Égalités / Société

Pas une seconde Yann Moix n’a interrogé la désirabilité de son corps

Temps de lecture : 3 min

Il dit aimer le corps des femmes de 25 ans mais ne s'interroge à aucun moment sur le sien.

Il n'est pas tendre avec les femmes de son âge, mais ce qu’il dit des femmes jeunes est tout aussi perturbant. | Capture d'écran via YouTube
Il n'est pas tendre avec les femmes de son âge, mais ce qu’il dit des femmes jeunes est tout aussi perturbant. | Capture d'écran via YouTube

Au début, je m’étais dit que je n’écrirais pas sur Moix parce que je m’en fiche comme d’une guigne de qui il veut baiser et de qui il dit trouver baisable. Tant qu’il respecte le consentement, il peut bien faire ce qui lui plaît. (À noter qu’il y aurait beaucoup à analyser sur son rapport au corps racialisé, je laisse ça aux expertes et experts du sujet.)

Mais il y avait quelque chose qui m’étonnait dans ses propos sans que je parvienne à comprendre quoi. En réalité, ce qui me frappe le plus, ce dont il n’a pas conscience, c’est l’inexistence de son propre corps. En tant que femme, quand j’interroge mon désir pour d’autres corps, j’interroge systématiquement dans le même temps le désir que ces autres corps pourraient avoir du mien. En gros, si comme Moix je préférais les hommes jeunes, et que je le disais en interview, je me sentirais obligée d’ajouter une blague sur ma propre décrépitude. D’ailleurs, j’ai toujours entendu des femmes comme Amanda Lear faire ce genre de blagues sur leur propre âge.

Je ne pourrais pas, du haut de mes 50 ans, me contenter de dire «je préfère les hommes jeunes, le corps des hommes de 50 ans n’est pas beau, pas esthétique». J’évoquerais l’état de mon périnée, de ma peau qui s’affaisse, des marques qui s’y incrustent, je parlerais de ma tête chiffonnée le matin –comme Brigitte Macron l’a fait en racontant qu'au petit-déjeuner, il avait «sa fraîcheur» et elle ses rides. Moix bénéficie de cet extraordinaire privilège d’avoir le droit de vieillir. Il n’a pas besoin d’interroger son propre corps. De le scruter, de l’évaluer à l’aune de ce que serait un corps humain décent, s'agissant du désir, dans une société qui promeut la peau lisse et la chair ferme. Quelle chance ce doit être de vivre ainsi…

Il peut être un être désirant sans s’inquiéter de sa propre désirabilité parce qu’elle est basée sur autre chose, l’intellect, la position sociale, etc. Son propre corps est évacué du sujet. Comme si, dans un rapport sexuel hétéro, il n’y avait qu’un corps, celui pourvu d’un vagin. C’est cette focalisation sur le corps féminin qui a fait réagir certaines, soutenant qu’on ne pouvait pas s’offusquer de cette interview en répondant «regardez Jennifer Aniston, elle est canon» parce que cela revenait à rester uniquement concentré sur le corps féminin.

Un rapport de désir unilatéral

Et en même temps, ces interrogations des femmes désirantes qui ont tellement conscience d’être elles-mêmes des corps désirables ou pas, même si elles sont liées à des conditionnements de la société qui nous amènent à détester notre corps, à le critiquer, à s’en méfier, à chercher à le modifier et le contraindre en permanence, ne sont pas complètement mauvaises. Parce qu’elles révèlent que la plupart des femmes pensent à l’autre. Elles ne sont pas dans un rapport unilatéral «je le désire», mais dans un rapport de réciprocité «je le désire, me désirera-t-il?», réciprocité qui n’apparaît pas une seconde dans l’interview de Moix.

Ce rapport à la sexualité où le corps masculin n’existe pas en termes de désirabilité, où il y aurait d’un côté un corps désirable (la femme jeune) et de l’autre un corps désirant (l’homme vieux).

Il parle de son goût d’une catégorie générale, «les femmes asiatiques jeunes», comme si cela existait, sans verbaliser la vraie question: «Comment une femme jeune pourrait désirer mon propre corps, mon sexe flétri, mes poils blancs et clairsemés, l’affaissement de mon torse qui fait apparaître des petits seins, mes bourrelets, mes vergetures?» (oui, les hommes aussi ont des vergetures). Peut-être se dit-il qu’il parviendra toujours à se faire désirer par la femme qu’il désire, mais puisque les femmes de son âge n’en sont pas capables pour lui, il doit tout de même exister un doute raisonnable qui le taraude.

L’interview de Moix était intéressante pour ça. Elle faisait apparaître ce rapport à la sexualité où le corps masculin n’existe pas en termes de désirabilité, où il y aurait d’un côté un corps désirable (la femme jeune) et de l’autre un corps désirant (l’homme vieux). Et c’est cette non-réciprocité qui donnait une impression aussi dévalorisante pour les jeunes femmes. Certes, il n’était pas tendre avec les femmes de son âge, mais ce qu’il dit des femmes jeunes est tout aussi perturbant dans la mesure où elles n’existent pas, elles ne sont que des exemplaires indifférenciés d’une catégorie.

Cela m’aurait infiniment plus intéressée d’entendre Moix parler de son rapport à son propre corps, de ce que signifie vieillir pour lui, dans sa chair, de savoir si, parfois, il a peur de provoquer le dégoût chez l’autre –le genre de questions que les journalistes n’hésitent pas à poser aux femmes qui vieillissent. Peut-être que la journaliste n’a pas pensé à l’interroger sur ce sujet tant il est inexistant dans notre société. Il est temps de rendre leur corps aux hommes, et de foutre un peu la paix à celui des femmes.

Titiou Lecoq

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