Politique / Société

«Gilets jaunes», populismes, réseaux sociaux… C’est le moment de s’intéresser à la colère

Temps de lecture : 6 min

Un philosophe-écrivain nous éclaire sur les formes contemporaines que prend cette émotion d’autant plus dangereuse qu’elle est rapidement contagieuse.

Manifestation des «gilets jaunes» à Rochefort (Charente-Maritime) le 24 novembre 2018 | Xavier Leoty / AFP
Manifestation des «gilets jaunes» à Rochefort (Charente-Maritime) le 24 novembre 2018 | Xavier Leoty / AFP

On ne pourra pas reprocher à Michel Erman d’avoir profité du phénomène des «gilets jaunes». Cet écrivain-philosophe spécialiste des passions et de Marcel Proust s’est intéressé à la colère bien avant que cette dernière n’émerge sur les ronds-points et devant les vitrines. Son éditeur (Plon) souligne tout l’intérêt qu’il y a aujourd’hui à découvrir un ouvrage, Au bout de la colère. Réflexion[s] sur une émotion contemporaine, publié en janvier 2018.

Nous avons demandé à l’auteur de résumer les raisons d’un tel intérêt. Sa réponse:

«Depuis une dizaine d’années, le mot colère est utilisé dans les médias à la place du mot “revendications” ou même du mot “grève”. Ainsi des salariés mais aussi des médecins, des pharmaciens ne sont pas en grève mais “en colère”. De plus, dans les sociétés très individualistes comme la nôtre, les liens sociaux se forment en partie grâce aux émotions, qu’elles soient enthousiasmantes ou bouleversantes: savoir ou pouvoir se mettre en colère semble parfois une nécessité pour exister dans le monde contemporain. [...] Au total, le coup de gueule est aujourd’hui valorisé. Un exemple: le succès d’un Jean-Luc Mélenchon vs l’échec d’un vieux sage comme Alain Juppé. Un autre motif est la peur dans laquelle nous vivons en raison de l’islamismecar la peur est un précurseur de colère.»

À chaque événement son émotion

La campagne de l’élection présidentielle de 2017 a aussi été pour lui un formidable terrain d’observation. «Ce fut une campagne de démesure et, en même temps, de ressentiment, explique-t-il. Tout le spectre émotionnel de la colère était là: indignation et dégagisme de Mélenchon, peur avec Marine Le Pen, la rage pour Poutou, les diverses accusations de trahison lancées aux uns ou aux autres, etc.»

Un phénomène inédit puisque la campagne de 2007 «reposait sur la compassion» tandis que celle de 2012 fut «une campagne de noms d’oiseaux», la colère ne se manifestant qu’a minima, via l’insulte.

Les onze candidates et candidats à l'élection présidentielle sur le plateau de l'émission «Quinze minutes pour convaincre» diffusée sur France 2 le 20 avril 2017. | Martin Bureau / POOL / AFP

«Pendant plus d’un an, le gouvernement ne s’est heurté à aucune réaction politique sérieuse (j’exclus les deux populismes) capable de le contester rationnellement, ajoute Michel Erman. Pour observer les choses d’un point de vue psychopolitique, je savais que cette situation, inédite, comparable à de l’attentisme, voire à une bienveillante indifférence, ne pouvait que se retourner en colère (en vertu d’un destin des émotions et passions, un peu long à expliquer, disons que cette indifférence apparente couvrait du ressentiment, celui d’être exclu d’un système que le président exhibait –le ressentiment étant par nature ressassement et jamais action) mais je pensais qu’on aurait un tour social appuyé par La France insoumise.»

Puis émergea le mouvement des «gilets jaunes» sur le compte Facebook de Jacline Mouraud, à la fin du mois d’octobre. «Pour ma part, j’ai dit aux politiques que l’on allait vers une situation complexe et qu’il fallait céder aux demandes émanant des automobilistes, confie Michel Erman. Mais personne n’a entendu… L’émotion colérique a prospéré, est devenue passion… Quant à la haine pour le président de la République, elle est la suite naturelle d’un processus qui transforme l’indignation en fureur, laquelle est toujours dirigée ad hominem. [...] Ces colères imitent des événements du passé et se nourrissent de la mythologie de la révolte, voire de la révolution. Mai 68, les grèves de 1995? Mélenchon voudrait que ce soit la Révolution française. La colère politique a besoin d’être mise en scène avec des rôles bien identifiés. En l’occurrence, il y a bien sûr des metteurs en scène qui se proposent mais la pièce n’a pas été écrite par eux. En tant qu’émotion sous-jacente ces derniers mois, la colère individuelle est contagieuse. Cela dit, c’est un tas colérique qui ne forme pas un tout.»

Sur ses vagues, les populismes

La colère, donc, cette «vive émotion de l'âme se traduisant par une violente réaction physique et psychique». L’un des sept péchés capitaux –avec l’envie, l’avarice, la luxure, la gourmandise, la paresse et l’orgueil. Colère qui peut aussi être d’origine divine et qui, chez l'être humain, peut être qualifiée de «grande», «grosse», «juste», «sainte», «terrible» ou «violente».

Colère, fille de l’ire et cousine du célèbre courroux qui avec la hargne, était cher à Pierre Desproges sur France Inter; «état affectif violent et passager, résultant du sentiment d'une agression, d'un désagrément, traduisant un vif mécontentement et accompagné de réactions brutales» (Larousse); «sentiment d'irritation contre ce qui nous blesse» (Littré). Accès de fureur générant un désir irrépressible de vengeance. Sortir de ses gonds.

Graffiti à Bruxelles (2014) | Heather M. Edwards via Unsplash License by

La dimension contemporaine et les expressions collectives de la colère ne peuvent, selon Michel Erman, être dissociées des deux populismes qui prospèrent largement sur ses vagues montantes.

«Dans les démocraties occidentales en mal de clivages idéologiques, le populisme est devenu l’expression d’une émotion passionnelle, clairement dirigée contre des personnes. Il oppose les gens d’en haut et les gens d’en bas, le “peuple” doté de toutes les vertus et les “autres”, en l’occurrence les élites républicaines ou néolibérales prétendant représenter la nation, “les gens” contre la “caste” ainsi que le revendique un Jean-Luc Mélenchon empruntant son vocabulaire au leader vénézuélien Hugo Chávez, parce que les uns et les autres auraient des intérêts divergents, donc ne ressentiraient pas le monde de la même manière. [...]

Le populisme valorise les rapports de force et les conflits entre un “nous” et un “eux” plutôt que la recherche du bien commun grâce à la délibération démocratique, il tient tout compromis politique pour une compromission en se prévalant d’une indignation qui décrète ce qui est bien et ce qui est mal. [...]

Les populistes, ces nouveaux activistes en bonnet phrygien ou en béret basque et au sourire tantôt enjôleur tantôt carnassier, exploitent cette haine traumatique en prétendant toujours défendre les “petites gens” contre les “nantis”. Pour eux, il n’est donc jamais question de communauté politique mais souvent de haine contre les “autres”. Et ils le manifestent en favorisant les réactions émotionnelles combinées à un calcul de leurs intérêts. La colère populiste fait clairement des “autres” des ennemis.»

Le maître et les esclaves

C’est là une situation d’autant plus dangereuse, d’autant plus inflammable que ce populisme repose sur des réalités indiscutables, résultant de la mondialisation économique, des brassages culturels et de bouleversements médiatiques au premier rang desquels les réseaux sociaux et leur parole libre et décomplexée. Tout cela sur une toile de fond politique inédite: «l’essoufflement de notre système représentatif et l’arrogance du président».

«Mon hypothèse (sur laquelle la réflexion est encore en friche) est que nous sommes en fin d’un cycle positiviste en politique, avance Michel Erman. Et la demande psychopolitique est plus celle d’un maître que d’un gouvernant classique. Les «gilets jaunes», eux, semblent vouloir non pas supprimer les représentants dans la démocratie mais associer gouvernés et gouvernants dans un rêve rousseauiste. C’est bien sûr impossible car ce serait la fin d’un système, voire du politique lui-même.»

Peut-on, dès lors, espérer une réponse rationnelle du pouvoir et de notre collectivité face à tant d’insensé?

«Normalement, la colère devrait s’éteindre et un dialogue raisonnable avec doléances, un débat devrait se mettre en place. Mais je crois malheureusement que les choses seront plus complexes. Parce que la haine à l’endroit de Macron est un ciment pour les “gilets jaunes”, qui jusqu’à présent font peu de politique. C’est une lutte dialectique entre le maître et les esclaves mais pour exister, ces derniers doivent maintenir en l’état celui qu’ils veulent détruire. Autrement dit, le lien (de haine) va rester tenace et le gouvernement devra dialoguer dans l’atmosphère de cette passion triste.»

Jean-Yves Nau Journaliste

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