Culture

«Sérotonine» de Michel Houellebecq, roman maladroit, vrai et décevant

Temps de lecture : 10 min

Il souffle sur ces pages d'un triste ennui quelque chose de l'air du temps, une manière de dire l'époque qui sonne plutôt juste.

Un homme lit «Sérotonine», roman de Michel Houellebecq (Flammarion), le 3 janvier 2019 à Paris. | Bertrand Guay / AFP
Un homme lit «Sérotonine», roman de Michel Houellebecq (Flammarion), le 3 janvier 2019 à Paris. | Bertrand Guay / AFP

Le sauveur des libraires. «Michel Houellebecq sommé de sauver la rentrée littéraire», titre Les Échos, soulignant le rôle crucial de cette locomotive de l'édition, dans une période morose où les «gilets jaunes» ont évincé jaquettes blanches et bandeaux rouges.

Confondre l’homme et son œuvre, plaisir paresseux

Comme il se doit, l'arrivée de Sérotonine donne lieu à un vif tapage, avec d'improbables reportages sur le terrain (Europe 1: j'ai visité la chambre d'un Mercure et demandé au cafetier d'O'Jules de lire l'extrait du roman le concernant), des drames locaux (Niort, ville moche, et si on en parlait?) et des jugements définitifs sur le personnage Houellebecq, non pas celui du roman, mais celui qu'il a savamment construit, sorte de clochard de luxe, traînant, l'air absent, ses cheveux hirsutes, ses tenues misérables ou somptuaires. On devrait se cotiser et lui offrir le cageot de Céline pour saluer cette manière de dandysme crasseux.

Le personnage Houellebecq est indissociable de l’œuvre et c'est un bon outil marketing. Impossible de ne pas voir dans le héros amorphe et las de Sérotonine la silhouette de Houellebecq lui-même, recroquevillé sur sa bite et son malaise d’Occidental déclinant. Force et faiblesse à la fois. On s'habitue à son univers du déclin nombriliste. C'est une marque de fabrique, une garantie de succès, la certitude d'avis tranchés où le livre importe peu.

Les fans se réjouiront de trouver dans ce septième roman du nouveau autant que du semblable, ainsi va la littérature populaire. Celles et ceux qui n'aiment guère l'écrivain trouveront prétexte de ses déclarations à l’emporte-pièce et de ses prises de position politiques pour mépriser le livre ou déplorer qu'on lui accroche une breloque au veston (ou à l'anorak dégueu). Il y aura toujours en nous quelque chose de Pinard, l'avocat impérial qui voulut faire interdire Madame Bovary. À peine s'étonnera-t-on de lire Frédéric Beigbeder dire tout le bien qu'il pense du bouquin de son «ami», en se gaussant de cette «catastrophe déontologique». Ce «copinage honté» caractérise souvent la critique littéraire française.

Après tout, le texte importe peu à celles et ceux qui lui préfèrent son contexte. Faut-il rétorquer que les bons sentiments ne font pas les bons livres? Sinon Delly serait depuis longtemps en pléiade et Sade n'y figurerait pas. Paresse intellectuelle que de s’attacher à l’écrivain plus qu’à ce qu’il écrit. Travers bien gaulois aussi que de se méfier du succès. Si l'industrie littéraire a besoin de best-sellers, la locomotive Houellebecq lui est nécessaire autant qu'un TGV Musso.

Hélas, l'œuvre de ce dernier, bien foutue et inconsistante, offre davantage prise au mépris de la critique que celle de Houellebecq, mal foutue mais consistante en ce qu’elle offre un miroir à pas mal de monde et pas seulement le «vieux mâle blanc vaincu». Au point de laisser croire à une génération d’écrivaines et d'écrivains en herbe qu’il suffit de raconter les branlettes de cadres désœuvrés pour écrire un roman. Ils y perdront leur plume, lui garde la sienne avec ce savant mélange de scènes de cul moches, de flair social et de cynisme dépressif, avec la capacité rare de transformer la recherche d'hôtels ayant encore des chambres pour fumeurs en conflit de civilisation.

Maladresses du texte et force du récit

Mieux vaut s'en tenir au texte et à lui seul.

On y trouvera quelques maladresses, un fautif «ceci dit», quelques «sur» dont l'auteur aurait pu faire l'économie («j'allais me renseigner dès maintenant sur quelques monastères»), un «après que» suivi d'un subjonctif, rattrapé (?) par un très douteux mais joli «il aurait été bien préférable, à tout prendre, qu'il occise deux ou trois CRS»). Le voici devenu spécialiste du déclin de l'occisent, me souffle un ami, Paul M.

Autre approximation: Houellebecq parle de la pochette du disque des Pink Floyd, Ummagumma: «Le disque à la vache, c'est de circonstance». Erreur, il s'agit de celle d'Atom heart mother, comme le relève un lecteur d'Actualitté. Circonstance pas vraiment atténuante pour un écrivain qui, Vincent Glad l'avait montré dans ces colonnes, n'hésite pas à pomper Wikipédia.

«J'avais bien compris, déjà à cette époque, que le monde social était une machine à détruire l'amour»

Michel Houellebecq

Le texte comprend quelques clichés bien sûr, si possible racistes, pour se conformer à son image de bad boy: les «Hollandais c'étaient vraiment des putes ils s'asseyaient n'importe où, une race de commerçants polyglottes et opportunistes les Hollandais on ne le dira jamais assez»; le centre culturel japonais se résume à des ateliers «d'origami, d'ikebana et de tenkoku» et le forcément riche «conglomérat chinois» achète les terres à un prix tel que «les agriculteurs du coin ne peuvent pas s'aligner».

Parfois se glissent de navrantes platitudes: «J'avais bien compris, déjà à cette époque, que le monde social était une machine à détruire l'amour». En effet, on a tous et toutes lu Cendrillon.

On subit des coquetteries aussi, telles ces inutiles promesses narratives: «Mais n’anticipons pas», «à la suite de circonstances que je relaterai peut-être quand j’aurai le temps», «pour différentes raisons que j’expliquerai sans doute plus tard». Houellebecq fait dans la blague laborieuse («Zadig et Voltaire, ou bien Pascal et Blaise»), si laborieuse qu'il la fait trois fois, pour nous montrer qu'il sait, lui aussi, qu'elle est nulle. Il tente les faux oublis («un cachet exotique à la Loti, ou à la Segalen je les confonds», «était-ce de Vauvenargues ou de Chamfort, je l'avais oublié, peut-être de La Rochefoucauld ou de personne») plus prétentieux qu'amusants. Des citations en forme de clin d'œil («Je demeurai longtemps garé sur la place principale de Putanges») arrachent un sourire.

Un ratage donc? Pas tout à fait. Reste ce style, lancinant, une manière de raconter, de se raconter dans un long monologue, où les virgules tantôt abondent, tantôt sont supprimées, pour allonger les phrases, les rendre plus pesantes, tissant une mélopée à peine plaintive. Et qui composent, imperceptiblement, un récit tenace, où la narration l'emporte, malgré les prévenances.

Et malgré de nombreux autres agacements.

Marques de fabrique

Houellebecq a la manie, dispensable, de citer marques et lieux avec un réel soin du détail, sans craindre visiblement leur caractère éphémère qui rendra ses livres indéchiffrables d'ici quelques années. C'est un permanent placement de produits et, même si ce n'est pas toujours à leur avantage, n'est-ce pas une manière de gloire pour les entreprises qu'être citées dans un roman à si grand tirage?

Outre le fictif Captorix, on trouve dans Sérotonine: Malongo, Volvic, Seroplex, Prozac, 4x4 Mercedes G 350 TD (et une G 500), Repsol, Coca-Cola Zéro, Coccinelle Volkswagen, «vulgaires Samsonite pour cadres moyens», iPhone, brandy Cardenal Mendoza, hôtel Parador, Cruzcampo, Ruinart, oui il y a beaucoup de boissons, évidemment, hôtels Mercure, Relais Poitevin, Paris Gobelins et Côte de nacre, Figaro magazine, Côte basque, Vanity fair, Sony, Toyota, SFR, longuement vanté pour son «merveilleux bouquet sportif», Uber, Public Sénat, G20, célébré pour son vaste choix de houmous, Crédit agricole, BNP, Google, MacBook Air, carte Visa, Carrefour City, Daily Monop', Challenges, plusieurs cafés et restaurants, Doctolib, Monsanto, Club Med Gym, Le Monde, Libération, Air France, Le Film français, YouTube, Moët et Chandon, quelques administrations, Jack Daniels, Nespresso, Renoma, Ferrari, YouPorn, Danone, Technics MK2, Klipschorn, Lactalis, Isigny Sainte-Mère, centre commercial Italie 2, Pèlerin, Camel, centre commercial Les Bords de l'Orne, Desigual, The Kooples, Adagio Aparthotel, Appart'City, McDonald's, Martini, Super U de Thury-Harcourt et de Saint-Nicolas-le-Bréhal, Graindorge, Kinder Bueno, Lactalis, hôtel Spa du Béryl, Zubrowka, Chablis, diverses armes (Schmeisser, Smith et Wesson...), j'espère n'oublier personne, pick-up Nissan Navara, Firefox, Schmidt & Bender, Schneider-Kreuznach, Bösendorfer, notez que ça fait un max de mots-clefs pour le référencement, Ouest-France, TF1, France 2, Skype, La Manche libre, Carrefour Market de Barneville-Carteret, BFM, Corriere della Sera, New York Times, Philip Morris, Sprite orange, complexe Leclerc de Coutances, Bouygues, Orange, Paris Normandie, Grand Marnier, France football, Nissan Micra, Nesquik, Disney, Guignolet-Kirsch, SNCF, Gitane, Destop...

En tout, plus de cent marques citées. Soit à peu l'équivalent de ce qu'on trouve dans les œuvres complètes de Jacques Séguéla. Le procédé est lassant.

On se divertira avec l'énonciation de «certaines espèces animales telles que les galathées, les mactres, les anomies et les scrobiculaires, sans oublier la donace des canards [...], des couteaux et des clams [...], l'ormeau...», autant de pièges à déjouer dans les dictées pour retraités de l'Éducation nationale.

Le cul touche le fonds (de commerce)

L'écrivain distille quelques scènes de cul, bien sûr. Du cul cru, obscène, triste, froid. À peine si deux jeunes femmes croisées en Espagne laissent envisager du désir, que les mots ici entravent, par leur vulgarité: «une petite touche un peu salope», «je ne sais pas pourquoi on fabrique des shorts aussi moulants, il était impossible de ne pas être hypnotisé par son cul». Le sexe est ici un souvenir plus qu'un regret, nécessairement moche. Pour un peu, on reprocherait à l'écrivain quelques giclées sentimentales. Les femmes ici sont d'abord évaluées par leur «chatte», celle-ci, vieille mais «longtemps restée humidifiable», celle-là contractée «à un point incroyable», une autre «sur laquelle [il exprime] certaines réserves».

Évaluées surtout dans leur application à bien sucer, obsession de l'auteur: «Ses prestations sexuelles étaient de très bon niveau, en particulier dans le domaine crucial de la pipe, elle léchait le gland avec application sans jamais perdre de vue l'existence des couilles». Sa compagne, Yuzu, est une Japonaise adepte du «gang bang de facture classique: elle branlait, suçait et se faisait pénétrer par une quinzaine d'hommes». Yuzu ne déteste pas à l'occasion la saillie d'un doberman tandis qu'elle suçote «le gland d'un bull-terrier». On a les fantasmes qu'on peut.

S'y ajoutent les provocations, les mots crus, les insultes, que Houellebecq jette en vrac avec gourmandise. Il s'agit ici de donner à son lectorat un zeste de rébellion conformiste et d'offrir à ses dénigreurs et dénigreuses outrées leur dose de détestation. Plaidoyer façon Automobile club de France pour pouvoir rouler à 160 kilomètres/heure, réhabilitation de Franco, «authentique géant du tourisme» de luxe et de masse, stratégie d'évitement du «contact physique et même visuel des classes dangereuses» de la banlieue nord, explication de texte (qu'est-ce qu'une suite parentale?) «à l'intention de mes lecteurs des couches populaires», détestation des bobos, mépris des intermittents du spectacle, homophobie ordinaire («pédale botticellienne», «vieux pédés», «inconsistante lopette»). Un zeste d'anti-féminisme ne nuit pas. Les putes sont louées pour leur «générosité»; féminicide «ça faisait penser à insecticide ou même raticide». On conseille à un agriculteur plaqué par sa femme, la «salope», de se trouver une Moldave, une Camerounaise ou une Malgache, des «filles pas très riches, et même carrément pauvres». Droit de cuissage moderne.

Dans un Houellebecq, tout le monde doit trouver matière à s'indigner. Ça fait causer.

L'agriculteur houellebecquien, pressentiment du «gilet jaune»

Il souffle pourtant dans ces pages d'un triste ennui quelque chose de l'air du temps, une manière de dire l'époque qui sonne plutôt juste. La prescience d'une grogne sociale violente et suicidaire, ici traduite par l'inéluctable déclin du monde agricole, déclin conclu par des affrontements meurtriers entre CRS et agriculteurs.

«Ce qui se passe en ce moment avec l'agriculture en France, c'est un énorme plan social, le plus gros plan social à l'œuvre à l'heure actuelle, mais c'est un plan social secret, invisible, où les gens disparaissent individuellement, dans leur coin, sans jamais donner matière à un sujet pour BFM.»

Sans oublier la dénonciation du modèle intensif et de l'exploitation animale en des termes que ne renierait pas L214.

«C’était un élevage énorme, plus de trois cent mille poules, qui exportait ses œufs jusqu’au Canada et en Arabie Saoudite, mais surtout il avait une réputation infecte, une des pires de France, toutes les visites avaient conclu à un avis négatif sur l’établissement: dans des hangars éclairés en hauteur par de puissants halogènes, des milliers de poules tentaient de survivre, serrées à se toucher, il n’y avait pas de cages, c’était un “élevage au sol”, elles étaient déplumées, décharnées, leur épiderme irrité et infesté de poux rouges, elles vivaient au milieu des cadavres en décomposition de leurs congénères, passaient chaque seconde de leur brève existence –au maximum un an– à caqueter de terreur [...]. Comment les hommes pouvaient-ils faire ça? Comment les hommes pouvaient-ils laisser faire ça?»

Roman mal foutu donc, mais qui sait parfois faire oublier ses faiblesses pour construire un récit assez vrai. Livre crédible mais dépourvu d'émotion. Intéressant sans jamais être palpitant. Avec des personnages réalistes à défaut d'être attachants. Faut-il avoir plus d'exigence?

Houellebecq se pastiche lui-même

La frustration est là. Michel Houellebecq noie son talent dans un ressassement facile. «À quoi bon essayer de sauver un vieux mâle blanc vaincu?», interroge-t-il. Ne faudrait-il pas changer de personnage, ne pas résumer la vie à la contemplation de sa «bite», molle du désir enfui? On lit parfois ce livre avec l'apitoiement navré que suscite une conversation de bistro lorsque le pilier de bar a assez bu pour être parfaitement certain de la vérité des conneries qu'il assène et les ponctue de jugements définitifs: «Plus personne ne sera heureux en Occident». Ah ouais, pas con. «L'amour chez l'homme est donc une fin, un accomplissement, et non pas, comme chez la femme, un début, une naissance; voilà ce qu'il faut considérer». D'accord, mais l'inverse est vrai aussi, laisse, c'est moi qui la paye celle-là.

Jean Carmet (Brèves de comptoir - Palace) | Capture d'écran via YouTube

Mais il y a plus grave. On ne s'émeut guère des scènes de zoophilie ou de pédophilie et le sexe flasque du héros nous indiffère. La comparaison des «chattes», on s'en fout.

Là est sans doute l'impasse de Sérotonine.

Se rend-il compte, Michel Houellebecq, qu'il ressasse? Et de l'impasse provocatrice où il se vautre? Le lecteur blasé demandera un jour plus de bites molles, de «jeunes chattes humides», de pédophiles allemands, de dobermans niquant des Japonaises. Il lui manquera alors une «pédale londonienne de plus» (NDLR: un pianiste) et le Carrefour Market de Falaise à force d'être banalisé deviendra invisible. Pour tenir la promesse du scandale, il faudra se rabattre vers les Lidl, boire des alcools misérables, énoncer les marques de distributeurs, chercher des Moldaves qui coucheront avec des poules en cage, amollir les bites bien avant la quarantaine.

Mais sans doute l'écrivain est-il déjà indifférent à tout cela. Le texte lui échappe comme il échappe à son texte. Il n'a plus besoin d'écrire; il lui suffit de produire. On achète Houellebecq, la marque Houellebecq, la franchise Houellebecq. Le vieux mâle blanc est bankable.

Jean-Marc Proust Journaliste

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