Médias / Société

La mise en lumière des «gilets jaunes» a caché leur côté sombre

Temps de lecture : 8 min

Si les leaders du mouvement ont su se mettre en scène, les médias ont péché par la faiblesse de leurs investigations

Des «gilets jaunes» envahissent les Champs-Élysées lors de l'acte VIII, le 5 janvier 2019 à Paris | Capture d'écran YouTube
Des «gilets jaunes» envahissent les Champs-Élysées lors de l'acte VIII, le 5 janvier 2019 à Paris | Capture d'écran YouTube

Haro sur Facebook? Cette désignation du rôle des réseaux sociaux dans le mouvement des «gilets jaunes» relève d’une courte vue. Beaucoup d’événements et de thèmes débattus au sein de Facebook n’impriment pas l’agenda des télévisions, tant il est vrai que pour qu’un sujet embrase l’espace public, il lui faut le relais des chaînes d’information. Ce sont elles qui, par leur puissance, «anoblissent» une cause, la popularisent, la martèlent et l’installent au cœur de l’espace public.

Notons que les «gilets jaunes» ont déroulé la trame idéale pour un feuilleton télévisuel1 au pays des Lumières, celle d’un conflit entre des militants qui se gargarisent d’incarner le peuple, d’une part, et le gouvernement, de l’autre. Et ils ont utilisé un ingrédient-clef des feuilletons: le rendez-vous hebdomadaire avec les manifestations du samedi. Dès lors, à partir du samedi noir du 1er décembre, le suspens n’a cessé de rebondir: la semaine prochaine, quelle séquence vont offrir les «gilets jaunes»? Éric Drouet, leader historique qui jouit d’une certaine autorité sur le mouvement, effectue via Skype des live suivis par quelques milliers de supporters pour concevoir le spectacle du samedi suivant.

Storytelling spectaculaire

Conscient des ficelles pour capter l’attention, il introduit du suspens: approcher le plus près l’Élysée? Bloquer le périphérique? Investir le château de Versailles? Envahir les Galeries Lafayette? L’imagination des apprentis scénaristes est mise à contribution. Les modalités scéniques des nouvelles mobilisations s’ajustent magnifiquement à l’appétit d’images des chaînes d’information.

Comme les Indignés en 2011 ou Nuit debout en 2016, le mouvement des «gilets jaunes» obéit à un agencement quasiment ritualisé. Point un, dans le cyberspace: quelques braises allumées sur les réseaux sociaux, qui, pour des raisons qu’il est parfois difficile d’expliquer, induisent une circulation virale –l’étude des contagions virales autour de mème échappe souvent à une explication évidente, car elles peuvent fleurir sur ce qui peut paraître à première vue comme un non événement, voire un gag.

Dans le cas présent, deux pétitions signées par plus d’un million d’internautes sur la hausse du prix du carburant ont lancé l’affaire (celle de Priscillia Ludosky lancée le 15 octobre sur change.org, celle de Jacline Mouraud, publiée le 4 novembre). Point deux, dans l’univers physique: l’occupation d’un espace symbolique –et donc l’installation de moyens de vie provisoires, des campements ou des baraquements–, une stylisation de l’occupation –pour les Indignés le masque des Anonymous issu de la bande dessinée V comme Vendetta, pour les «gilets jaunes» les tenues fluorescentes de signalisation. S’installer, c’est jouer le long terme, et offrir aux caméras un spectacle permanent façonné par un décor, des actions et des acteurs à interviewer; c’est donc tendre aux médias une source d’images inépuisable et renouvelée pour meubler l’antenne.

La redoutable effficacité du visuel

Point trois: une idéologie de la protestation, galvanisée par le Net, qui s’érige en contre-modèle à la démocratie représentative: refus de leader, refus des corps intermédiaires, expression plus émotionnelle (l’indignation, la colère) qu’argumentée autour de revendications très précises. Se dessine alors un grand théâtre entre des croisés, la scène médiatique (journalistes/communicants et universitaires/sondeurs) et les politiques. Le spectateur peut s’identifier, souffrir ou s’indigner à distance.

Cette scène visuelle a été d’une redoutable efficacité: de 300.000 manifestants en novembre à 12.000 environ fin décembre, une poignée de militants a donné le sentiment d’un embrasement général au point d’effrayer progressivement tout le monde et en premier lieu le gouvernement.

On imagine la fébrilité des rédactions pour trouver des «messagers» des «gilets jaunes» prêts à venir défendre leur point de vue en plateau. Des personnages (Priscillia Ludosky, Jacline Mouraud, Éric Drouet, Maxime Nicolle dit Fly Rider, Benjamin Cauchy, Christophe Chalençon, Jean-François Barnaba, Ingrid Levavasseur, Yayk Shahinyan, Thierry Paul Valette, Faouzi Lelouche et quelques autres) ont été vus d’innombrables fois sans que l’on sache grand-chose sur eux à part qu’ils étaient révoltés par leurs conditions de vie. Tout en affirmant ne représenter qu’eux-mêmes, ces «gilets jaunes» popularisés par la télévision suggèrent que tous les «gilets jaunes» pensent comme eux –voire toute la société ou presque si l’on s’appuie sur le soutien enregistré par les sondages effectués via le Net, sondages qui auraient mérité sans doute un décryptage plus soigneux puisqu’en fait, fin novembre, 20% des sondés «se définissent comme gilets jaunes» et 60% disent les comprendre.

Force de l'image, faiblesse de l'investigation

Cette sympathie qui accompagne le mouvement reflète en même temps l’attitude de compréhension manifestée par presque tous les interlocuteurs de plateau –mus par une compassion envers «les vrais gens», si souvent absents de la représentation médiatique et politique. Au-delà de leur métier, de leur région d’origine et de quelques éléments biographiques glanés deci-delà, aucune enquête approfondie n’a été conduite sur ces porte-drapeaux. Pour ne citer que deux visages vus à l’envi sur les plateaux: la dimension complotiste et mythomane de Maxime Nicolle apparaissait clairement si l’on regardait les vidéos qu’il postait dès début décembre, et dès cette époque les affinités de Christophe Chalençon avec l’extrême-droite étaient faciles à repérer sur son compte Facebook.

La timidité des journalistes de télévision à pousser plus loin leur investigation sur ces porte-paroles intrigue: s’agit-il d’inconscience, d’un manque de professionnalisme, de précipitation due à l’urgence, d’une fascination pour des profils si insolites, étrangers à la bonne compagnie des plateaux de l’info en continu? Le 20 novembre, d’ailleurs, au début du mouvement, c’est chez Hanouna dans «Touche pas à mon poste», émission d’actualité et de divertissement qui se complait dans la provocation, que les «gilets jaunes» ont demandé à pouvoir «pousser leur coup de gueule»: jamais sans doute ils n’auraient imaginé être invités à investir à ce point les médias dits «sérieux».

Sans répit, ces porte-paroles, qui pourtant se dénigrent entre eux en coulisses, se rejoignent dans un même registre sémantique, celui de l’inflexibilité. D’abord à propos du diagnostic sur le pouvoir d’achat («on a faim», «on ne peut plus payer nos factures», «on continuera de manifester tant que toutes nos demandes ne seront pas satisfaites»). Puis, après la déclaration d’Emmanuel Macron du 10 décembre, sur la démocratie directe: en trois minutes, le RIC, Référendum d’initiative citoyenne, dévoile un horizon absolu.

Une sémiologie dieudonniste

Après deux siècles de construction laborieuse de la démocratie représentative, toujours améliorable évidemment, l’idée d’un gouvernement direct par les citoyens (via internet?) surgit comme l’enchantement de la politique. Les ronds-points se vident, les rangs des enragés du samedi s’éclaircissent, mais ceux qui égayent encore les plateaux continuent de pratiquer un discours d’airain, installant le sentiment d’une mobilisation sans fin, qui ne cherche qu’une seule fin, une solution ultime aussi abstraite (le changement de gouvernement? le départ d’Emmanuel Macron? Pour le remplacer par qui?) que violente.

Cette inflexibilité est-elle organisée? Comme depuis le début des manifestations, c’est à partir du blog d’Éric Drouet, et ses relais dans les comptes Facebook, que sont lancés les appels et informations concernant les manifestations du samedi. Dans les commentaires, la haine contre les puissants, les accents «antisystème» rivalisent avec les sous-entendus et les ricanements alimentés par des fausses nouvelles, des images détournées, des allusions pour initiés LOL. Ces écrits éclatent dans beaucoup de directions, entre rage, propos racistes et rigolades, et forment une sémiologie difficile à décoder –mais celle-ci, d’après des témoignages, évoquerait celle des spectacles de Dieudonné.

L’ensemble de ces interactions tisse une toile de défoulement, mais aussi une menace de destruction pour les personnes qui ne partagent pas l’idéal des «gilets jaunes». Bien sûr, le gros des militants qui ont occupé ou occupent encore les ronds-points n’est certainement pas à l’unisson de ce discours qui sonne étrangement à l’aune des répertoires politiques habituels. Le fait est qu’il résonne fortement dans ces sites noyaux durs de la coordination, et qu’il semble orchestrer au moins un point : le parti pris d’inflexibilité. Exemple frappant: quand on demande à un «gilet jaune» ce qu’il attend du discours du chef de l’État du 31 décembre, la réponse immédiate et brutale, c’est RIEN.

La navigation dans les comptes Facebook des internautes les plus mobilisés, ceux qui réagissent aux vidéos d’Éric Drouet et l’encouragent –virtuellement, en tout cas, car une seule partie d’entre eux se rend réellement dans les manifestations– est à l’image du Net des familles modestes. Les statuts (textes, images, posters…) sont peu nombreux, mais augmentent ponctuellement par exemple à l’occasion des vacances ou de fêtes familiales. Les noms des internautes sont rarement mentionnés dans leur intégralité, pullulent des surnoms, les sobriquets et les clins d’œil parfois à travers des photos. La plupart de ces comptes sont non publics (un mouvement de fermeture semble s’être opéré après les premiers samedis de violence) et seuls sont rendus visibles le lieu de résidence ou, éventuellement, l’endroit où l’internaute a fait ses études secondaires, presque toujours des petites communes. Les membres de cette communauté signalent aussi leur situation affective, le fait d’être «en couple» est souvent mentionné, et la présence d’enfants est parfois attestée par des photos déposées sur le mur Facebook. Mais ces personnes comme tout le monde représentent-elles tout le monde?

Le règne du populisme digitalisé

Alors qu’aucun mouvement social n’a bénéficié d’une telle visibilité dans les chaînes d’info, c’est aux médias tous confondus que s’en prennent les derniers quarterons de «gilets jaunes». Les journalistes ne diraient pas la vérité, sous-estimeraient le nombre de manifestants, ne montreraient que les violences, et seraient exclusivement à la solde des puissants. Le discours schizophrénique sur les médias est un grand classique des démocraties, il ne faut donc pas trop s’émouvoir. Parallèlement, la démocratie Facebook s’annonce comme le rêve éveillé des «gilets jaunes» –sans davantage de détails puisque le mouvement bannit organisation et représentation, cette vision demeure figée dans un nuage d’apesanteur. Mais cette démocratie, telle que pratiquée par eux pour le moment, réside dans un lien électronique entre de vagues «têtes d’affiche» (Éric Drouet, Fly Rider, un certain Ramous…) et des supporters. Un meneur et ses troupes, une horizontalité en peau de lapin. Le chemin du populisme digitalisé a été tracé par d’autres figures comme Trump ou Beppe Grillo, des figures sur lesquelles, au départ, aucun bookmaker n’aurait misé un kopek. Là, il faut commencer à s’émouvoir.

1 — Cela va sans dire, construire un feuilleton vaut de l’or pour ces chaînes. Pour une heure donnée, les chaînes commerciales ont droit à maximum 12 minutes de publicité, avec une moyenne maximum autorisée de 9 minutes sur la journée. Elles peuvent aussi parrainer des émissions, et faire de l’autopromotion. Retourner à l'article

Monique Dagnaud Sociologue, directrice de recherche au CNRS

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