Culture

Les Vénus callipyges n'ont jamais été aussi contemporaines

Temps de lecture : 5 min

Quelque 30.000 ans après les fameuses statuettes préhistoriques, les corps féminins aux formes plantureuses sont à nouveau célébrés par l'industrie culturelle et la mode.

Kim Kardashian West à Los Angeles, le 20 juin 2018 | Presley Ann / Getty Images North America / AFP - La «Vénus de Willendorf», exposée à Vienne, en Autriche | Helmut Fohringer / APA / AFP - Défilé printemps-été 2018 de Thom Brown, le 3 octobre 2017 à Paris | François Guillot / AFP
Kim Kardashian West à Los Angeles, le 20 juin 2018 | Presley Ann / Getty Images North America / AFP - La «Vénus de Willendorf», exposée à Vienne, en Autriche | Helmut Fohringer / APA / AFP - Défilé printemps-été 2018 de Thom Brown, le 3 octobre 2017 à Paris | François Guillot / AFP

Fesses rebondies et poitrine opulente: ce physique à l’opposé des canons d’une beauté définie par la mode, les mannequins et les magazines a désormais de plus en plus droit de cité –grâce soit notamment rendue aux courbes de Kim Kardashian.

Grosses et belles fesses

Le fantôme des Vénus callipyges du paléolithique planerait-il sur notre époque? Progressivement découvertes depuis la fin du XIXe siècle, ces statuettes ont des fesses rebondies, des seins opulents, du ventre, et la plupart du temps des bras et des jambes à peine esquissées.

Associées à un idéal de beauté et à l’amour, ces œuvres sont appelées Vénus, entre idole et déesse. Le terme a sans doute été forgé par Joseph Szombathy, l'un des découvreurs de la Vénus de Willendorf. La plupart ont été retrouvées en Europe, et on en compte un peu plus de 250.

Parmi les plus célèbres, on peut citer les Vénus de Lespugue (France), de Weinberg (Allemagne), de Kostienki (Russie) ou de Monpazier (France). La plus ancienne d'entre elles a été découverte en septembre 2008 en Allemagne: il s'agit de la Vénus de Hohle Fels, datant de plus de 35.000 ans.

Le terme Vénus est souvent associé à deux qualificatifs: stéatopyge, soit de grosses fesses, et callipyge, soit de belles fesses. Les interprétations les plus fréquentes ont été liées à une fécondité annonciatrice de maternité. L'archéologue et ethnologue André Leroi–Gourhan a imaginé une typologie et décrit les statuettes selon un schéma morphologique de losange.

De Willendorf au «fat activism»

Du haut de ses onze centimètres (même pas la taille d’une Barbie), la petite Vénus de Willendorf est devenue un modèle pour les revendications d'acceptation de la rondeur.

Dans son livre Fat Activism, la psychothérapeute et activiste Charlotte Cooper l'utilise comme exemple: «Cette figure montre que les gens ont connaissance de ce à quoi ressemble une personne ronde depuis longtemps.»

Sur le site de l'artiste militante Brenda Oelbaum figure également le «Venus of Willendorf Project». Et des comptes Instagram comme @venusofwillendorfchronicles multiplient les clichés callipyges.

Symbole sexuel, la belle Vénus a même fait des apparitions dans des séries télévisées et des films. Dans The Young Pope, l'une de ses reproductions est à l'origine d'une phrase culte de Jude Law, qui incarne le pape Pie XIII: «Stop looking at the Venus of Willendorf in that way.» Une réplique fait également office de pendentif pour Buffalo Bill dans Le silence des agneaux, et de cadeau d’anniversaire dans Borgen.

En France, quelques égéries ont joué la carte de la taille XXL. Anne Zamberlan a posé pour plusieurs campagnes publicitaires pour Virgin Megastore, avant de publier Coup de gueule contre la grossophobie. Naco, alias Madame Paris, figurait dans une campagne pour Uber, intitulée «Uberdumat».

La Vénus noire, film d’Abdellatif Kechiche, contait l’histoire inspirée de faits réels de Saartjie Baartman, qualifiée de «Vénus hottentote». Dans Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir décrivait ce physique: «La forme la plus naïve de cette exigence, c’est l’idéal hottentot de la Vénus stéatopyge, les fesses étant la partie du corps la moins innervée, celle où la chair apparaît comme un donné sans destination. Le goût des Orientaux pour les femmes grasses est de la même espèce.»

Kim Kardashian, nouvelle icône

Avec l’évolution des idéaux véhiculés par les stéréotypes de la mode et de l’idéal de la «taille mannequin», le corps féminin est toujours représenté en taille 36, mais avec en principe des normes à respecter, dont celle de ne pas avoir un indice de masse corporelle (IMC) inférieur à 18,5.

À l’opposé d’une minceur magnifiée, Kim Kardashian, star de la téléréalité et d’Instagram, affiche fièrement poitrine et fesses –en témoigne notamment la série photographique réalisée par Juergen Teller en 2015. Icône de la beauté à sa façon, elle n’hésite pas à mettre son corps en avant en en faisant réaliser un moulage pour son parfum KKW Body.

Cette création s'incrit dans le droit-fil des flacons anthropomorphiques célébrant le corps féminin.

En 1937 déjà, Leonor Fini avait modelé le magnifique Shocking de Schiaparelli en s’inspirant des courbes de Mae Mest, et plus précisément du buste utilisé par la couturière de l’actrice. Plus récemment, Classique de Jean Paul Gaultier habillait en 1993 un buste féminin d’un costume chair, avec parfois l’ajout d'un corset ou autres panoplies vestimentaires.

Au mois de novembre 2018, Kim Kardashian a ajouté à son credo «body positive» la diversité, avec KKW Body II et Body III, en différentes nuances de gris perle, ivoire et marron.

Diversité sur les podiums

Côté mode, le défilé printemps-été 2014 de Rick Owens avait mis en scène une performance de stepping réalisée par des danseuses américaines aux physiques divers, dont un grand nombre de femmes rondes.

Thom Browne, dans sa collection printemps-été 2018, a lui orchestré une féerie fantaisiste avec silhouettes futuristes, licorne et deux créatures étranges similaires à des Vénus préhistoriques revisitées, avec trois paires de seins superposées fusionnant avec des fesses rebondies, le tout trottinant sur des pointes.

Si Rihanna a créé sa marque de cosmétiques Fenty, elle dispose aussi d'une collection de lingerie, Savage X Fenty. En septembre 2018 a eu lieu son défilé, bien loin des stéréotypes de la perfection plastique établis par Victoria’s Secret. Le show mettait en scène des mannequins aux mensurations classiques, mais aussi une femme enceinte et un certain nombre de femmes rondes –une initiative saluée par le public.

Pour le printemps-été 2019, l’étonnante mais aussi émouvante collection de Comme des garçons a elle aussi interrogé le corps féminin, qui y est quasi autopsié, avec des ouvertures sur le ventre en forme d'étrange césarienne textile. Des protubérances, des excroissances s’échappent du vêtement, nouveaux attributs incongrus. Ces parties couleur chair et habillées de tatouages n’hésitent pas à déborder du corps et à se poser de façon démesurée au niveau des fesses.

Qu’ils viennent de la mode, des idoles du temps présent ou de la pub, une multitude de signes œuvrent ainsi pour une meilleure acceptation de la diversité des corps féminins. Nous pourrions bien être en train d'assister à une véritable réhabilitation des physiques callipyges, déjà honorés par Apollinaire dans les Poèmes à Lou, avec À la partie la plus gracieuse.

«Mars et Vénus le reverrai-je
Cet édredon de Cupidon
Ô gracieuse et callipyge
Tous les culs sont de la Saint-Jean
Le tien leur fait vraiment la pige
Déesse aux collines d’argent
[...]
Aussi belle croupe je t’aime»

Antigone Schilling

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