Culture

«An Elephant Sitting Still», le désert de la tendresse

Temps de lecture : 3 min

En dérivant avec ses personnages dans un paysage humain et affectif dévasté, Hu Bo a signé avant de mourir une œuvre saluée.

L'adolescent (Peng Yuchang) contraint à une fuite impossible | Capture d'image de la bande annonce
L'adolescent (Peng Yuchang) contraint à une fuite impossible | Capture d'image de la bande annonce

An Elephant Sitting Still est, et n’est pas, ce qui s’en dit. L’unique long métrage réalisé par le jeune réalisateur chinois juste avant son suicide est une impressionnante errance dans le paysage dévasté, affectivement tout autant que physiquement et économiquement, de la Chine contemporaine.

Salué dès sa découverte au Forum de la Berlinale 2018 comme une œuvre hors norme, bien au-delà de sa durée (quatre heures) et du destin de son auteur, il réussit le tour de force de dépasser sans cesse ce qui le définit: un ample poème dépressif. Et à offrir un double dépassement, intérieur et extérieur.

Intérieur grâce à ce qui se joue concrètement dans son déroulement. Cela commence dans le brouillard, brume grisâtre qui baigne cette cité d’après l’effondrement de l’industrie, ses immeubles taudis et ses décharges à ciel ouvert.

Brouillard narratif surtout, qui fait circuler à tâtons entre une scène de vaudeville fatal et glacé, un affrontement brutal entre lycéens, la violence des relations entre un homme âgé et ses enfants qui veulent le mettre à l’hospice…

Un conte noir, poétique et fantastique

Il semble d’abord qu’il s’agisse de notes prises à vif face aux multiples aspects d’une situation humaine –et environnementale– calamiteuse. Mais peu à peu, au sein de ce magma triste, des personnages prennent consistance, des fragments de récit se relient, des éléments narratifs ou sensoriels deviennent les temps fort d’une rythmique complexe, touchante.

Un adolescent obligé de fuir, traqué par des voyous, une jeune femme en rupture de couple, un vieil homme d'abord à la recherche de son chien puis flanqué d’une petite fille, un chef de gang las d’un rôle qui ne l’intéresse plus suivent des trajectoires qui se croisent, se répondent, dessinent une géographie plus complète, plus stable.

Une chronique zébrée de violence | Capricci

Le voyage vers une ville voisine, pour y visiter le pachyderme immobile dont parle une anecdote répétée jusqu’à devenir une incantation ouverte à toutes les interprétations, devient une sorte de clé magique. La chronique zébrée de violence se fait conte, bifurque vers le polar, se teinte de fantastique.

«Le cinéma se fait», comme disait Jean Eustache. De ces éléments disparates, arides et sombres, le travail des plans, des cadres, des durées, des lumières et des ombres fabrique peu à peu de la présence, de l’attachement, de l’inquiétude, de l’humour, de la beauté…

Toute la gamme des émotions que peut susciter un grand et beau film se déploie. Au sein de ce qui semblait une grisaille généralisée se distinguent des nuances, des pas de côté, des fragments rêveurs.

C’est véritablement l’expérience du film qui peut seule permettre cette rencontre, quand pratiquement tout ce qu’on peut en dire pour le décrire semblait barrer l’accès aux plaisirs qu’il permet.

Un horizon sans amour

An Elephant Sitting Still est une très belle œuvre de cinéma. C’est aussi –dépassement extérieur– la cristallisation et l’explicitation de ce que décrivent de nombreux autres films chinois.

Mille rapports humains, un milliard et demi de relations sentimentales, professionnelles, familiales, sont évoqués par ce considérable ensemble de films (fictions et documentaires). On y décèle fréquemment mais de manière évidente une caractéritique commune, au-delà de la diversité des histoires racontées: l'absence de l’amour. Ou, plus exactement, de la tendresse.

Au cinéma, d'habitude, le sentiment amoureux sous ses multiples formes occupe presque toujours une place importante, même s'il n'est pas au centre il joue un rôle dans l'intrigue, diffuse entre les personnages. Là, non.

Le désir existe assurément, et le sens très fort d’appartenance clanique, familiale. La tendresse, la possibilité d’un affect doux pour ou ou une autre, humain ou pas, est d’emblée posée non seulement comme absente mais encore comme absurde, inconcevable.

Le grand-père (Liu Congxi) acculé à une solitude implacable | Capricci

Le film de Hu Bo raconte un monde darwinien, où les mécanismes de survie et de domination décident de tout, sans qu’interfère la moindre notion de compassion, d’attention, d’empathie. Il met en scène, de manière à la fois méthodique et ultrasensible, un état de la cité littéralenent désaffecté –privé d'affect.

Un des rares prédécesseurs dans ce registre est le Hongrois Béla Tarr, avec l’évocation saturée de solitude noire de ses premiers films. Il n’est pas surprenant que l’auteur de Damnation soit devenu un admirateur enthousiaste d’An Elephant Sitting Still.

Loin de ne tenir qu'à une perception neurasthénique de son réalisateur, cet assèchement émotionnel est bien ce que d’innombrables autres films décrivant la société chinoise actuelle suggèrent également. Et il y a tout lieu de supposer que ce n’est pas seulement «ce que racontent les films», mais une dimension décisive d’une réalité à laquelle ces cinéastes sont particulièrement sensibles. Le film de Hu Bo en est le précipité, vibrant et sombre.

An Elephant Sitting Still

de Hu Bo, avec Peng Yuchang, Zhang Yu, Wang Yuwen, Liu Congxi.

Séances

Durée: 3h54

Sortie: 9 janvier 2019

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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