Culture

«Les Révoltés», quand les archives de 1968 éclairent le présent

Temps de lecture : 8 min

Composé d’images réalisées en Mai 1968, le film de Michel Andrieu et Jacques Kebadian rend leur richesse aux événements et permet de prendre la mesure de ce qui a changé depuis.

Continue de courir, camarade, le vieux monde est toujours derrière toi | Bluebird
Continue de courir, camarade, le vieux monde est toujours derrière toi | Bluebird

Comme au début de Vertigo d’Alfred Hitchcock, cela s’éloigne et se rapproche en même temps. Ce qui s’éloigne: cet étrange moment qu’aura été la commémoration de Mai 68, cinquante ans après. Cinquante ans! La naïveté, la manipulation roublarde et le passéisme infantile ou gâtifiant s’y seront donnés la main, non sans une part de générosité qu’il convient de saluer, sans illusion sur ses effets.

Fort heureusement il n’y a ni naïveté, ni manipulation ni passéisme dans le film de Michel Andrieu et Jacques Kebadian. Et s’il doit sans doute à cette machinerie commémorative qui a occupé le printemps 2018 d’avoir vu le jour, il n’en relève à aucun titre. Il accomplit en effet un double travail, nécessaire et compliqué, de mise à distance et d’adresse au présent, voire à l’avenir.

Et c’est alors que s’approchent, ou semblent s’approcher, des effets d’images récentes, associées à un mouvement des «gilets jaunes» qui n’existait pas quand le film a été terminé. D’où le vertige singulier suscité par une œuvre qui gagne encore en complexité par la manière dont elle rencontre l’actualité.

Des icônes qui réduisent le champ du réél

En regardant le film comme tout film mérite de l’être, sans prérequis ni longueur d’avance, que voit-on? L’étonnante richesse des images. Et des images en mouvement. On connaît l’étrangeté du rapport à l’image filmée des événements de 68. Alors que tout se déroulait dans l’espace public, alors que les outils d’enregistrement étaient disponibles, alors que cinéastes et étudiants en cinéma de toutes qualités pouvaient filmer et souvent l’ont fait, ce qui s’est établi comme les traces audiovisuelles de Mai 68 est étrangement restreint.

En cinquante ans, l'imagerie s’est encore réduite en se concentrant sur quelques «icônes», quelques clichés, éradiquant encore un peu plus dans la mémoire collective ce que furent la diversité, la complexité, les contradictions, les bifurcations et convergences de ce moment.

Les deux auteurs ont retrouvé des images –y compris celles qu’ils avaient eux-mêmes tournées à l’époque– mais ils les ont surtout organisées par un travail à la fois au montage et sur le son, pour restituer cette énergie, cette violence, cette joie, cette surprise permanente, cette imagination.

Ils aident à appréhender les événements, qu’ils cadrent avec précision et une légitimité qui n’excluerait pas d’autres approches, les mois de mai et juin 1968, ce moment qu’on ne sait toujours pas nommer.

Cette difficulté à nommer ce qui fut un mouvement révolutionnaire –mais pas une révolution, et encore moins «La Révolution»–, est un ressort majeur du film. Un flou souligné par l’imprécision du titre, Les Révoltés.

Collectif et composite, la singularité d'un moment historique | Bluebird

Bouillonnant mais pas fouillis, l’agencement des actes collectifs qui se produisent durant ces quelques semaines n’est évidemment qu’incomplètement documenté par les images filmées ici. N'y figurent pas les universités de province, les mines de Lorraine, les chantiers navals de Saint-Nazaire, cent et cent autres lieux singuliers porteurs d’une histoire longue qui se reconfigure à cette occasion avant de continuer son cours.

Jusqu’à preuve du contraire, on ne dispose d'images de ce qui s’est joué. Mais la composition des plans dans le film en accueille la possibilité, en suggère l’existence. L’essentiel, dans ce projet qui ne vise à aucune exhaustivité, est ailleurs.

Il est dans ce qui établit la singularité de ce moment défini par la conjonction de deux phénomènes sous l’emprise d’un troisième, qui ne leur est pas étranger et est pourtant différent.

Conjonction de trois phénomènes

Le premier phénomène est la révolte d’une jeunesse surtout étudiante, issue des classes moyennes produites par les Trente Glorieuses, en révolte contre un ensemble de conventions «sociétales» d’un autre âge.

Le deuxième phénomène est l’acmé d’une combattivité ouvrière, et plus largement des travailleurs (une partie des paysans, une partie du tertiaire aussi). Cette combattivité a alors derrière elle 150 ans d’histoire, et à travers d’innombrables épisodes, ses structures, sa mémoire, ses manières d’imaginer et de formuler d’autres façons de vivre.

Insurrection étudiante et mobilisation ouvrière, deux images des Révoltés | Bluebird

En France, ces deux élans, l'un lié à une période très précise, la fin des années 1960, et l'autre à une à une histoire longue, auront été concomitants et dans une certaine mesure convergents.

Leur convergence tient à un troisième phénomène qui est, lui, mondial. Elle se produit sous l'effet de la croyance diffuse, atmosphérique, associée à d’innombrables facteurs aussi hétérogènes que la révolution cubaine, les décolonisations, Jean-Luc Godard, les mouvements de libérations nationales, la pilule, le Vietnam, le mouvement noir américain, les soulèvements étudiants de Berkeley à Tokyo, le free jazz et le rock’n’roll, Che Guevara, Bob Dylan et Léo Ferré, les flower people, les Nouvelles Vagues au cinéma, le dégel soviétique… La croyance que le monde est en train de basculer, qu’il existe une possibilité historique de tout changer.

Confus et utopique? Peut-être ou peut-être pas. Mais ce n’est pas le sujet ici. Le sujet c’est que partout dans le monde au même moment des dizaines de millions de gens ont partagé ce sentiment. Si on ne comprend pas cela, on ne comprend rien à cette époque-là.

Et c’est le grand mérite du film de rendre sensible à la fois la multiplicité des révoltes, des traditions de lutte quand elles existent, des manières d’être et de parler –ces gens ne se ressemblent pas– et l’existence d’un élan commun, celui que le gouvernement et les hiérarques de la CGT et du Parti communiste se sont avec succès appliqués à fractionner et à réduire.

Filmer l'historicité

Les Révoltés témoigne, plan après plan, que ce qu’il montre appartient à une autre époque, depuis longtemps révolue. Le slogan sans doute le plus représentatif de Mai 1968, «Ce n’est qu’un début, continuons le combat», l’émouvante adresse de Julian Beck à l’Odéon comme ce que disent à de multiples reprises les ouvriers en grève, va dans le même sens.

Tous savent qu’il faut continuer, aller plus loin, ailleurs. Tous sont dans l’idée que quelque chose de vraiment nouveau se tient là, pas loin, de l’autre côté d’une montagne d’habitudes, de privilèges, de pouvoirs. Cette montagne ne sera pas franchie en dépit d’importantes et durables suites.

Des figures dignes, émouvantes d'être porteuses d'un espoir et d'un grand récit, des figures d'un autre temps | Bluebird

Au stade Charlety fin mai comme à l'usine Renault de Flins début juin, l’injonction répétée à l’infini de continuer le combat résonne comme une incantation pour conjurer un fait à la fois obscur et pesant: ce n’était pas un début mais une fin. En 1977, Le Fond de l’air est rouge de Chris Marker en faisait le constat à la fois lucide et dépourvu de cynisme.

Le film, tendu entre deux présents, établit ce qui devrait être une évidence: ce qu’on appelle «Mai 68» est un moment historique, dans toutes les acceptions du mot.

D’autres luttes, d’autres mouvements, d’autres espoirs naîtront, d’autres modalités pour combattre le capitalisme comme système global de non-vie seront inventés –et plus encore restent à inventer.

Mais le film d’Andrieu et Kebadian, tendu entre deux présents, celui de l’enregistrement des images et des sons qui le composent et celui de la réalisation effective du film, établit sans retour ce qui devrait être une évidence: ce qu’on appelle «Mai 68» est un moment historique, dans toutes les acceptions du mot.

Il est un précipité qui marque, qui fait date, où convergent des forces qui altèrent significativement le cours des jours et la forme d’une société. Et il appartient au passé, à un temps et à une configuration socio-politique révolue.

En faisant œuvre d’historiens, ses auteurs aident aussi à se défaire d’illusions sur les manières de prendre place dans l’action politique au cœur d’un monde qui a radicalement changé.

De 1968 aux «gilets jaunes»

C’est pourquoi il ne s’agit pas de jouer au jeu des Sept erreurs avec le mouvement des «gilets jaunes», pour lister ce qui ressemble et ce qui dissemble entre les événements de 1968 et ces dernières semaines.

Il s’agit, sans amnésie aucune quant à l’histoire longue des mobilisations populaires, d’au contraire prendre la mesure de ce qui fait date aujourd’hui, c'est-à-dire un demi-siècle, un changement de millénaire et quelques mutations fondamentales plus tard. «Mai 68» fait désormais partie de ce vieux monde loin duquel on incita naguère à courir.

La conception du film, l’état des images (certaines altérées par le passage du temps) mais surtout l’état des mots, des idées, des corps tel que Les Révoltés nous les montre contredit le folklore des imageries révolutionnaires qu’entretenait par exemple l’exposition Soulèvements, de regrettable mémoire, avec sa manière d’aplatir sous les apparences les bouleversements des sociétés toujours inscrites dans leur temps.

Une «image fantôme» où se voient l'action d'alors et le passage du temps depuis | Capture d'écran de la bande annonce

Des images réalisées par Jacques Kebadian et Michel Andrieu en 1968 au sein du collectif Atelier de Recherche Cinématographique (ARC), qui nourrissent Les Révoltés, a été tiré un beau petit livre, Les Fantômes de Mai 68 cosigné par Kebadian et Jean-Louis Comolli.

Meilleur historien, le film reconstruit un espace à la fois plus juste et plus incertain.

Un texte qui insiste pour faire des traces spectrales des événements d'il y a cinquante ans l’annonce programmée d’un retour de cette insurrection réputée inéluctable et salvatrice.

Meilleur historien parce que moins affirmatif, ouvert à la complexité des faits et aux potentialités que le cinéma sait laisser disponibles, le film reconstruit un espace à la fois plus juste et plus incertain.

Bien sûr ce qu’on appelle Mai 68 «hante» le présent de la France –mais De Gaulle et Jeanne d’Arc aussi, Pétain et Déroulède, Victor Hugo et Napoléon, la Bastille et la Résistance, Louis XIV et Maurras. La spectralité est la qualité de toute figure et de tout événement ayant marqué l'histoire, ce qui n'en garantit ni le retour, ni la valeur comme point de comparaison.

Machine intelligente à voyager dans le temps, Les Révoltés, sans rien renier des engagements essentiels, permet à qui y prête attention de ne pas s’y comporter en nostalgiques rétrogrades ni en touristes superficiels d’un passé disneylandisé par le conte du Grand Soir. C'est ainsi, également, une ressource pour garder les yeux ouverts sur le présent.

Les Révoltés

de Michel Andrieu et Jacques Kebadian

Séances

Durée: 1h20. Sortie le 9 janvier 2019

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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