Parents & enfants / Société

Ce que vous devez savoir pour coiffer les cheveux crépus si les vôtres ne le sont pas

Temps de lecture : 7 min

Démêler, entretenir et coiffer les cheveux crépus: autant de difficultés auxquelles ne s'attendent pas les parents adoptant des enfants d'origine étrangère.

Pour apprendre à s'occuper des cheveux de leurs enfants adoptés, les parents peuvent faire appel aux salons de coiffure afro | 5DMedia via Pixabay CC License by
Pour apprendre à s'occuper des cheveux de leurs enfants adoptés, les parents peuvent faire appel aux salons de coiffure afro | 5DMedia via Pixabay CC License by

«Qu'est-ce que vous mettez dans ses cheveux?» Jessica, la coiffeuse, pose cette question rituelle avant de s'occuper de chaque enfant. Elle a fondé la Maison Hoji il y a six mois, un endroit un peu spécial pour apprendre aux parents à s'occuper des cheveux crépus de leurs petits.

Parmi la clientèle, «au moins deux familles adoptantes par semaine!», s'étonne Jessica, qui ne pensait pas qu'il y avait un tel besoin. Une fois la question posée, les parents –souvent les mamans– détaillent alors les produits, la fréquence des shampoings, les gestes qu'elles répètent pour coiffer leurs enfants. Puis la professionnelle se penche vers la petite fille qui trône sur la chaise haute. «Et quand maman elle te coiffe, tu aimes? ou ça tire?»

«Certains parents ont abandonné»

Les cheveux crépus et européens ne s'entretiennent pas du tout de la même manière. Si les parents ne sont pas mis au courant, ils vont culturellement reproduire les gestes qu'ils font pour laver et coiffer leurs propres chevelures. Mais impossible de passer le peigne sur toute la longueur, au risque d'arracher les cheveux et les larmes des enfants.

«Les parents arrivent avec leurs inquiétudes, leurs frustrations», raconte Jessica, qui voit des petits avec des cheveux coupés très court parce que c'est moins compliqué à gérer, ou dans un état catastrophique. «Rien n'est fait, certains parents ont abandonné.» Quand on n'a pas la bonne technique, le coiffage quotidien ou le moment du shampoing devient un cauchemar. Alors Jessica reprend les bases. Pas de démêlage à sec, au risque de casser la fibre. On passe d'abord le peigne au niveau des pointes, puis on remonte petit à petit vers le crâne, toujours sur cheveux humides. Il faut les enduire d'huile régulièrement, car ce sont des cheveux très secs, et éviter les lavages trop fréquents. Un toutes les deux semaines, conseille-t-on à la maison Hoji.

Les parents et les enfants mettent les mains dans des huiles de toutes les sortes. Karité, olive, avocat, ricin, baume de mangue ou de coco. «Les enfants goûtent même les huiles avant de les mettre dans leurs cheveux!» Les ateliers sont faits pour les grands, mais surtout pour les petits, afin qu'ils deviennent ensuite autonomes.

Le cheveu crépu, ce grand inconnu

Jessica conseille régulièrement d'éviter les défrisages. «Le cheveu crépu est un inconnu de la société. On pense qu'à son état naturel, il fait négligé. Alors que non: il est juste naturel.»

«Quand des parents disent “c'est pas coiffé” ou “ça va, c'est pas trop crépu”, ça touche l'estime de soi des enfants.»

Jessica, fondatrice de la Maison Hoji

Elle passe sa main dans les boucles serrées qui couvrent sa tête. «Quand je me lève le matin, je me démêle, je mets un peu d'huile, je les coiffe du bout des doigts et voilà. C'est pas négligé!» Elle doit le répéter aux parents: «Le langage est important. Quand des parents disent “c'est pas coiffé” ou “ça va, c'est pas trop crépu”: c'est problématique, ça touche l'estime de soi des enfants.»

Pour les parents adoptants, le défi est de taille. «La parentalité adoptante est particulière, elle est très scrutée, avant et après l'adoption», explique Amandine Gay, fondatrice du Mois des Adopté.e.s. «En tant que personne adoptée, lorsque je croise des enfants noirs avec leurs parents blancs et que les cheveux des enfants sont très mal en point, j'hésite toujours à intervenir. Ça peut être très intrusif et perçu comme une remise en question de leur capacité à être parents.» Elle plaide pour que les familles apprennent ces détails avant l'adoption et que cet apprentissage soit mis en place par les institutions.

«Si les futurs parents n'ont pas de personnes noires dans leur entourage, ils ne vont même pas se douter de cette problématique. Ils vont devoir apprendre sur le tas, en catastrophe. C'est risquer de les mettre en échec, de ne pas les prévenir de ces enjeux en amont.»

Les nœuds de la discorde

Le chiffre des adoptions internationales diminue d'année en année. En 2017, 685 enfants ont été adoptés par des familles françaises à l'étranger. Un quart viennent d'Afrique et soixante-dix d'Haïti, où les populations ont les cheveux majoritairement crépus. Mais peu de parents sont préparés en amont au soin que cette matère demande. Alicja, maman d'Angeline, n'a reçu qu'un bref conseil de la directrice de l'orphelinat quand elle est allée chercher sa fille à Haïti. «Elle m'a dit de mettre du beurre de karité.» Mais la coiffure a rendu sa relation avec sa fille compliquée. «Je la mettais devant la télé pour la coiffer, mais je tirais parce qu'il y avait des nœuds. Je lui faisais mal. J'ai fini par apprendre mais j'ai mis du temps», regrette-t-elle.

«À partir de ses 7 ans, j'ai décidé de l'emmener chez les coiffeurs. Ça coûte plus de 150€ tous les deux mois. Mais si tu veux que ta fille aille bien...»

Alicja, maman d'Angeline, originaire d'Haïti

En tant que parent, passant des heures avec son enfant, elle espérait des moments d'échanges, de complicité. «Mais on s'engueulait.» Toutes les deux semaines, elle passait le week-end à s'occuper des cheveux d'Angeline. «On commençait le démêlage le vendredi, le samedi on faisait les marques et on commençait à tresser, et je finissais les tresses le dimanche.» Sans cadre pour apprendre, chaque parent se débrouille comme il peut. Alicja a demandé aux mamans noires fréquentant l'école de sa fille de lui donner des conseils. «J'ai essayé d'apprendre le tressage, mais je n'y arrive pas.»

Alicja a confié la coiffure de sa fille à la mère d'une amie, avant de se tourner vers des coiffeurs spécialisés. «À partir de ses 6, 7 ans, j'ai décidé de l'emmener chez les coiffeurs. Ça coûte une fortune, plus de 150€ tous les deux mois. Faut payer les rajouts, les produits, c'est tout un budget. Mais si tu veux que ta fille aille bien, hé bien tu payes.»

Avoir les cheveux «comme maman»

Angeline a aujourd'hui 16 ans et ne garde pas un souvenir si atroce des séances de coiffure. «C'était long et désagréable: ça tirait parce qu'elle n'avait pas la technique. C'était juste un moment à passer.» Quand elle était petite, elle aurait aimé avoir les cheveux européens, «comme maman». Aujourd'hui, elle les porte le plus souvent tressés ou lisses. Rarement au naturel. «J'assume pas trop, j'aimerais avoir des cheveux différents.» Elle arbore des tresses noires et violettes, avec des rajouts posés par la coiffeuse. «Je m'aime bien comme ça», sourit-t-elle en se rappelant les compliments de ses amis au lycée.

Elle ne sait pas encore se tresser les cheveux elle-même... mais en attendant, elle coiffe sa mère. «J'aime bien passer le peigne dans ses cheveux tout lisses. Même si elle n'aime pas ça!», rigole-t-elle.

L'efficacité du bouche-à-oreille

Les familles adoptantes échangent beaucoup entre elles, parce qu'elles rencontrent les mêmes difficultés. Le bouche-à-oreille est la clé. Joëlle, qui a adopté deux Haïtiennes dans les années 2000, est tombée des nues quand elle a dû faire le premier shampoing à ses filles. «En tant que future maman adoptive, je m’étais posée beaucoup de questions et je m’étais beaucoup documentée pour me préparer à leur accueil. Mais, curieusement, je n’avais pas anticipé la question de l’entretien et du coiffage de leurs petites têtes crépues. Ma première démarche a été de téléphoner à une autre maman adoptive qui m’avait précédée dans l’accueil d’une petite haïtienne: “Viens à mon secours!”»

Dès le début de la procédure, Anne découvre que certains pays proposent des formations coiffure lors de l'adoption.

Elle a appris petit à petit à coiffer ses deux filles. D'abord de simples vanilles –deux mèches enroulées l'une sur l'autre– puis de véritables tresses «plus ou moins réussies, ce dont témoignent les photos de l’époque», sourit-elle.

Avec internet, il est plus simple maintenant d'apprendre à ce sujet ou de commander des produits. Malgré tout, la chance joue toujours un grand rôle dans cette histoire, s'indigne Amandine Gay. Si la famille adoptante a des connaissances afro-descendantes, si l'enfant a des amis qui peuvent le conseiller, la chose est plus simple. Elle-même dit a avoir eu beaucoup de chance d'avoir une famille adoptante qui avait conscience des ces différences, de bénéficier des conseils d'un ami guadeloupéen, puis de fréquenter une équipe de basket où ses amies lui conseillaient coiffures et produits. «Mais imaginez comme c'est difficile pour un enfant adopté à la campagne: comment fait-t-il?»

C'est grâce à ses amies qu'Anne a appris à prendre soin des cheveux de sa fille. Dès le début de la procédure, elle découvre via des documentaires que certains pays proposent des formations coiffure lors de l'adoption.

Le recours aux réseaux sociaux

En France, ce n'est pas le cas. «Quand j'ai su que ma fille viendrait d'Afrique, j'ai envoyé un message à mes amies noires sur Facebook: “Salut, alors je vais te poser une question un peu saugrenue mais comment est-ce que tu t'occupes de tes cheveux?” Elles m'ont répondu en me disant que ma question n'était pas du tout saugrenue et elles m'ont toutes donné des conseils.»

Des conseils qu'elle a suivis à la lettre, même si ça donne des scènes un peu incongrues. «Clémence n'aime pas l'eau, alors ça donne des courses-poursuites dans l'appartement. Nous courrons après elle avec le vaporisateur dans les mains. Pschit, pschit!» mime-t-elle en souriant.

Anne et Clémence ont rencontré les coiffeuses de la Maison Hoji lors d'un atelier du Mois des Adopté.e.s. Lorelei, l'une des coiffeuses, défait le chignon de Clémence, trois ans et demi. Elle touche les cheveux, teste leur souplesse, leur douceur, observe les pointes et les racines. Le verdict tombe: «Elle fait tout bien, je n'ai rien à redire à cette maman! Vous faites tout bien!», s'exclame la coiffeuse. «C'est vrai?», demande Anne, le sourire aux lèvres, après un soupir de soulagement. La coiffeuse acquiesce: «Oui, elle a vraiment une bonne longueur pour son âge!» Un compliment simple, mais qui gonfle Anne de fierté. «Je me doutais que ses cheveux allaient bien, ils sont tout doux.» Mais l'entendre dire, c'est quand même une consécration.

Louise Thomann Journaliste

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