Santé / Sciences

Les paralysies du sommeil, un cauchemar pour 8% de la population

Temps de lecture : 4 min

Terrifiantes pour les nombreuses personnes qui en souffrent, les paralysies du sommeil font le bonheur des films d’horreur.

Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar | wartburg.edu via Wikimedia CC License by
Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar | wartburg.edu via Wikimedia CC License by

«Lorsque je me laisse sombrer dans le sommeil, je sens sa présence.» Mathilde frissonne en me racontant son histoire et en évoquant «son monstre». «C’est d’abord une intuition, mais je sais qu’Il est là. Puis, j’ai des acouphènes: c’est le signal de sa venue. Soudain, je le vois distinctement apparaître dans l’entrebâillement de ma porte de chambre. Une ombre lointaine d’abord, mais qui se rapproche petit à petit. Je vois sa cape, son masque: il me regarde. Il vient vers le lit doucement. À ce moment-là, je voudrais crier, prévenir mon compagnon qui dort à côté de moi, mais je ne peux pas bouger. Je suis paralysée!» Et cette sensation terrifiante se répète presque tous les soirs. L’angoisse la prend à la seule idée d’aller au lit. Mathilde souffre de paralysies du sommeil.

Largement méconnues, les paralysies du sommeil sont pourtant un phénomène très fréquent. On estime que 5 à 40% des personnes en souffriront au moins une fois dans leur vie. On parle même de 2 à 60%. Une fréquence moyenne qu'on estime autour des 8%. Comme Mathilde, cette paralysie et les hallucinations qui y sont liées terrifient ceux et celles qui en souffrent. Un véritable scénario de film d’horreur. D’ailleurs, deux thrillers sortis récemment –Mara (2018) et Slumber (2017)– s’inspirent de ce phénomène.

Depuis Freddy Krueger, le sommeil et la vulnérabilité où il nous plonge sont une des grosses ficelles du genre. Sauf que contrairement aux Griffes de la nuit, là il s’agit d’une vraie maladie.

«Je cherche à crier, à me débattre, mais je ne peux pas bouger»

«Il y a trois états. Éveillé, endormi et quelque part entre les deux…» La bande-annonce du film Mara résume bien ce que ce sont ces paralysies. Un état intermédiaire où des morceaux de sommeil entrent en jeu alors que l’on est encore éveillé. La paralysie de sommeil survient à l’endormissement ou à l’éveil, lors d’une entrée ou une sortie trop rapide du sommeil paradoxal. C’est dans ce stade du sommeil que se déroulent la plupart des rêves. Lorsque nous rêvons, l’esprit s’agite, mais le corps est paralysé. Une atonie musculaire qui nous protège en nous évitant «d’agir notre rêve». La paralysie de sommeil est donc une intrusion du sommeil paradoxal et de son atonie musculaire alors que la personne est encore éveillée. À cette paralysie motrice s’associe dans 60 à 70% des cas un phénomène d’hallucination, une sorte de rêve éveillé. Le tout en étant conscient, ce qui rend la chose si terrifiante.

C’est exactement ce que décrit Mathilde. «Le monstre se penche alors vers moi, j’ai l’impression qu’il enlève mes couvertures. Puis, il appuie de toutes ses forces sur ma poitrine et j’ai cette sensation d’étouffement insupportable. Je cherche à crier, à me débattre, mais je ne peux pas bouger.»

Prédispositions

Dans Mara ou Slumbers, la maladie s’incarne sous les traits d’un démon ou d’un monstre. Cette sensation angoissante de paralysie associée à ces hallucinations a drainé toute une mythologie autour de ce phénomène. En occident, c’est le personnage de l’incube qu’illustre le tableau de Füssli, Le Cauchemar.

Près de cent cultures différentes interprètent le phénomène et lui donnent différentes significations. Au Japon, le phénomène s’appelle «kanashibari» qui veut dire «être maintenu par une étreinte de fer». En Chine, on parle de «l’oppression par les fantômes» ou encore de «la vieille sorcière» à Terre Neuve. Tandis qu’au Nigeria, on a un «diable sur le dos» et on est «possédé par le démon» aux Îles Fidji.

Les paralysies du sommeil peuvent survenir indépendamment ou être plus rarement associées à différentes pathologies.

Beaucoup de personnes qui en souffrent n’ont aucun trouble psychiatrique par ailleurs. Les paralysies du sommeil peuvent survenir indépendamment ou être plus rarement associées à différentes pathologies comme la narcolepsie. Mais il existe certaines prédispositions.

Une revue de la littérature sur le sujet recense tous les facteurs favorisant les paralysies de sommeil. Les troubles anxieux et le stress post-traumatique sont particulièrement associés à ces phénomènes. Dans les études menées aux États-Unis, les personnes qui avaient vécu des conflits, notamment la guerre du Vietnam, présentaient ainsi beaucoup plus de paralysies du sommeil. D’autres troubles psychiatriques, comme la phobie sociale, le trouble panique, l’anxiété généralisée ou la dépression ou encore le trouble bipolaire semble favoriser l’apparition de paralysie du sommeil. On en retrouve aussi plus chez les personnes ayant des troubles du sommeil: un sommeil fractionné, un travail posté ou des irrégularités dans les horaires de veille et de sommeil sont autant de facteurs les favorisant. Parallèlement, ce trouble peut aussi perturber le rythme de sommeil: Mathilde par exemple, repoussait sans cesse l’heure de son coucher par peur des paralysies.

Plus de peur de que de mal

Il existe aussi une composante héréditaire, avec une composante génétique estimée à 56%. Les toxiques sont aussi souvent mis en cause, mais les études restent divergentes pour ce qui est de l’alcool notamment.

Que faire lorsqu’on est atteint de paralysie du sommeil? Comprendre le phénomène permet déjà de moins s’alarmer lorsque surviennent de nouveaux épisodes. Et de rassurer le patient ou la patiente, qui spontanément aura du mal à en parler, de peur d’être considéré comme un malade psychiatrique. La paralysie peut cesser spontanément au bout de quelques secondes, mais elle peut aussi être interrompue par une stimulation sensorielle, comme se faire toucher ou entendre quelqu’un parler. Quand les paralysies surviennent trop souvent, plusieurs attitudes peuvent aider à mieux les gérer. Il est ainsi conseillé de dormir plutôt sur le dos que sur le ventre, de limiter les toxiques et de gérer son temps de sommeil au mieux. Outre la prise en charge de tous les facteurs, pour les cas trop invalidants, certains médicaments peuvent aussi aider à les limiter. Bégnines mais terrifiantes pour ceux et celles qui les vivent, les paralysies du sommeil en disent long sur les tours que notre cerveau peut nous jouer et sont une fenêtre sur l’univers mystérieux du sommeil.

Clément Guillet Médecin psychiatre et journaliste

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