Culture

«Glass» ou les puissances infinies de la fable

Temps de lecture : 4 min

Virtuose et subtil, le nouveau film de Shyamalan associe les personnages de deux de ses précédentes réalisations pour déployer une spectaculaire méditation sur la croyance et la liberté.

Dans un monde saturé de fantastique, la Dr Staple (Sarah Paulson) entend tout contrôler au nom d'un rationalisme intransigeant. | Capture d'écran via The Walt Disney Company France
Dans un monde saturé de fantastique, la Dr Staple (Sarah Paulson) entend tout contrôler au nom d'un rationalisme intransigeant. | Capture d'écran via The Walt Disney Company France

Lorsque M. Night Shyamalan se livre au crossover au sein de sa propre filmographie, il fait… du M. Night Shyamalan. C’est-à-dire qu’il utilise un procédé de séduction avéré, typique de l'industrie du spectacle hollywoodien, tout en produisant le commentaire à la fois amusé et amusant, et riche de questions.

Donc La Horde est poursuivi par David Dunn, et ils se retrouvent ensemble internés dans un hôpital psychiatrique où se trouve également Mr Glass.

Pour qui n’aurait pas prêté attention aux épisodes précédents, Dunn (Bruce Willis) et Glass (Samuel Jackson) étaient en 2000 les protagonistes d’Incassable, figures symétriques de super-héros invulnérable et de super-vilain aux os de verre.

La Horde est le nom collectif des multiples personnalités, pour la plupart malfaisantes, de Kevin Wendell Crumb (James McAvoy), auquel était consacré Split il y a deux ans.

Un thriller tendu comme un arc à la cible inconnue

Dès lors, la virtuosité de Mister Night, virtuosité de mise en scène tout autant que de scénario, lui permet de déployer un thriller tendu comme un arc dont nul ne saurait, durant le déroulement du film, sur quoi sera décochée la flèche in fine.

Le réalisateur de Sixième Sens y démontre à nouveau son talent pour construire un film spectaculaire avec des moyens minimes, du moins comparés aux habitudes hollywoodiennes –en particulier pour les films de super-héros.

Le seul véritable luxe de Glass est son casting, où les deux stars archi-consacrées du premier film retrouvent l’acteur éblouissant du second. Des vedettes qui sont, d’abord, des comédiens exceptionnels.

La présence de Samuel Jackson, de Bruce Willis et de James McAvoy constitue le seul luxe du film. | The Walt Disney Company France

Pour le reste, le quasi huis clos trouve l'essentiel de ses considérables ressources spectaculaires en lui-même, dans l'agencement de ses composants narratifs et sa capacité à faire croire à de purs gestes de fiction.

Le conflit central se déplace ainsi de l'affrontement entre Dunn/le Bien et La Horde/le Mal d'abord mis en scène, à l'opposition des trois personnages hors norme à une force qui nie leur possibilité même d'existence: la Dr Staple/la Raison rationnaliste.

Par-delà le Bien et le Mal, le réenchantement du monde

Soumis aux expérimentations de cette psychiatre qui veut démontrer qu’ils ne sont que des psychotiques se prenant pour des héros de bande dessinée, les trois protagonistes sont également associés chacun à un «personnage-miroir» (son fils pour Dunn, sa mère pour Glass, la jeune Casey amoureuse du «vrai» Crumb).

Ces trois figures secondaires mais nécessaires font partie d'un mécanisme machiavélique, «fantastique» assurément, et qui pourtant s'appuie sur la réalité du fonctionnement du cerveau.

Joseph (Spencer Treat Clark), Casey (Anna Taylor-Joy) et la mère d'Elijah (Charlayne Woodard) occupent dans le récit des fonctions inattendues. | The Walt Disney Company France

Avec Glass, Shyamalan élève la puissance des capacités de narration et de réflexion de son cinéma, en procédant non pas à une addition ou à un croisement, mais à une sorte de bouture entre les deux récits précédents.

Incassable mettait en œuvre sur un mode binaire (réalité/fiction, bien/mal, blanc/noir, super solide/super fragile, physique/mental) le jeu à la fois ludique et critique sur ce qu’est un personnage de fiction.

Split le démultipliait vertigineusement avec la vingtaine de personnalités de Crumb. Il atteint ici un degré de sophistication dont la complexité réussit à n’être jamais obscure ni lassante, mais qui relance sans cesse, quoique de façon toujours logique si on admet les principes de la fiction, des situations riches en rebondissements.

Personnages, spectateurs, citoyens régis par les mêmes mécanismes

Le principe reste le même: ces rebondissements procèdent de mécanismes qui sont à la fois ceux qui animent les protagonistes du film, et ceux qui animent les spectateurs et spectatrices de tout film hollywoodien.

Ressource dramatique qui fait avancer l'action du film, ces rebondissements sont du même élan les matériaux d’une réflexion sur le fonctionnement du spectacle, et même plus largement de l’imaginaire –au cinéma, mais pas seulement.

En effet, depuis toujours chez Shyamalan (mais jamais sans doute de façon aussi explicite que dans The Village), l'enjeu central concerne un processus décisif: les modalités d’associations émotions/représentations/décisions. Soit, par exemple, la base du fonctionnement de la politique.

Les personnages de fiction comme transposition des membres de la collectivité humaine. | Capture d'écran de la bande-annonce

Ce processus fonctionne pour l’essentiel grâce à deux moteurs, au centre de tout son cinéma: la croyance, et la possibilité ou pas de remettre en cause les habitudes acquises, en particulier les schémas mentaux, les clichés et les dogmes.

La croyance et la liberté

Chez Shyamalan, la croyance est une resource vitale, condition même pour pouvoir habiter le monde. Et la capacité à se défaire des schémas dominants est la clé d'un salut à la fois individuel et collectif.

Les forces incarnées par les figures «surhumaines» de la fiction (Dunn la résilience, Crumb la labilité, Glass la capacité à échafauder des raisonnements agissants) sont en effet des forces très humaines, mais qui pour s'activer ont besoin d'un rapport imaginatif, conquérant, d'un pouvoir fantasmatique. Rien de surnaturel là-dedans. Leur donner des incarnations consiste juste à retrouver le rôle ancestral des fables.

Une part de l'ironie propre au cinéma de Shyamalan tient à ce que ces propositions sont tendues (tordues) du fait qu'elles s'énoncent depuis le cœur même du spectacle hollywoodien et de ses codes, c'est-à-dire depuis la machine à formater les esprits la plus puissante jamais élaborée –au moins depuis l'invention des grands monothéismes.

Film spectaculaire et intense, Glass est aussi un conte philosophique sur le temps présent –celui du règne des super-héros sur le box-office mondialisé, certes, qui est aussi et pas par hasard celui des fake news et du retour des démagogues, et celui des experts qui prétendent se substituer à un rapport incarné, humain, à la cité.

De ces matériaux abstraits, Shyamalan fait les ressources d’un suspense constamment mystérieux... et toujours limpide. Et comme tout beau film, ce n’est pas la solution de l’énigme qui en fait la valeur –d’où l'on peut très bien les revoir plusieurs fois.

Glass

de M. Night Shyamalan, avec Samuel Jackson, James McAvoy, Bruce Willis, Sarah Paulson

Séances

Durée: 2h09

Sortie le 16 janvier 2019

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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