Politique

«L'union du peuple», le jeu dangereux de Mélenchon

Temps de lecture : 6 min

Le leader de La France insoumise voit dans la crise des «gilets jaunes» la figure de l’union à la base qu’il appelle de ses vœux. Quitte à s’acoquiner avec l’autre bout de l’échiquier politique.

Des «gilets jaunes» regardent une allocution de Jean-Luc Mélenchon, le 10 décembre 2018 à Montabon (Sarthe) | Jean-François Monier / AFP
Des «gilets jaunes» regardent une allocution de Jean-Luc Mélenchon, le 10 décembre 2018 à Montabon (Sarthe) | Jean-François Monier / AFP

Jean-Luc Mélenchon n'en finit pas d'enterrer la gauche unie. À croire même que le chef de file de La France insoumise (LFI) prend un malin plaisir à rajouter périodiquement une pelletée de terre sur le caveau. Comme pour rappeler à qui n'aurait pas encore compris, à l'extérieur comme à l'intérieur de son mouvement politique, que l'union de gauche est bien morte et qu'il est inutile de tenter de la ressusciter.

Place donc à «l'union du peuple», répète Mélenchon depuis des mois, sans que la clarté politique de l'expression ne saute immédiatement aux yeux. S'il est évident que le concept matérialise le rejet de l'alliance électorale des appareils de la gauche pour privilégier, façon François Mitterrand, le ralliement autour de la personne du chef et de l'étiquette de son mouvement, il avait jusqu'ici quelques difficultés à trouver une réelle concrétisation.

En ce début 2019, il se trouve que la crise des «gilets jaunes» et la «révolution citoyenne» louées par le patron de la France insoumise viennent éclairer d'une lumière nouvelle cette fameuse «union du peuple».

«Vous êtes la mort et le néant»

Les derniers soubresauts du petit format de l'union de gauche sans les socialistes remontaient à la création du Front de gauche (FG), en 2008, dans la perspective des élections européennes de 2009. Son décès a été acté par le Parti communiste (PCF) exactement dix ans plus tard, mais Mélenchon lui avait déjà donné le coup de grâce en 2016, avant de lancer sa campagne présidentielle autonome sous les couleurs de LFI.

Considérant que le PCF jouait sur plusieurs tableaux grâce à des alliances à géométrie variable –union locale avec le Parti socialiste aux municipales quand c'était possible, union nationale avec le Parti de gauche, fondé notamment par d'ex-socialistes en rupture de ban, dans le Front de gauche–, Mélenchon avait rompu unilatéralement avec lui.

En privé, Mélenchon reprochait à la direction communiste d'avoir plombé sa campagne.

Il s'est quand même payé le luxe, pour la présidentielle, d'obtenir un soutien sans enthousiasme –53,6% contre 46,4%– des communistes, qui ne trouvaient pas de candidat ou candidate maison crédible capable de les faire sortir des limbes électoraux.

Les relations post-présidentielle entre LFI et le PCF s'étaient encore détériorées à l'approche des législatives. En privé, Mélenchon reprochait à la direction communiste d'avoir plombé sa campagne et d'être en partie responsable de son absence au second tour de la mère des batailles électorales. Il avait terminé quatrième au premier tour derrière François Fillon, candidat de la droite, lui aussi éliminé.

«Vous êtes la mort et le néant», avait-il aimablement fait savoir à Pierre Laurent, alors secrétaire national du PCF –qui a été remplacé, fin 2018, par Fabien Roussel, député du Nord– dans un SMS rageusement expédié le 4 mai.

Mélenchon n'est pas vraiment un débutant en matière de rapprochement et de séparation. Quand il était membre du PS –ce qui a quand même duré plus de trente ans–, il a roulé en faveur, puis contre, Mitterrand, avant de naviguer entre Rocard et Jospin, suivant les majorités changeantes du parti.

Après son idylle déçue avec Laurent dans le Front de gauche, il s'est tourné vers les écologistes, en espérant remplacer le PCF par Europe Écologie-Les verts (EELV). Cette substitution n'a fonctionné qu'à la marge et la tentative de rapprochement plus global n'a jamais vu le jour. C'était l'époque, pas très lointaine, où Mélenchon pensait encore que l'alliance des sigles et des étiquettes était une option politique porteuse d'espoirs électoraux.

Opposant sans résultats

Tout cela a changé avec l'élection présidentielle. Certes désappointé de ne pas avoir été sélectionné pour le tour ultime –il croyait dur comme fer que son heure avait sonné–, il en a quand même tiré la conclusion que ses 7.059.951 voix et 14, 84% de suffrages exprimés lui ouvraient le chemin conduisant, plus tard, vers le pouvoir. Et qu'il y arriverait seul, comme une sorte de revanche. Sans alliance, ni union préalable.

Au bout du compte, pensait-il, les autres, vaincus et terrassés, seraient bien contraints de se rallier à son «panache rassembleur». Ses adversaires y voyait un ego surdimensionné.

De tous les combats qu'il a menés depuis la fin 2017, Mélenchon n'en a gagné aucun.

Mélenchon s'est alors lancé à corps perdu dans une bataille anti-Macron sans merci, en tenant les deux bouts de la chaîne, celle de l'hémicycle de l'Assemblée nationale, où il siège avec seize autres insoumis et insoumises, et celle de la rue, où les syndicats tentaient de mobiliser le monde du travail contre les réformes sociales lancées par le nouveau pouvoir. Au point qu'il était considéré, dans les sondages, comme le meilleur opposant au président de la République –un opposant sans résultats, mais un opposant quand même par le verbe.

Ultra-minoritaire au Parlement et n'obtenant rien d'un côté, il a aussi réussi à indisposer les organisations ouvrières de l'autre, en voulant prendre leur place. De tous les combats qu'il a menés depuis la fin 2017 –réforme du code du travail, réforme de l'inscription à l'université avec Parcoursup, résurrection de Mai-68, réforme ferroviaire– et de tous les scrutins législatifs partiels où il a engagé son parti, Mélenchon n'en a gagné aucun.

Jusqu'à l'irruption de la crise des «gilets jaunes», que personne n'avait vu venir. Une sorte d'aubaine pour lui, qui voit enfin là «l'union du peuple» en marche, si on peut dire. Le président de LFI va pouvoir passer de la théorie obscure à la pratique... quelque peu inquiétante.

«Clin d'oeil historique»

Et Mélenchon d'analyser cette crise. Le mouvement dure, c'est donc que la «révolution citoyenne», selon le vocable insoumis, s'installe malgré les fêtes. Le mouvement est incontrôlé, il refuse les porte-parole, c'est donc le «peuple» dans son entièreté qui s'exprime.

Conférence de presse de Jean-Luc Mélenchon avec un défilé de «gilets jaunes» en arrière-plan, le 1er décembre 2018 à Marseille | Gérard Julien / AFP

Le mouvement est incontrôlé, certes, mais il est aussi incontrôlable –même si ça se bouscule au portillon à l'extrême droite et à l'extrême gauche pour y apporter une petite touche personnelle. Et puis les porte-parole dont les «gilets jaunes» ne voulaient pas à l'origine s'installent dans le paysage; les figures les plus modérées sont parties d'elles-mêmes ou ont été éjectées, parfois menacées de mort. Aujourd'hui, la «révolution citoyenne» chérie par Mélenchon a des porte-paroles, que le «peuple» ne semble pas contester, qui manient le complotisme avec dextérité et qui, pour une partie, cachent à peine leur admiration pour l'extrême droite.

Qu'à cela ne tienne. Le chef de la France insoumise déclare sa fascination pour Éric Drouet, énigmatique «gilet jaune» qui voulait «marcher sur l'Élysée», dans une note de blog où il fait un raccourci saisissant avec Jean-Baptiste Drouet, révolutionnaire et député, qui fit arrêter Louis XVI en fuite à Varennes, le 21 juin 1791.

Le Drouet robespierriste de la Révolution de 1789 et des années suivantes n'a en réalité pas grand-chose à voir avec le Drouet «gilet jaune» de la «révolution citoyenne» de 2018-2019. Mais l'important est le «clin d'œil historique», comme le dit Mélenchon, qui sait pourtant très bien que son parallèle subliminal entre Louis XVI et Macron est porteur de violence et de terreur. Qu'importe. Les ennemis de mes ennemis sont mes amis, selon le dicton. C'est aussi vrai avec le premier Drouet qu'avec le second. «L'union du peuple» charrie forcément des scories, mais le tri sera fait à la fin de la révolution: voilà ce qui semble être le message central.

La leçon de cette séquence est une mise en valeur de quelques traits inquiétants de la stratégie politique de Mélenchon. Si «l'union de gauche» via les appareils politiques se présente comme un exercice contrôlé qui passe incontestablement par les urnes, cela n'a pas l'air d'être aussi certain pour «l'union du peuple». Elle ne propose ni contrôle, puisque la crise des «gilets jaunes» dépasse les partis, ni bureaux de vote, puisque les directives viennent des ronds-points et de la rue.

Être républicain et démocrate implique de défendre sans barguigner la République et la démocratie contre les irresponsables et les factieux. Faire le contraire, c'est courir le risque du discrédit final.

Olivier Biffaud Journaliste

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