pas seulement de dominer en étant l’aîné du couple. C’est aussi de projeter un âge qui n’est pas le sien. Un phénomène qui «s’inscrit dans une mythologie du bain de jouvence, indique au Temps le philosophe du corps Bernard Andrieu, auteur de Rester beau. […] Comme si, en se trempant dans l’eau de cette jeunesse, un rajeunissement devait se produire, la confusion des âges étant favorisée par la fusion des corps». Pour le philosophe, «se “dévieillir” consisterait donc à trouver dans le corps de la jeune femme la chair fraîche».

On est en plein dans le fantasme de la femme-trophée. «Souvent, ces hommes mettent en avant leur femme jeune comme source de représentation de soi, comme si c’était un prolongement de leur corps», explicite-t-il. Car la beauté n’est pas qu’un statut, c’est aussi un capital, ajoute Jean-François Amadieu: «Les hommes sont portés à chercher des femmes qui correspondent aux standards de beauté en échange de leur capital social et économique, comme si cela rehaussait leur prestige». Et le standard, c’est la jeunesse.

Âge donné

C’est une hypothèse que formulait la chroniqueuse Kerri Sackville dans le Sydney Morning Herald en janvier 2018: «Un homme a l’âge de la femme pour qui il ressent une attirance mais une femme a l’âge que l’homme lui donne». Une analyse pas seulement psychologique. Dans une société où le jeunisme prévaut, les femmes, ayant intégré le fameux «male gaze» et ayant été socialisées à être désirables et à prendre peu de risques, vont moins être attirées par des hommes plus jeunes qui seraient hors de leur portée et les rejetteraient d’office.

Les hommes, eux, se sentent autorisés à exprimer cette préférence pour les corps jeunes sans «rapport égalitaire au désir ni attente de désir en retour; la réciprocité n’est pas l’enjeu», relève Mélanie Gourarier. Ce ne sont pas seulement les corps des femmes de 50 ans qui sont invisibles pour Yann Moix, c’est aussi les corps des hommes du même âge. «Ce corps disparaît derrière le capital social et culturel, comme sous un costume», détaille Jean-François Amadieu.

En préférant les corps des jeunes femmes et en privilégiant systématiquement les relations avec des femmes d’au moins dix ans leurs cadettes, Yann Moix et tous ses semblables témoignent donc de leur dégoût envers les hommes âgés. Et de leur intérêt à ce que ce système inégalitaire, qui met la focale sur la désirabilité du corps féminin et fait davantage oublier le leur, persiste.

«Les hommes sont confrontés au même vieillissement que les femmes, mais certains veulent continuer à désirer des corps jeunes, sans tache ni vergeture, afin de ne pas remettre en cause l’illusion de leur virilité», ponctue Bernard Andrieu. Car, dans un monde où la sexualité la plus médiatisée et valorisée est celle des jeunes, s’exposer en compagnie d’une femme moins âgée que soi, c’est aussi afficher une vie sexuelle toujours fringante et pénétrante. Dans l’idée archaïque que qui dit jeunesse dit phallus en activité et donc virilité. Ces pensées rétrogrades montrent qu'au fond, ces hommes-là font vraiment leur âge.

Daphnée Leportois Journaliste

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