Parents & enfants / Culture

Lou, l'héroïne qui grandit entre les cases

Temps de lecture : 8 min

À l’occasion de la sortie du huitième tome de la série, l’auteur Julien Neel revient sur la conception de sa BD culte. Papier réalisé par un journaliste de 43 ans et une jeune pousse de 10 ans.

Autoportrait de Julien Neel | Glénat
Autoportrait de Julien Neel | Glénat

«Tiens, lis ça, ça pourrait te plaire.» Au départ, il y avait cette envie de partage. Celle d’un père qui donne à sa fille de 7 ans une BD qu’il trouvait sympa. Un an plus tard, cette même petite fille tannait son père pour acheter le sixième tome qui venait de sortir La cabane.

Lucie a fait connaissance avec l’univers de Julien Neel et cette chronique de l’adolescence: Lou, cette enfant qui, contrairement à Titeuf ou Astérix, grandit et change au fur et à mesure des volumes. On rencontre également une galerie de personnages secondaires loufoques et attachants: la mère, autrice de romans de science-fiction, ado attardée et accro aux consoles de jeux; la grand-mère acariâtre; Mina et Marie-Émilie, les meilleures copines; Tristan, le beau gosse (mais un peu bête), Paul, le peintre poète… mais aussi une grappe de raisin qui parle ou le bébé prénommé Fulgor. Sans parler des cristaux, des personnages cachés et des indices qui émaillent ces tomes émouvants, drôles et brillants.

Deux ans plus tard, ma fille qui a maintenant 10 ans m’accompagne interviewer Julien Neel à l’occasion de la sortie du huitième (et dernier tome) de la série Lou!. Et j’ai un peu peur… parce qu’elle est un peu vénère la donzelle… Vénère parce que ce fameux tome devait sortir l’année dernière et qu’elle m’a demandé tout l’hiver dernier: «Mais pourquoi il n’est pas sorti le dernier Lou!?» Un an, autant dire une éternité quand on est enfant et qu’on a un peu de mémoire. Je suis inquiet parce que nous «travaillons» cette interview depuis cet été. Le calage de l'entrevue, la sortie du livre, les 153 lectures nécessaires de tous les tomes, la rédaction des questions, lectures d’éléments biographiques et d’autres interviews sur Internet. Est-ce que je ne lui mets pas la pression?
Mais Lucie a bien travaillé, elle a même demandé à ses copines de préparer ses questions avec elle. Le jour dit, je la récupère à l’école à 16h30 pétantes pour prendre le métro. J’achète une chocolatine (ma parisienne de fille dit «pain au chocolat») qu’elle engloutit dans le métro.

Nous arrivons pile à l’heure place du Châtelet. Le temps d’essuyer les miettes de chocolati… de pain au chocolat, nous faisons la bise à Julien Neel… Ce grand gaillard barbu à la voix grave sent tout de suite qu’il impressionne cette petite fan-lectrice-intervieweuse de 10 ans. Ni une ni deux, il lui chipe sa BD pour lui faire une dédicace. Belle manière de briser la glace.

Fin de la saison 1

Ce qui épate toujours dans la série Lou! c’est qu’il y a toujours de nombreux niveaux de lectures. C’est pour cela qu’on l’aime autant à 7 et 10 ans qu’à 30 ou 40 ans. Voilà maintenant presque quinze ans que je lis Lou! et que j’achète (et offre) cette chouette BD à mon entourage. Julien Neel l’a dit et répété, «c’est le dernier tome sous cette forme». Ce huitième volet appelé «En route vers de nouvelles aventures» aura mis du temps avant de voir le jour. L’auteur s’en explique: «J’ai perdu mon père et j’ai dû rester six mois à son chevet. Je n’avais ni le courage ni la force de travailler…» Un événement qui a impacté la fin de cet album, que son auteur a réécrite. Cette fin programmée n’en est finalement pas une… Lou! devait être une chronique de l’adolescence en huit tomes qui devait s'achever au début du passage à l’âge adulte de l'héroïne.

Mais la vie c’est ce qui arrive quand on prévoit autre chose: «Je me suis rendu compte en cours d’écriture du septième tome et quand j’ai rencontré mon lectorat, toujours composé de jeunes lecteurs comme Lucie, mais aussi des jeunes adultes qui avaient grandi avec Lou…». Le fait que sa propre fille ait maintenant 17 ans –l’âge de son héroïne–, n’est pas non plus étranger à l’histoire. «L’année prochaine ma fille va sans doute quitter la maison pour poursuivre ses études et je ne voulais pas que la série s’arrête au moment où Lou quitte la maison pour vivre sa vie. Ce ne serait pas bien pour ma fille, mais aussi pour les gens à qui je m’adresse ».

«L’année prochaine ma fille va sans doute quitter la maison pour poursuivre ses études et je ne voulais pas que la série s’arrête au moment où Lou quitte la maison pour vivre sa vie. »

Julien Neel, auteur de BD.

Il est fort probable que si Lou n’avait pas grandi au fur et à mesure de son histoire, son succès n’aurait pas été aussi retentissant. Avant la publication du dernier tome, la série Lou! s’est vendue à trois millions d’exemplaires, a récolté deux prix à Angoulême et s’est déclinée en dessin animé. Et en 2014, Julien Neel a réalisé une adaptation en film avec notamment Ludivine Sagnier et Kyan Khojandi.

Exploser les conventions graphiques

Lou! va donc continuer d’accompagner son lectorat, sans doute sous forme de romans graphiques, ce qui permettra aussi à son auteur de sortir du format traditionnel et de pouvoir varier les styles graphiques et augmenter le nombre de pages.

Si Lou! sort encore en «albums classiques», c’est que la BD a commencé sa carrière dans les pages du magazine Tchô!, le magazine de Titeuf qui, de 1998 à 2013, a essaimé de nombreux personnages qui vivent encore aujourd’hui. Mais Julien Neel vit aujourd’hui ce format comme une contrainte: «Ce format reste adapté si l’on fait un gag par page. Mais moi je n’ai jamais réussi, ni voulu le faire… Je n’ai eu de cesse de jouer avec ce format pour m’en échapper… inversion des tomes, des planches, des cases… C’est d’ailleurs pour ça que j’ai accepté qu’un album soit en fait une année scolaire et de faire grandir et évoluer Lou à chaque fois.»

Lucie, 10 ans, renchérit: «Ce que j’aime aussi, ce sont les pages du début et de la fin. Il y a des tonnes de trucs à lire dans tous les sens. C’est joli et c’est presque tout fait à la main… Ce sont des morceaux de journaux, des découpages… on a l’impression qu’on peut le refaire soi-même.» Julien Neel explique que ces pages de garde lui ont justement servi à se défaire du format classique : « Je me sentais tellement à l’étroit que j’ai vu ces pages comme un moyen de rajouter de l’information et de la narration. » L’auteur fait aussi référence à ses propres journaux intimes. Il remplit régulièrement des tonnes de petits carnets griffonnés dans tous sens depuis l’enfance. Une manière aussi d’expérimenter des styles graphiques différents que l’on retrouve aussi, bien évidemment, dans sa série phare.

Des carnets, des centaines de carnets ! #lou #loutome8 #julienneel

Une publication partagée par Julien Neel (@_julien.neel_) le

La confusion organisée

Derrière ses atours «kromignons» et pastels, Lou! regorge d’influences manga, comics ou BD seventies. Les plus grandes influences de Julien Neel étant Osamu Tesuka et Moëbius. Ces auteurs ont en commun d’avoir envie de s’affranchir de nombreux codes de la bande dessinée pour se renouveler sans cesse… comme cette fameuse histoire d’inversion des tomes qui a fait couler beaucoup d’encre.

Car le tome 6, L’âge de cristal sorti en 2014, se situe après le tome 7, La cabane, sorti quatre ans plus tard! Tout cela fait partie d’un processus narratif très pensé: «J’aurais même voulu passer directement du volume 5 au 7 sans avoir de tome 6, mais on m’a dit que si je faisais cela, j’allais me faire tuer par les libraires…» Chaque tome est une étape que Lou traverse et le volume doit le refléter. «Dans L’âge de cristal, je parle d’un âge où tu es confus. L’actualité fait peur et on ne la comprend pas très bien, comme la guerre du Golfe pour moi. Aujourd’hui, il y a des gens en gilets jaunes qui jettent des pierres, on ne comprend pas tout (Lucie acquiesce). Cela fait peur mais en même temps tu grandis à côté de ça et, quand tu es ado, tu t’en fous un peu. Je me souviens de cet âge où j’étais un peu perdu. Mon environnement était familier mais étrange. J’ai voulu faire en sorte que le lecteur soit dans cet état de confusion: en sautant un tome, en créant ces cristaux étranges qui apparaissent et qui ont transformé radicalement le monde sans que les lecteurs le voient.»

Là où l’on attendait un dernier tome très «fantastique», Julien Neel ancre à nouveau son héroïne dans le réel en la faisant partir de chez elle sac au dos, sans téléphone portable et donc sans ses fidèles camarades ni sa famille. Une révolution que Lucie adore: «Lou part à l’aventure et rencontre de nouvelles personnes… elle grandit, trouve un chien qui s’appelle Philippe. J’aime bien aussi le fait qu’elle fasse la nounou et s’occupe d’enfants quand elle s’arrête dans un village. J’aime aussi que les cristaux disparaissent comme ils étaient apparus.»

Ce tome se découpe en trois voyages, trois périodes que l’on ne racontera pas ici mais qui font grandir encore le personnage principal et la rapproche paradoxalement de ses amis et, surtout, de sa famille. Avec tout de même un récurrent qui court tout au long de cette «saison 1»: l’absence du père ou de personnage masculin fort. Le père de Lou est parti quand sa mère était enceinte (même si l’on voit son père assez souvent dans ces huit tomes, sans que Lou –ou les lecteurs et lectrices– n’en aient jamais conscience). Quand la mère retrouve l’amour avec Richard, celui-ci s’enfuit… lorsque sa compagne est enceinte.

L’histoire se répète. L’auteur n’en a pas eu conscience au début, mais rapproche ce qu’il a raconté avec l’histoire vécue par sa mère: «J’ai toujours aimé tordre le cou à l’histoire du prince charmant qui vous est prédestiné. Mais au fait, par rapport au père de Lou, vous n’avez rien remarqué dans le dernier tome?». Lucie et moi nous regardons, il nous a bien semblé penser à un truc. Julien Neel nous montre une case, goguenard. Et nos cerveaux explosent. Lucie échafaude des théories à toute vitesse, aussitôt confirmées par Julien Neel, tout heureux de son effet scénaristique. «Tu vois, toi tu le sais, le lecteur le sait. Mais Lou, elle-même ne le sait pas. Et c’est ça que j’aime.»

La saison 1 finit sur un cliffanger palpitant pour qui saura le remarquer… et l’attente de la saison 2 n’en sera que plus belle.

Eric Nahon Journaliste

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