Égalités / Culture

Ce que Sade nous dit de la libération des femmes

Temps de lecture : 8 min

«Le souvenir de Sade a été défiguré par des légendes imbéciles», déplorait Simone de Beauvoir. Cette défense du sulfureux marquis par une éminente figure du féminisme du XXe siècle a sonné comme un appel à une nouvelle lecture de Sade.

Portrait du marquis de Sade (1760) | Charles-Amédée-Philippe van Loo via Wikimedia Commons License by
Portrait du marquis de Sade (1760) | Charles-Amédée-Philippe van Loo via Wikimedia Commons License by

S’il est un dénominateur commun à tous les esprits libres n’ayant eu pour seule exigence que celle de dire la vérité, quitte à heurter conventions, mœurs et doxa dominantes, c’est sans doute celui d’avoir subi les épreuves de l’ostracisme, de l’anathème, voire de la peine capitale. Le cas de Socrate, condamné à boire le poison mortel de la ciguë, aussi bien que ceux de Galilée, Diderot, Voltaire, ou plus récemment encore, Antonio Gramsci, tous ayant souffert du supplice de séjourner derrière les barreaux, viennent témoigner de la constance historique de cette règle.

Inscrire le marquis de Sade –qui a passé vingt-sept ans de sa vie entre prison et asile d’aliénés– dans cette lignée d’auteurs prestigieux risque d’offusquer bien des esprits. Sade: il est vrai que rien que le nom suffit à évoquer un imaginaire sulfureux: viol, fouettement, esclavage sexuel, inceste, etc. D’où une certaine aversion diffuse à son égard, qu’on retrouve peut-être davantage chez la gent féminine étant donné que celle-ci est la plus exposée dans ses récits.

C’est donc en ayant à l’esprit cette mythologie sadiste que la récente biographie de Stéphanie Genand consacrée au divin marquis devient un véritable épurateur. La spécialiste de Sade s’est fixée, entre autres objectifs, de «“dé-pathologiser” Sade et sa pensée pour substituer à la légende du monstre phallique l’image, bien plus troublante, du penseur, voire du démystificateur de la toute-puissance phallique». De là à considérer Sade comme un auteur féministe? La réponse est nuancée, mais l’hypothèse pas sans intérêt.

Le XXe: siècle d’une nouvelle lecture de la vision sadienne des femmes

Alors que les manuscrits sadiens étaient encore interdits de réédition, Guillaume Apollinaire, dès 1912, a été le premier à renverser le mythe misogyne autour de Sade: «Ce n’est pas au hasard que le marquis a choisi des héroïnes et non pas des héros. Justine, c’est l’ancienne femme, asservie, misérable et moins qu’humaine; Juliette, au contraire, représente la femme nouvelle qu’il entrevoyait, un être dont on n’a pas encore l’idée, qui se dégage de l’humanité, qui aura des ailes et qui renouvellera l’univers», défendait le poète.

Sur cette photo prise le 21 mai 2014 à Boulogne-Billancourt, une édition de Justine ou les Malheurs de la vertu, du marquis de Sade, publié en 1801. | Joël Saget / AFP

Quelques décennies plus tard, c’est bien Simone de Beauvoir –qu’on ne peut soupçonner de sadophilie–, dans son célèbre texte Faut-il brûler Sade?, qui admet que «le souvenir de Sade a été défiguré par des légendes imbéciles». Comme le remarque le professeur de littérature française Éric Marty dans son essai Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux?, le divin marquis fut au carrefour des réflexions féministes de l’après-guerre dont Simone de Beauvoir reste l’une des figures précurseuses.

Plus récemment, dans un ouvrage collectif spécialement consacré à Sade et son rapport aux femmes, Stéphanie Genand constate que les femmes «s’affranchissent chez Sade de leur simple statut de protagonistes pour occuper l’ensemble de la fiction: dialogues, débats rhétoriques, dynamique narrative, réflexions des libertins et des hommes de pouvoir, pas un domaine de l’œuvre dont elles ne se révèlent le point central».

Après la publication de sa dernière biographie, dans un entretien, Genand nous confirme la même analyse: «Sade théorise en effet la soumission dont les femmes sont l’objet. Concrètement, cette position d’analyste de l’asservissement féminin se traduit, chez lui, par le choix original de donner la parole à des personnages féminins: Justine, Juliette, Léonore dans Aline et Valcour, Adélaïde de Senanges ou Isabelle de Bavière dans ses romans historiques tardifs, sont toutes des femmes. Cette omniprésence des héroïnes leur confère une tribune et une voix neutres, capables de s’affranchir de leurs malheurs: raconter son histoire, si malheureuse ou funeste soit-elle, c’est toujours y retrouver une dignité ou en reprendre le contrôle. L’énonciation féminine suffirait, en soi, à contredire le mythe d’un Sade misogyne».

Sade et la libération des femmes

Sade a constamment appelé à une émancipation des femmes, notamment par le dépassement des dogmes religieux. On retrouve cette idée exprimée d’une manière explicite dans La philosophie dans le boudoir. Dès l’avant-propos de l’ouvrage, Sade s’adresse directement aux femmes en ces termes: «Jeunes filles trop longtemps contenues dans les liens absurdes et dangereux d’une vertu fantastique et d’une religion dégoûtante, imitez l’ardente Eugénie [l'un des personnages principaux de l’œuvre]; détruisez, foulez aux pieds, avec autant de rapidité qu’elle, tous les préceptes ridicules inculqués par d’imbéciles parents».

Les dialogues des personnages de La philosophie dans le boudoir foisonnent d’appels à la révolte contre la soumission aux préceptes religieux inculqués aux femmes dès le plus jeune âge: «Eh! non, Eugénie, non, ce n’est point pour cette fin que nous sommes nées; ces lois absurdes sont l’ouvrage des hommes, et nous ne devons pas nous y soumettre». On retrouve également des appels à la libre disposition de son corps, comme dans ce passage où Sade met dans la bouche d’un des personnages les conseils suivants: «Mon cher ange, ton corps est à toi, à toi seule, il n’y a que toi seule au monde qui aies le droit d’en jouir et d’en faire jouir qui bon te semble».

Qu’en pense son lectorat lambda? Ses lecteurs et lectrices, il faut d’abord les trouver.

«Je ne l’ai jamais lu, il me fait un peu flipper», s’amuse Alexia, pourtant titulaire d’une maîtrise en langues et lettres françaises et romanes. L’œuvre du divin marquis reste en effet presque taboue, y compris dans les milieux universitaires: «À peine évoqué, on ne l’a pas vraiment étudié», tient-elle à préciser.

«Le contexte dans lequel Sade vit et conçoit son œuvre est très loin de nos aspirations féministes d’aujourd’hui»

Stéphanie Genand

Pour celles et ceux qui ont eu l’occasion de le lire, parler de lecture féministe de Sade relève carrément de l’oxymore. C’est le cas notamment de Christina, 33 ans, qui a choisi de reprendre ses études et travaille actuellement sur une maîtrise au sujet de l'écrivain. «Je suis effectivement amatrice de Sade et, paradoxalement, je suis féministe à un degré que je qualifierais de plutôt élevé», estime-t-elle.

Et d'expliquer ce paradoxe: «Je ne crois pas qu'il ait été réellement en faveur des femmes. Il ne les concevait pas en tant qu'êtres à part entière. […] Dans le message philosophique qu'il veut faire passer, ses personnages féminins sont des outils. Des symboles en somme. Un peu comme la métaphore de la société. Il utilise une femme pour dire à la société “libère-toi des carcans moraux, religieux, etc. Cesse d'être hypocrite et assume ce que tu es”. Il cherche une libération de l'esprit indépendamment du sexe. […] Ce que Sade voulait, selon moi, c'était l'arrêt de ces salamalecs bien-pensants et l'arrêt de l'hypocrisie masculine. Il voulait que les choses se fassent au grand jour, il voulait la vérité. En somme, il ne s'agit pas d'une idée de la femme en tant qu'être sexué mais en tant que membre de l'espèce humaine. Voilà pourquoi je le qualifierais plus d'humaniste (dans son sens très général) que de féministe».

Cette méfiance vis-à-vis du terme «féministe», tout en reconnaissant un certain appel à la libération des femmes, est également partagée par Stéphanie Genand. Celle-ci rappelle que l’univers de Sade, enraciné dans l’Ancien Régime, est «en effet foncièrement inégalitaire tant la société française est alors structurée par la domination, aussi bien sur le plan politique que sur le plan social: des élites minoritaires concentrent les richesses et le pouvoir, si bien qu’il est naturel d’y exploiter l’autre et de le nier dans ses prérogatives. Les femmes constituent, à ce titre, une catégorie singulièrement misérable: mineures juridiques, puisqu’elles ne bénéficient d’aucun droit, elles sont aussi sexuellement exploitées puisqu’elles n’ont le plus souvent d’autre ressource que le commerce de leurs corps, ne bénéficiant d’aucune éducation, hormis quelques privilégiées. Le contexte dans lequel Sade vit et conçoit son œuvre est donc très loin de nos aspirations féministes d’aujourd’hui».

Pour une lecture lucide de Sade

Une fois qu’on a souligné tous ces aspects, il faut avoir l’honnête d’avouer que les romans de Sade regorgent de scènes pornographiques où les femmes subissent les humiliations, sexuelles ou autres, les plus atroces de la part de leurs partenaires masculins. Faut-il en déduire pour autant que Sade incite à imiter ces comportements? Érige-t-il les personnages qui en sont les auteurs en modèle à suivre? À bien des égards, la réponse est évidemment négative.

Et c’est Sade lui-même qui nous alerte contre ces interprétations erronées quand il estime que le romancier doit peindre «toutes les espèces de vices imaginables […] pour les faire détester aux hommes». Est en effet visé en premier lieu l’ethos et les vices de l’homme des classes dominantes de l’Ancien Régime –que Sade n’a cessé de fustiger, et ce malgré son appartenance à la noblesse. Pour sa part, Stéphanie Genand conclut également dans sa biographie que Sade «n’est pas ses personnages, pas plus qu’il ne partage systématiquement leurs convictions. Seul l’ensemble de la fresque l’intéresse […]».

«À quoi servent les romans? [...] Ils servent à vous peindre tels que vous êtes, orgueilleux individus qui voulez vous soustraire au pinceau parce que vous en redoutez les effets»

Sade

Autant prévenir les potentiels futurs lecteurs et lectrices du divin marquis: une première lecture des écrits sadiens risque de ne pas refléter la profondeur de sa pensée ni l’épaisseur de son projet philosophique, tant ses récits se révèlent d’une crudité encore peu osée aujourd’hui. Les orgies qui peuplent ses romans1 et les pratiques sexuelles de ses personnages sont d’une cruauté telle que même ses plus grands défenseurs avaient du mal à la nier. À l’image de Georges Bataille, un des critiques littéraires qui a contribué à réhabiliter Sade au XXe siècle, avouant que la lecture de Sade ne pouvait «être que réservée».

D’où l’importance d’avoir connaissance de l’hygiène romanesque qu’était celle de Sade: «À quoi servent les romans? À quoi ils servent, hommes hypocrites et pervers? Car vous seuls faites cette ridicule question; ils servent à vous peindre tels que vous êtes, orgueilleux individus qui voulez vous soustraire au pinceau parce que vous en redoutez les effets», écrivait-t-il dans son essai intitulé Idée sur les romans. C’est donc l'être humain, dégarni des conventions sociales et dévoré par ses désirs, que Sade s’est proposé de dépeindre sans concession.

Cette (première) lecture de Sade, c’est Annie Le Brun, une des grandes connaisseuses de l’auteur, qui en parle le mieux: «Qui lit Sade, et non ses exégètes, ne peut en sortir indemne. Je crois même qu’on en revient avec ces immenses blessures de l’être dont les couleurs inattendues font quelque fois pâlir l’horizon. Encore faut-il pouvoir surmonter l’agression première. Encore faut-il que les mécanismes de protection, déclenchés par une panique presque inévitable, ne bloquent pas les issues. Combien de savants commentaires n’avons-nous pas lus où l’auteur, sans s’en rendre compte, substitue sa propre problématique à celle de Sade et de ses catégories?».

1 — Trois en particulier: La philosophie dans le boudoir, Justine ou les malheurs de la vertu et Les Cent Vingt Journées de Sodome. Retourner à l'article

Nidal Taibi

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