Monde / Économie

En Turquie, l'inflation atteint des records et le peuple s'impatiente

Temps de lecture : 7 min

Si les «gilets jaunes» ne se sont pas –encore– exportés au pays d'Erdogan, la «crise de l'oignon» concentre toutes les attentions.

Affiche de la campagne gouvernementale «Lutte totale contre l’inflation» devant un supermarché turc | Marion Fontenille
Affiche de la campagne gouvernementale «Lutte totale contre l’inflation» devant un supermarché turc | Marion Fontenille

Coupant l’herbe sous le pied à qui en aurait eu l’idée, Devlet Bahçeli, le président du Parti d'action nationaliste (MHP), a prévenu: «S’il existe des aspirants au terrorisme des gilets jaunes, ils en paieront un lourd tribut.»

Ces menaces n’ont pourtant pas empêché plusieurs milliers de personnes de manifester à Istanbul et Diyarbakır. Pas de vague jaune, mais des clins d’œil, comme des pancartes sur lesquelles ont pouvait lire «du travail, du pain, la liberté». En cause, l’inflation, qui a atteint dans le pays un chiffre tristement record en octobre 2018: 25,24% –du jamais vu en quinze ans.

Douche froide à la caisse

En Turquie, l’augmentation des prix est devenue le principal sujet de discussion. À la caisse d’un supermarché, la quinquagénaire Hülya ne peut s’empêcher de lâcher un soupir indigné. Elle compte minutieusement les articles qu’elle range dans son sac. Il y en a moins d’une dizaine, seulement des produits de base: des fruits et légumes, du riz, des pâtes.

Et pourtant, au moment de payer, c’est la douche froide. «J’en ai pour quatre-vingt livres turques [près de treize euros, ndlr]. Nous sommes quatre à la maison. Je ne pense pas pouvoir tenir la semaine avec ce que j’ai acheté. J’ai beau compter et faire attention, je paie toujours trop cher une fois à la caisse.»

Quelques rayons plus loin, un homme salive devant 500 grammes de viande hachée. «Je n’en ai pas mangé depuis des mois, confie-t-il. Nous n’avons que mon salaire pour vivre. J’ai deux enfants. Par les temps qui courent, il est devenu impossible d’acheter de la viande pour toute la famille.»

Des «promotions spéciales» dans les rayons des supermarchés | Marion Fontenille

Les sacrifices se font à tous les niveaux. Ali est professeur. Cet été, il a voyagé dans le pays en voiture pendant un mois. Des vacances qui lui ont coûté cher: il vient juste de finir de payer l’essence. «Le prix du litre d’essence était à plus de six livres turques [un euro environ, ndlr] cet été. Au total, j’en ai eu pour 2.000 livres turques [plus de 320 euros, ndlr], soit quasiment un mois de salaire, payées à crédit. Du coup, j’ai arrêté d’utiliser ma voiture pour le moment», raconte-t-il.

Pour décrire la situation, l’économiste Seyffetin Gürsel parle de «choc inflationniste». «Il va sans dire que pour la Turquie, et plus généralement les économies émergentes, si la monnaie locale se déprécie fortement et rapidement, c’est que l’on entre dans une phase inflationniste. La raison est très simple: vous importez des produits intermédiaires, l’énergie par exemple (ce qui est le cas de la Turquie), dont les prix sont fixés en dollars. Fatalement, leur prix en livres turques augmente, et le choc est d’autant plus rude lorsque leur cours augmente au niveau mondial. Et peu de produits de consommation sont produits en Turquie.»

«Lutte totale»

Le gouvernement s’est lancé dans une guerre contre l’inflation –une bataille menée sous le nom de «lutte totale». Dans une annonce d’octobre 2018, le ministre turc du Trésor et des Finances Berat Albayrak –autrement appelé le «Damat», «gendre» en turc, puisque son beau-père n’est autre que le président turc Recep Tayyip Erdoğan– a déclaré: «Toutes les entreprises qui soutiennent cette lutte ont affirmé qu’elles appliqueraient une réduction de minimum 10%, avec le logo déterminé.»

Une puissante stratégie de communication a été mise en place, avec un site internet dédié et des milliers d’affiches estampillées des logos «Luttons contre l’inflation» et «La Turquie vaincra» placardées dans les rues et les rayons des magasins concernés.

Quelque 2.500 entreprises sont aujourd’hui signataires du programme. Parmi elles, les supermarchés Migros, 2.059 magasins dans tout le pays, ont immédiatement répondu à l’appel du gouvernement.

Comme l’explique Özgür Tort, son président-directeur général, le groupe a souhaité se positionner comme leader du mouvement face à «cet enjeu national»: «Il était important d’agir vite. Nous pensons que cette campagne est une aide dans le budget des consommateurs, et plus généralement qu’elle va permettre de réduire l’inflation.»

Chez Migros, une liste de 128 produits alimentaires et ménagers à cibler a été créée. «Nous avons appliqué une réduction de 10% sur un ou deux produits de chaque catégorie. Cela concerne l’huile, le sucre, le lait ou encore les produits d’entretien et les shampoings. Au-delà de la campagne, nous réservons 30% de notre budget annuel pour les promotions», précise Özgür Tort.

Police des prix

Quand le responsable de la crise n’est pas extérieur au pays, c’est en interne que l’on cherche les boucs émissaires. Autrement dit, il existe dans la «lutte totale» contre l'inflation de bons et de mauvais élèves. Pour ces derniers, le gouvernement a mis en place une «police des prix».

Dans le cadre de sa nouvelle mission, le personnel de la police municipale organise des rondes dans les supermarchés, épiceries et marchés de leurs arrondissements. Sur Twitter, plusieurs mairies du pays affichent fièrement les photos de leurs équipes déambulant dans les allées et vérifiant une à une les étiquettes des produits.

À ce jour, plus de 4.000 inspections ont été menées. Au premier passage, la police adresse un avertissement, avec la promesse d’une amende si les prix ne sont pas rectifiés.

Les chaînes de télévision pro-gouvernementales en ont fait leurs choux gras: pas un journal TV sans un reportage embedded auprès de la police des prix. Des journalistes n’ont pas hésité à se mettre en scène, allant jusqu’à peser des œufs en direct pour démasquer une supercherie: le grammage indiqué sur la boîte des œufs n’est pas respecté.

«J’ai remarqué au cours de mes reportages ou en faisant mes courses que certains produits ont augmenté de 90%», note sous couvert d’anonymat un journaliste, qui compare la situation économique du pays aux terribles années 2000. À l’instar de ses collègues, il a appelé le public à composer le 153, numéro mis en place par le gouvernement pour dénoncer de possibles abus dans la hausse des prix.

Hors caméra, il confie néanmoins que «ces inspections sont inutiles. Je les ai suivis lors d’une de leurs tournées, et le responsable de l’équipe m’a clairement dit: “Nous n’avons pas l’autorité pour ça. Je ne sais pas sous quelle autorité ou selon quelle loi nous faisons cela.” En fait, les policiers ne mettent pas d’amende aux commerçants. Ils écrivent juste un rapport et l’envoient à d’autres autorités.»

L’oignon est devenu le symbole de cette crise. Son prix au kilo a augmenté de 543% en un an, selon l’institut turc de statistiques. «Ils disent qu’une maladie a ruiné les récoltes. Allons bon! Vous l’avez gâché, vous l’avez rendu malade», a immédiatement tonné le président turc Recep Tayyip Erdoğan.

Des perquisitions spectaculaires ont été menées dans les hangars où sont stockées les récoltes; «1.300 tonnes d’oignon ont été retrouvées à Ankara», titrait le journal pro gouvernemental Sabah, précisant que «même les gendarmes ont été choqués».

Meral Akşener, la représentante du Bon Parti (Iyi), une formation de droite nationaliste, s’est esclaffée sur Twitter: «Erdoğan a décrété que l’oignon était une organisation terroriste.»

Enjeu électoral

Blagues mises à part, la chasse aux sorcières semble porter ses fruits. Deux mois après la mise en place du programme économique, l’agence de statistiques a annoncé une baisse de l’indice des prix à la consommation de 1,44%, soit un taux d’inflation à 21,62% pour le mois de novembre 2018.

«Il est possible de faire chuter l’inflation, concède l’économiste Seyfettin Gürsel, non pas par la lutte totale, mais parce que le taux de change est stabilisé. Et nous sommes très probablement en train de traverser une période de récession. On pourrait tout à fait avoir une inflation de 18%-19% l’année prochaine. Mais la faire baisser signifie que les taux d’intérêts nominaux resteront élevés. La récession va faire augmenter le chômage. Dans ces moments difficiles, quelle direction prendra le président?»

En Turquie, il est coutumier de dire que le peuple vote avec son porte-monnaie. Le spectre des élections municipales du mois de mars prochain est dans tous les esprits. Il est peu probable que le gouvernement prenne des initiatives drastiques d’ici à cette échéance. Si en revanche l’AKP, le parti au pouvoir, sort vainqueur, le président Recep Tayyip Erdoğan et son gouvernement pourraient décider d’un tournant économique majeur. «Soit il faut changer de vision, soit il faut changer les règles», prévient Seyffetin Gürsel.

L'instauration de la police des prix, contraire aux règles de base d’une économie libérale –modèle mis en place dans le pays à la fin des années 1980–, constituerait-elle les prémices de ce changement?

Quoi qu’il en soit, et malgré les annonces répétées, l’objectif d’une inflation à 5% paraît hors d’atteinte. Et le client privé de protéines de conclure: «10% de réduction, c’est bien, mais le passage à la nouvelle année est aussi synonyme de taxes supplémentaires sur de nombreux produits.»

Le 1er janvier, alors que la population turque s’attendait à se réveiller avec toute une nouvelle série de taxes, Berat Albayrak a annoncé que la campagne continuerait pendant trois mois et que certains produits ne seraient pas taxés. Un compte rond, du moins jusqu’aux élections.

Marion Fontenille Journaliste indépendante

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