Politique

Les «gilets jaunes» ou la gouvernance impossible

Temps de lecture : 8 min

La résolution de la crise des «gilets jaunes» est un défi pour l’exécutif et le parti majoritaire, d’autant que les partis d’opposition sont à la remorque d’une fronde qui leur échappe.

La crise des «gilets jaunes» est entrée dans le processus classique «provocation-répression». Marche du 5 janvier 2019 à Tours | Guillaume Souvant / AFP
La crise des «gilets jaunes» est entrée dans le processus classique «provocation-répression». Marche du 5 janvier 2019 à Tours | Guillaume Souvant / AFP

Le mouvement des «gilets jaunes» n'est pas prêt de s'arrêter. Les fêtes de fin d'année ont provoqué une décrue de la mobilisation. Mais, passé le Nouvel an, celle-ci a montré qu'elle est toujours présente. Si les revendications d'origine sur les taxes frappant les carburants et le diesel en particulier ou l'amélioration du pouvoir d'achat pour les bas salaires ne sont plus au cœur des slogans –l'exécutif y a en partie répondu à coups de milliards d'euros–, les manifestations hebdomadaires parisiennes se poursuivent avec des objectifs politiques visant clairement les représentants du pouvoir.

La violence de certains manifestants et la répression policière qui l'accompagne deviennent, malheureusement, les paramètres affligeants d'une sorte de spectacle attendu, chaque semaine, par les médias en continu et les réseaux sociaux. Semaine après semaine, les exactions des uns et la brutalité des autres montent d'un cran. C'est l'éternel diptyque «provocation-répression». Le pouvoir et ceux qui le soutiennent dénoncent la montée crescendo des multiples «provocations», les «gilets jaunes» et ceux qui les encouragent stigmatisent la «répression» policière et ses bavures.

Une sorte de mécanisme incontrôlable s'est mis en place. Le président de la République et son Premier ministre estiment qu'ils ont enclenché le mouvement d'écoute de la contestation, avec les réponses sonnantes et trébuchantes accompagnées du grand «débat national» qui doit s'ouvrir pour établir les nouveaux cahiers de doléances populaires du XXIe siècle. Les irréductibles, qui bénéficient encore d'un soutien (en baisse) et d'une sympathie (concept différent) majoritaires dans l'opinion, considèrent, eux, qu'ils n'ont pas eu satisfaction. Ils veulent, entre autres choses et pêle-mêle: le rétablissement de l'impôt sur la fortune (ISF), la mise en place du référendum d'initiative citoyenne (RIC) et, surtout, la «démission de Macron» –ce qui, évidemment, ne facilite pas le dialogue.

Après s'être débarrassé de la taxe sur les carburants, les «gilets jauns» veulent se débarrasser de l'exécutif. Lille, le 8 décembre 2018 | François Lo Presti / AFP

Comme le mouvement de contestation est dans une phase irrationnelle, bien malin qui peut dire comment il va sortir par le haut. Les «gilets jaunes» refusent catégoriquement d'avoir des porte-paroles qui pourraient synthétiser leurs revendications, il est vrai «insynthétisables», et préfèrent écouter les consignes d'organisation de la révolte données par quelques figures du mouvement, tels Éric Drouet, celui qui «fascine» Jean-Luc Mélenchon, Maxime Nicolle, alias Fly Rider, celui qui se complaît dans le complotisme. En face d'eux, l'exécutif, qui a aussi le devoir d'assurer la paix civile et la sécurité des citoyens et citoyennes, n'entend pas laisser se propager indéfiniment le désordre: il prend donc désormais des mesures sécuritaires pour le contrer.

Face-à-face direct

La crise actuelle place les «gilets jaunes» et le pouvoir macronien face à face. Sans aucun autre intervenant. Et sans intermédiaires. Ce face-à-face met ainsi en évidence l'absence des partis d'opposition et des confédérations syndicales dans la confrontation qui se déroule sous nos yeux. Alors même que l'article 4 de la Constitution dispose que «les partis et les groupements politiques concourent à l'expression du suffrage», qu'ils «se forment et exercent leur activité librement» et qu'ils «doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie», ces mêmes incarnations constitutionnelles des oppositions politiques sont étrangement absentes de la séquence. Pas plus que la majorité, ces partis n'ont vu partir le coup. Ils en sont écartés par les acteurs. Et certains d'entre eux sont désespérément à la remorque.

Depuis plus de deux décennies, des signaux d'alerte auraient dû être entendus par ceux qui se sont succédés aux manettes du pays.

Pour comprendre ce qui se passe de part et d'autre de ce face-à-face, il faut remonter dans le temps. Assez loin en ce qui concerne les «gilets jaunes». Plus près de nous pour ce qui est du chef de l'État et de son gouvernement. La crise actuelle n'est pas le fruit d'une génération spontanée. Depuis plus de deux décennies, des signaux d'alerte auraient dû être entendus par ceux qui se sont succédés aux manettes du pays.

Se souvenir de 1995, 2002, 2005, 2012, 2016...

Qui se souvient de 1995? Jacques Chirac est élu président de la République en mai au terme d'une campagne électorale fratricide à droite: le thème central de son projet inspiré par Philippe Séguin et Henri Guaino est la lutte contre la «fracture sociale». Il ne faut pas attendre six mois pour que cette dernière tombe dans les oubliettes des promesses non tenues. Le Premier ministre, Alain Juppé, donne la priorité à la lutte contre les déficits. Qui se souvient de 2002? Lionel Jospin, qui a occupé Matignon pendant cinq ans à la suite d'une dissolution hasardeuse de l'Assemblée réalisée par Chirac, se fait éjecter au premier tour de la présidentielle par Le Pen, père.

Qui se souvient de 2005? Les Français et Françaises repoussent par référendum (54,7%) le traité établissant une constitution européenne: deux ans plus tard, Nicolas Sarkozy, président de la République, signe le traité de Lisbonne... qui s'assoit sur le résultat du référendum français de 2005.

Tout le monde se souvient de 2012! Au cours de sa campagne, François Hollande déclare «mon ennemi, c'est la finance», un slogan qui est censé lui avoir permis de faire le break face à Sarkozy qui brigue un second mandat. Élu, Hollande oublie la formule, ce qui contribuera à donner naissance aux «frondeurs» à l'intérieur du Parti socialiste et du groupe parlementaire de l'Assemblée nationale. Et, finalement, il ne sera pas en mesure de se représenter.

Qui se souvient de 2016? Les prémices des «gilets jaunes» avaient pointé le nez avec le mouvement «Nuit debout». L'absence de résultat des manifestations syndicales contre la loi travail sous Hollande donne naissance à un autre type de contestation sociale: pas de leader, pas de porte-parole, même si quelques agitateurs d'idées ne sont pas tout à fait restés inertes dans le déclenchement et l'entretien du mouvement. À cette époque, La France insoumise n'a pas encore de groupe parlementaire et François Ruffin n'a pas encore la dimension médiatique qu'il a aujourd'hui. Pourtant, c'est bien lui qui contribue à populariser ces actions «hors partis» qui resteront sans lendemain, mais qui sont encore un signal.

La théorie incomplète et inachevée du «dégagisme»

En un peu plus de vingt ans, droite et gauche ont donné l'impression aux électeurs et aux électrices, non seulement qu'elles leur racontaient des carabistouilles mais qu'en plus elles se rappelaient, sans honte, à leur bon souvenir tous les cinq ans lors des élections présidentielle et législatives. Pourtant donc, les signaux électoraux de ce mécontentement à l'égard des partis se sont allumés régulièrement. Le couronnement de ce désamour arrivant en 2017 avec l'élection de Macron, candidat sans parti dix-huit mois avant le scrutin et ovni de la politique qui n'avait jamais eu aucun mandat. Avec son «dégagisme», Jean-Luc Mélenchon avait ébauché une analyse qui allait dans le bon sens mais qu'il n'a pas poussé jusqu'à son terme.

Le chef de file de La France insoumise pensait que le «dégagisme» allait évacuer les vieux partis qui, selon lui, encombraient la Ve République depuis plusieurs décennies pour lui faire de la place. À lui et à son mouvement. C'est pourquoi il croyait vraiment en sa bonne étoile. Le problème est que l'analyse n'a fonctionné qu'à moitié. Si les représentants des partis qui ont alterné au pouvoir depuis 1958 ont bien été «dégagés» au premier tour de la présidentielle, Mélenchon n'est arrivé que quatrième. Ce sont Macron et Le Pen, la fille, qui ont profité du «dégagisme». Aujourd'hui, le PS est en chemise après avoir été démembré, et le parti Les Républicains ne sait plus vraiment où il habite à moins de cinq mois des élections européennes.

Seuls deux partis d'opposition aux yeux de l'opinion ont du poids pour contester la politique de Macron: le Rassemblement national avec Le Pen et La France insoumise avec Mélenchon. Le PS et LR sont relégués derrière comme le montre le tableau de bord Ifop de janvier pour Paris Match. Ce dernier montre, du reste, que le RN supplante LFI, ce mois-ci, comme incarnant «le mieux» l'opposition au chef de l'État. C'est la première fois depuis mai 2017.

Capture d'écran | Ifop

Face à eux, Macron a hérité, en arrivant à l'Élysée, d'une vraie terre brûlée d'où les partis d'opposition avait disparu. Et le moins qu'on puisse dire est qu'il n'a pas fait grand-chose pour aider au reboisement. On peut rétorquer, à bon droit, que son rôle premier n'était pas précisément de s'occuper de la reconstruction de l'opposition «traditionnelle» mise en pièce.

Mais l'opposition «nouvelle» était réduite à la portion congrue au palais Bourbon: Le Pen ne dispose pas de groupe parlementaire et Mélenchon n'est entouré que de seize autres députées et députés. Si on ajoute à cela que le président de la République n'a pas une appétence particulière pour les corps intermédiaires comme les syndicats, qui sont eux-mêmes terriblement affaiblis, on aboutit inévitablement à un blocage.

Peut-on diriger sans les oppositions?

À cet égard Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT –cette confédération a pris la première place dans le monde syndical en 2018–, révélait récemment, dans une émission télévisée, qu'il n'avait eu aucun contact direct avec le chef de l'État depuis le début de la crise des «gilets jaunes». Les suggestions publiques de dialogue qu'il avait faites, en amont, étaient restées lettre morte.

Un président ne peut pas diriger longtemps un pays démocratique sans heurts, s'il n'a pas face à lui une opposition ou des oppositions démocratiques, dignes de ce nom et prises en considération, dans lesquelles une partie de l'opinion se reconnaît. Et s'il n'a pas d'intermédiaires avec qui parler pour prendre le pouls de la société et évaluer les tensions qui s'y développent. Les oppositions auraient tort de se réjouir de cet état de fait car la crise des «gilets jaunes» montre que, elles aussi, sont sur la touche.

Le mouvement –incontrôlé– se développe de façon anarchique, en dehors d'elles. Malgré tous les efforts de Mélenchon pour sauver les meubles, en prônant une illusoire «union du peuple» qui s'apparente plutôt à une récupération dont certains aspects sont surprenants, les enquêtes d'opinion montre que seul véritable vainqueur de la séquence est le populisme d'extrême droite. Et celui-là peut aussi échapper, à terme, à la dynastie Le Pen.

Olivier Biffaud Journaliste

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