Médias / Monde

Au Brésil, les journalistes se préparent à la guerre

Temps de lecture : 7 min

Les médias s’attendent à quatre années de relations tumultueuses avec le nouveau gouvernement.

Un supporter de Jair Bolsonaro s’en prend à des journalistes, le 11 octobre 2018 à Brasilia. | Evaristo Sa / AFP
Un supporter de Jair Bolsonaro s’en prend à des journalistes, le 11 octobre 2018 à Brasilia. | Evaristo Sa / AFP

Les élections présidentielles brésiliennes, qui se sont achevées en octobre dernier, ont été un véritable concours de désinformation et d’attaques caractérisées contre la presse. Cette «guerre contre la vérité» a été au centre même de l’ascension au pouvoir de Jair Bolsonaro. S’inspirant directement de Donald Trump, le nouveau président, qui vient de débuter son mandat le 1er janvier, a de manière répétée accusé les médias grand public de propager des fake news et, plus récemment, est allé jusqu’à dire que le pouvoir pouvait désormais se passer des journalistes (montrant ainsi qu’il souhaitait imiter l’omniprésence sur les réseaux sociaux du président américain).

La différence est que, dans le cas du Brésil, cette «guerre» a bien souvent pris une tournure physique. L’association brésilienne des journalistes d’investigation a recensé plus de 150 cas de violences à l’encontre de journalistes, parmi lesquelles celles visant le reporter du journal Folha de S.Paulo qui a dévoilé la campagne pro-Bolsonaro visant à répandre de fausses informations via WhatsApp, et qui a récemment figuré dans le palmarès des «personnalités de l’année» du magazine Time.

«Méfiance généralisée»

Durant les jours qui ont précédé l’investiture de Bolsonaro, les médias brésiliens ont commencé à se préparer à ce qui s’annonce comme quatre années de relations tumultueuses avec le nouveau gouvernement. Et les journalistes indépendants s’apprêtent à redoubler d’efforts pour défendre la démocratie et la liberté de la presse. Afin de pouvoir couvrir ce qui se passera au Brésil en 2019, leur but est de retrouver non seulement un soutien financier, mais aussi la confiance aujourd’hui érodée du public.

«La presse brésilienne n’a pas su être à l’écoute du peuple et n’a pas su identifier ce glissement vers l’extrême droite», explique Sílvia Lisboa, rédactrice à The Intercept Brasil et chercheuse. Elle attribue cela à l’élitisme et au manque de diversité des salles de rédaction. «La perte de crédibilité du journalisme est le résultat d’une méfiance généralisée envers les institutions démocratiques.»

D’après un sondage réalisé par Datafolha en juin 2018 pour évaluer la perception des institutions nationales par la population brésilienne, 45% des personnes sondées affirmaient avoir peu confiance dans les médias et 37% disaient ne pas les croire du tout.

Lisboa affirme que la presse va devoir répondre à une demande croissante d’autonomie et de transparence dans les années à venir. Ce scénario va selon elle avantager les organes de presse financés par des ONG et par le public, qui sont déjà perçus comme étant différents des grandes institutions médiatiques du pays.

Un fonds collectif pour le journalisme indépendant

Au total, au Brésil, 172 projets journalistiques s’appuient sur la plus ancienne et plus importante plateforme de crowdfunding du pays, Catarse. Fondée il y a presque huit ans, Catarse a permis de rassembler et distribuer près de 650.000 dollars (environ 570.000 euors) auprès de 26.000 contributeurs et contributrices. À en croire Rodrigo Machado, PDG et cofondateur de la société, Catarse a connu une augmentation de 33% du nombre d’abonnements à des organes de presse indépendants sur la plateforme en octobre (le mois de l’élection) par rapport au mois précédent.

Avant les élections, The Intercept Brasil, qui fut lancé en 2016 et est associé au site américain du même nom coédité par le journaliste américain Glenn Greenwald, installé au Brésil, a connu l’une des campagnes de crowdfunding les plus réussies de l’histoire du journalisme indépendant au Brésil en atteignant 135% de l’objectif fixé.

«C’est une réponse à l’idée selon laquelle le journalisme n’aurait pas de rôle social, qu’il serait tout le temps partisan et compromis idéologiquement»

Machado a interprété ces chiffres comme un bon signe pour le potentiel de son projet le plus récent: créer un fonds financé de manière collective pour encourager le journalisme indépendant au Brésil. Baptisé Multidão, ou «foule», le projet a été lancé en novembre et les contributions seront lancées début 2019. Inversant la logique habituelle du crowdfunding (qui consiste à d’abord trouver des créateurs ou créatrices et des projets à soutenir), Multidão veut trouver d’abord les contributeurs, puis chercher les projets méritant d’être financés.

«C’est une réponse à l’idée selon laquelle le journalisme n’aurait pas de rôle social, qu’il serait tout le temps partisan et compromis idéologiquement», explique Machado. Il affirme que le but n’est pas de s’opposer au nouveau président, mais simplement de donner de la crédibilité au journalisme. «Nous voulons agir pour éviter que des stratégies telles que la désinformation et le discrédit des médias ne se développent trop à l’avenir.»

Sur la sellette

Certains efforts allant dans ce sens avaient déjà commencé durant la campagne. Pendant les élections, le journal électronique indépendant de gauche Brasil 247 avait présenté le premier sondage sur les élections financé par le public. L’initiative, comme l’explique le fondateur du journal Leonardo Attuch, était née de la demande des lecteurs et lectrices, sceptiques envers les instituts de sondage traditionnels, dont certains appartiennent à de grands groupes de médias. En l’espace de quatre jours, il est parvenu à lever plus de 25.000 dollars (environ 22.000 euros) auprès de 2.800 personnes grâce au crowdfunding.

Aujourd’hui, Brasil 247 espère que le même public participera à la toute nouvelle campagne destinée à soutenir le travail de Jornalistas pela Democracia (Journalistes pour la démocratie), groupe d’une dizaine de journalistes expérimentés qui ont tenu des postes importants dans les principales rédactions du pays et utilisent désormais les réseaux sociaux ou des blogs personnels pour diffuser leur travail.

«Les entreprises médiatiques qui se montrent critiques envers le gouvernement craignent des représailles»

Ayant débuté sa carrière sous la dictature militaire dans les années 1960, Ricardo Kotscho (l’un des membres de Jornalistas pela Democracia et auteur de dix-neuf livres) était jusqu’à récemment commentateur politique pour Record, une société de médias appartenant au leader évangélique Edir Macedo. Mais quand l’organisme et sa direction se sont rapprochées de Bolsonaro durant la campagne électorale, Kotscho a été renvoyé. Il affirme craindre que les autres qui «ne s’adaptent pas aux temps nouveaux» ne subissent le même sort.

«L’opposition a disparu au Brésil. Elle est entrée en hibernation, affirme Kotscho. Les entreprises médiatiques qui se montrent critiques envers le gouvernement craignent des représailles ou ont peur des perdre des annonceurs. Mes collègues de la télévision marchent sur des œufs dès qu’ils parlent de Bolsonaro.»

Contre un recul des droits

Première agence de journalisme d’investigation du Brésil à but non lucratif, Agência Pública a annoncé qu’au cours des quatre prochaines années, elle se concentrera exclusivement sur les enquêtes et embauchera un correspondant à temps plein pour suivre le Parlement et le gouvernement directement depuis la capitale.

«Le message est qu’en ces temps où le type de journalisme que nous faisons est plus pertinent que jamais, nous décidons d’en faire plus, déclare Natália Viana, cofondatrice d'Agência Pública. Nous n’allons pas reculer, nous allons travailler encore plus dur.» Cela implique aussi, selon Viana, de se préparer à ce qu’elle qualifie de lynchage virtuel et à des attaques contre les droits humains fondamentaux, qui sont les principaux sujets de l’agence, mais sans répondre directement aux déclarations hostiles du nouveau président.

«Les politiciens qui ont des tendances autoritaires tendent toujours à dire qu’il y a une guerre menée contre eux dès que l’on enquête sur eux, affirme Viana. Quand un dirigeant arrive au pouvoir, il tient à y rester. La presse publie des faits. On ne joue pas du tout dans la même cour.»

«Ce qu’il y a de bien avec ce modèle, c’est qu’il ne demande rien en retour, si ce n’est de faire du bon journalisme»

Quoi qu’il en soit, nombre de journalistes brésiliens ont ressenti le résultat des élections comme un coup direct qui leur était porté. Au magazine féminin en ligne AzMina, une partie de la rédaction a eu peur que la rhétorique misogyne et homophobe du nouveau président ne présage un véritable recul des droits (par le passé, Bolsonaro a, par exemple, voté contre une législation prévoyant de durcir les sanctions pour les homicides sexistes, et il a soutenu un projet de loi qui annulerait les dispositions prévues dans le système de soins médicaux pour les victimes de viol.

Cofondatrice du magazine, Carolina Oms a déjà commencé à planifier l’année à venir. En plus d’avoir augmenté l’objectif mensuel de sa campagne de crowdfunding, le magazine fondé en 2015 a l’intention de renforcer sa couverture de sujets de niche qui comptent aux yeux de son lectorat cible, comme la sexualité ou l’identité de genre, tout en tentant d’élargir le dialogue à un public plus vaste. Dernièrement, AzMina a publié des articles sur les femmes du Congrès qui formeront bientôt l’opposition à Bolsonaro et sur les effets de l’élection, notamment sur les femmes et les minorités.

«Ce qu’il y a de bien avec ce modèle, c’est qu’il ne demande rien en retour, si ce n’est de faire du bon journalisme», déclare Oms. Afin d’encourager ce travail, la rédaction du magazine a lancé une campagne publicitaire disant: «Nous savons bien que la situation du Brésil vous pousse à boire, mais si vous preniez deux bières de moins par mois, vous pourriez vous abonner à AzMina».

Isabela Dias

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