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Face aux États-Unis, Pékin sort l'artillerie lourde

Temps de lecture : 8 min

La Chine s'en prend à Taïwan pour faire pression sur les États-Unis avant les négociations commerciales du mois de mars.

Xi Jinping au Palais du Peuple (Pékin), lors de son discours à l'occasion de l'anniversaire des 40 ans du dégel des relations entre la Chine populaire et Taïwan, le 2 janvier 2019 | Mark Schiefelebein / Pool / AFP
Xi Jinping au Palais du Peuple (Pékin), lors de son discours à l'occasion de l'anniversaire des 40 ans du dégel des relations entre la Chine populaire et Taïwan, le 2 janvier 2019 | Mark Schiefelebein / Pool / AFP

En renforçant ses objectifs de type militaire, la Chine est en train de changer de comportement sur la scène internationale. Depuis un peu plus de vingt ans, elle a développé sa force économique sans le proclamer trop fort. Ses dirigeants estimaient que le mieux était de rester discret tout en multipliant les exportations et en installant des implantations chinoises sur tous les continents. Le but principal était de faire sortir la Chine de sa position de pays sous-développé. Et de prendre ainsi une revanche sur l’Histoire.

Au XIXe siècle, l’économie de l’empire chinois finissant a été largement devancée par les pays occidentaux. Et les désordres asiatiques du XXe siècle n’ont rien arrangé. À partir des années 1980 et sous la direction du leader Deng Xiaoping, le régime communiste chinois a décidé de lancer le pays dans un vaste effort de développement. Cette stratégie a clairement réussi: en 2011, la Chine est devenue la deuxième économie au monde. Depuis, dépasser le PNB des États-Unis et prendre ainsi la première place est un objectif que la Chine pense pouvoir atteindre d'ici à 2020 ou 2030. L’idée est qu’au moment du centième anniversaire de la République populaire de Chine, en 2049, le pays soit fermement installé en leader de l’économie mondiale.

Réunion à huis clos

Mais depuis un peu moins d’un an, cette stratégie d’avancée économique chinoise commence à rencontrer un obstacle de taille venu des États-Unis. À sa manière –qui n’est pas des plus nuancées– Donald Trump considère que la montée en puissance chinoise est contraire aux intérêts américains et il a donc décidé de la freiner. En commençant par le plan commercial. Et tout en dénonçant un vol de la propriété intellectuelle par la Chine. L’administration américaine a procédé par phases successives tout au long de 2018 à une augmentation considérable –de l’ordre de 200 millions de dollars– des taxes sur les importations de produits chinois aux États-Unis. La Chine a répliqué systématiquement en taxant les produits américains. Mais ces derniers sont loin d’avoir l’ampleur de ce que la Chine exporte vers les États-Unis. Si bien que les taxes chinoises sur les produits américains pèsent moins lourd que celles des USA sur l’économie chinoise.

Xi Jinping, président de la république populaire de Chine et secrétaire général du Parti communiste chinois | U.S. Department of States via Wikimedia CC

Dès lors il y a certainement eu à Pékin, après l’été, une de ces réunions à huis clos où les deux cents membres du Comité central du parti communiste se retrouvent. Avec comme ordre du jour de fixer les positions chinoises de réplique à l’attitude à la fois protectionniste et offensive des États-Unis. Il est probable que l’objet des discussions était de mettre en place une attitude qui amène à ce que la Chine soit respectée dans le monde. Depuis début janvier, les décisions prises lors de cette réunion commencent à apparaître.

Taïwan dans la ligne de mire

Cela concerne en premier lieu l’île de Taïwan. Un sujet sur lequel les dirigeants chinois ont visiblement décidé de se montrer beaucoup plus agressifs. En 1949, lors de la victoire des communistes sur le continent chinois, Tchang Kaï-chek et une partie des membres de son parti, le Kuomintang, se sont réfugiés à Taïwan. Dans les années 1990, l’économie Taïwanaise était particulièrement dynamique et les «Chinois d’outre-mer» qui la dirigeaient étaient ouvertement admirés à Pékin. À cette époque, nombre d’industriels Taïwanais ont d’ailleurs commencé à faire fabriquer en Chine populaire les produits dont leurs usines avaient besoin. Par ailleurs, aujourd’hui encore, 41% des exportations de Taïwan partent vers la Chine de Pékin. Et, de 2008 à 2016, le Kuomintang au pouvoir à Taipei a effectué un rapprochement politique et économique avec le pouvoir communiste de Pékin.

Mais la situation a évolué. La Chine populaire est désormais économiquement beaucoup plus puissante, tandis que Taïwan est devenu une authentique démocratie. Nombre de ses habitants et habitantes ont commencé à s’interroger sur l’utilité d’approfondir les contacts avec la Chine populaire. Si bien qu’en 2016, un parti indépendantiste, le Parti démocrate progressiste, a remporté les élections et sa dirigeante, Tsai Ing-Wen, a été élue présidente de la République.

Faire d'une pierre deux coups avec la réunification

En novembre, ce parti indépendantiste a obtenu de mauvais résultats lors d’élections locales, principalement en raison des difficultés économiques que connaît l’île. L’élément qui reste cependant stable pour Taïwan est le soutien des États-Unis. Ces derniers ont certes établi des relations diplomatiques avec Pékin en 1979 mais n’ont jamais cessé d’être liés à Taïwan par un traité de sûreté nationale qui se concrétise notamment par la fourniture régulière d’armements américains.

Or, dans un discours au Palais du Peuple de Pékin, le 2 janvier, date anniversaire des quarante ans du dégel des relations entre la Chine populaire et Taïwan, Xi Jinping a fait savoir que Pékin n’admettait plus la situation de l’île nationaliste. «La Chine doit être réunifiée et elle le sera», a lancé le président de la République populaire de Chine et secrétaire général du Parti communiste. Et il précise: «Nous ne promettons pas de renoncer au recours à la force et nous nous réservons le droit de prendre toutes les mesures nécessaires.»

«S'écarter du principe de la Chine unique conduirait à la tension et au chaos et nuirait aux intérêts vitaux des compatriotes de Taïwan.»

Xi Jinping, président de la République populaire de Chine

Xi Jinping explique qu’un dialogue pourrait être mis en place afin de créer un consensus sur une réunification de Taïwan et de la Chine. Mais il demande que Taïwan commence par reconnaître le principe que la Chine est unique. «L’indépendance de Taïwan ne pourra conduire qu’à une impasse», insiste-t-il. «S'écarter du principe de la Chine unique conduirait à la tension et au chaos et nuirait aux intérêts vitaux des compatriotes de Taïwan.»

À ce discours, la présidente Tsai Ing-wen a répondu que Taïwan refuse un accord sur la base «un pays, deux systèmes», comme celui qui existe entre Hong Kong et la Chine où une période de transition de cinquante ans a été établie après laquelle le territoire doit être rétrocédé à la Chine. «Le peuple taïwanais chérit les valeurs démocratiques, c’est son mode de vie», a tenu à préciser le ministre des Affaires étrangères de Taïwan. «Si le gouvernement chinois ne traite pas son peuple avec bienveillance, ne peut garantir les droits de l’homme et s’il ne laisse pas son peuple voter… alors les Taïwanais verront avec suspicion les intentions de la Chine.»

Mais les mises en garde de Xi Jinping s’adressent bien entendu aussi aux principaux alliés de Taïwan: les États-Unis. Compliquer la position de Donald Trump fait à l’évidence partie des intentions de Xi Jinping. Le message sous-entendu étant que si l’Amérique continue de vouloir limiter les possibilités commerciales chinoises, la Chine pourrait s’en prendre à Taïwan.

La «mère de toutes les bombes chinoises»

Le 4 janvier, deux jours après ce discours au palais du Peuple de Pékin, la Chine annonce qu’elle vient de tester une bombe particulièrement puissante sans être nucléaire. Cette arme redoutable mise au point par l’entreprise Norinco, le géant public de l’armement chinois, est surnommée «mère de toutes les bombes chinoises». Elle mesure entre cinq et six mètres de long et peut raser n’importe quel obstacle terrestre. Une vidéo de Norinco présente d’ailleurs un essai de cette bombe lancée d’un bombardier et provoquant une immense explosion.

L’engin est présenté comme plus petit que la bombe non-nucléaire américaine la plus puissante, la massive ordnance air blast bomb qui date de 2002 et dont les initiales ont donné l’appellation «mother of all bombs». En 2017, l’armée américaine en a largué un exemplaire en Afghanistan sur une installation de souterrains appartenant à l'organisation État islamique. L'explosion aurait tué quatre-vingt-quatorze terroristes.

La Chine vise à s’aligner sur un type d’armement comparable à celui des États-Unis.

Nul ne peut dire dans quel genre de conflit la Chine pourrait un jour employer une bombe de cette nature. Sa possession relève avant tout d’une logique de dissuasion. Le plus important est ce que la Chine cherche à faire savoir: elle vise à s’aligner à terme sur un type d’armement comparable à celui des États-Unis.

Négociations en mars

Signe que le pouvoir américain n’est pas totalement impressionné par les démonstrations de force chinoise, un destroyer de l’US Navy est allé naviguer le 7 janvier près des îles Paracels, en mer de Chine méridionale. Ces archipels sont revendiqués par le Vietnam, les Philippines, l’Indonésie, la Malaisie et Brunei mais sont occupés et aménagés par la Chine. Cette dernière a immédiatement protesté auprès des États-Unis en les appelant à cesser la provocation qui consiste à envoyer un navire militaire dans la zone. Rachel Mc Marr, le porte-parole de la Flotte américaine du Pacifique a répliqué que le destroyer comme d’autres navires américains avant lui, était passé près des îles en question dans le cadre d’une «opération de liberté de navigation».

«Je pense que nous pouvons conclure un accord avec la Chine.»

Donald Trump, président des États-Unis

La tension sino-américaine risque de se maintenir jusqu’à début mars. C’est la période où les négociateurs américains et chinois devraient –ou non– parvenir à un accord sur les questions commerciales. Le 7 janvier, une délégation américaine menée par Jeffrey Gerrish, le numéro 2 du ministère américain du Commerce, est allé à Pékin pour discuter avec des dirigeants du MOFCOM, le ministère chinois du Commerce. Donald Trump avait déclaré, le 4 janvier, lors d’un point de presse à la Maison-Blanche: «Je pense que nous pouvons conclure un accord avec la Chine.»

En attendant, l’actualité en Chine est tournée vers l’espace. Le 3 janvier, elle a fait atterrir un engin, Chang’e 4, sur la face cachée de la Lune, ce qui est une première. Il y a, dans cette sonde, une boîte en aluminium contenant de l’eau et des fertilisants qui doivent permettre à des graines de pommes de terre et des vers à soie de grandir. Par ailleurs, le rover «lapin de jade 2» qui est à bord explore le terrain lunaire alentour et se comporte en micro-bloggeur. La Chine entend montrer qu’elle est désormais capable de développer une ambitieuse volonté d’exploration spatiale. Avec une intention à peine cachée: se hisser au niveau des États-Unis, puis les dépasser.

Richard Arzt Journaliste

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