Politique / Culture

Houellebecq est constant dans ses répulsions, Macron ne l’en décore pas moins

Temps de lecture : 7 min

Ses livres n’ont pas besoin d’une belle breloque. Une médaille française n’a pas besoin de lui.

Boris Roessler / DPA / AFP (à gauche) et Ludovic Marin / AFP (à droite)
Boris Roessler / DPA / AFP (à gauche) et Ludovic Marin / AFP (à droite)

Au début de l’an 19, je deviens personnage d’un mauvais Houellebecq; un quasi-vieux de mince renommée conjure ce que le temps lui vole dans un hoquet de morale, et nourrit le bruit et son orgueil vaincu. Je tweete donc ceci le 1er janvier, ayant lu que Michel Houellebecq devenait chevalier de la Légion d’honneur, me souvenant de ses propos d’après-boire que m’avait révélés l’Obs, et d’autres tenus à jeun, autant de méchancetés à l’encontre de quelques millions de Français et Françaises, méchancetés que la République honorait donc avec l’ensemble du bonhomme.

Un peu plus de 124.000 impressions, me dit Twitter en un matin nouveau, où j’apprends que la médaille de Houellebecq lui sera remise par le président de la République, qui a décidé lui-même que l’écrivain serait honoré. Un demi-millier de retweets et ces commentaires d’indignés et ravies qui font de Twitter un univers houellebecquien, sale ou désarmé et que l’ironie saisira, et ceci est pour toi, @RoseVaast, qui est heureuse que Michel soit médaillé ainsi que Marin, ce jeune homme battu pour avoir défendu des amoureux à Lyon, @RoseVaast qui poste des photos d’animaux abandonnés et se réclame aussi du grand Colbert sur son profil du réseau social; quel personnage ferait-il de Rose, ce Houellebecq qu’elle aime, «MH est un écrivain hors pair au XXIe siècle, fin observateur, écriture riche, élégante et nuancée, un pur bonheur à lire», comment saurait-il l’écorcher?

Dans la vérité qu'il exprime, une répulsion commune

Houellebecq n’invente rien, nous lui offrons tout, nos gentillesses aussi de désemparés, il ne tiendrait qu’à lui d’en rester tendre, et de fermer ensuite sa gueule entre ses livres. Rose a raison sans doute et j’ai tort de m’en faire, si un auteur décroche une breloque, et si un président la lui accroche, dont l’âme frissonne aux livres et qui tutoya Houellebecq quand il le connut, l’an 2016, quand si peu laissait supposer sa suite… C’était aux Inrocks, journal de gauche dans le vent, vieille carpette de papier de Houellebecq en dépit de toutes les rebuffades d’une icône qui désormais prophétise aux confins de l'extrême droite; les Inrocks courtisaient Macron en prime et l’offraient à l’écrivain, ils semblent à relire ravis l’un de l’autre, et Houellebecq prônait devant l’alors ministre ce référendum d’initiative populaire que désormais les «gilets jaunes» réclament: quelle prescience!

J’espère les exégètes, qui font de Houellebecq un prophète, ou d’autres, qui révéreront l’intuition de Macron. Ils se connurent aux Inrocks, la relation naquit, comme peut en nouer l’homme qui nous préside avec ceux qui se distinguent ou distraient; un dîner à Bercy où Houellebecq enivré s’endormit, la chronique l’atteste, une bonne idée… Emmanuel Macron qui nous est tout, puisque notre Élu, décide de son absolue liberté qu’en notre nom, Français et Françaises, il offrira à Houellebecq cette médaille venue du Consulat et que François Mitterrand remit à mon père, je préférais ce temps.

Houellebecq est notre moraliste comme Molière fut celui du Grand Siècle

Houellebecq a donc servi la France et la France l’embrasse. Pourquoi pas, d’apparence. Ses livres se vendent et s’exportent et portent une France comme le monde l’attend; nous y retrouvons-nous? Elle exhale nos frustrations d’endeuillés du sexe et de la puissance, et toutes les ruses et les lâchetés que nous porterons, excusés à peine de nos souvenirs. Dans son Soumission, qui annonçait l’inéluctable capitulation devant un islamisme doucereux, on lisait chez Houellebecq un amour pour Huysmans qui valait bien, somme toute, un Lagarde et Michard pour adultes.

J’apprends la littérature avec Houellebecq, je ris aussi dans ses livres, de bon cœur ou de fiel suave, on aura décoré pour moins que cela? Et à quiconque s’indigne, on opposera, comme dans les meilleures dissertations du bac de français, qu’on ne saurait confondre l’écrivain et ses opinions, et on opposera, comme dans les meilleures copies d’une hypokhâgne, que le Souverain, en France, protège les arts et les couvre et les absout des médisances. On se dira alors, comme dans les meilleures analyses d’un chroniqueur politique ayant fait ses humanités, que Houellebecq est notre moraliste comme Molière fut celui du Grand Siècle, et à cet égard, un ruban rouge dira notre vérité.

Et justement, ceci est ennuyeux.

Dans la Vérité qu’exprime Houellebecq, prospère une répulsion commune, que ses adeptes ou ses complices justifient de culture, d’identité, ou de nos martyrs du terrorisme, et dont on prétend parfois, interdire le nom. L’islamophobie, cette banalité de l’air du temps, est ce qui autorise, au nom de la France, à détester des Français et Françaises pour leur manière de croire, ou d’être, ou de prier, et on peut, celles-là, les écorcher sans même y penser, d’une phrase, d’une autre, d’une breloque, leur souffrance ne compte pas. Michel Houellebecq, de grand talent, excelle en la matière. Qu’importent ses raisons? Il manque au bestiaire de Houellebecq son propre personnage, de conteur cynique ayant épousé la banale détestation de son temps, où de lettré dévoyé, devenu bibelot des extrémistes, et cultivant ou abritant sa vilenie derrière une désinvolture perdue, ou les désarrois de la boisson.

Que des Français de confession musulmane doivent se faire à l’idée que leur tristesse ne compte pas, c’est la vérité d’une médaille que la République accorde à Michel Houellebecq

En 2013, mais c'est si loin, le propos fut rapporté par un écrivain et l’Obs a raconté cet écrivain en 2016. Houellebecq buvait de l’absinthe et s’en trouvait, l’alcool libère, prêt à appeler dans une interview à voter Marine Le Pen et à réclamer la guerre civile contre l’islam. À qui aurait-il confié cette interview vengeresse? À Valeurs Actuelles dont il est désormais un fétiche, aux Inrocks, toute honte bue? Dissuadé de ce scandale par une petite amie, pourtant outé par un convive puis un hebdomadaire, Michel Houellebecq, chacun est libre, est constant dans ses refus. Emmanuel Macron, chacun est libre, l’en décore pourtant. Qu’il épingle celui qui lui aurait préféré Madame Le Pen témoigne de sa bénévolence, ou de l’esprit de conquête, puisqu’en 2017, Houellebecq aurait voté pour lui, de ce curieux argument, de pure sociologie: «Que je le veuille ou non, je fais partie de la France qui vote Macron parce que je suis trop riche pour voter Le Pen ou Mélenchon». Mais qu’il décore celui qui voulait chasser l’islam de notre pays, anticipe notre consentement. Hélas, le président l’aura.

Croit-on que la défense des musulmans, de leur droit assez banal à ne pas être peinés dans leur pays (et je ne parle même pas ici des débats obsessionnels, mais formellement légitimes au pays de Voltaire, sur tel ou tel point vestimentaire), parce que leur pays le leur dit, puisse émouvoir quiconque? Que des Français de confession musulmane doivent se faire à l’idée que leur tristesse ne compte pas, c’est la vérité d’une médaille que la République accorde à Michel Houellebecq, et la littérature n’en est que le masque commode. Ses livres n’ont pas besoin d’une belle breloque. Une médaille française n’a pas besoin de lui. Emmanuel Macron, dans les crises et les crises, n’a que faire de décorer un auteur que la critique célèbre d’une quasi-unanimité? Justement si, et comme souvent, il s’agit encore, à nouveau, de notre président, dont la manie du «en même temps», jadis charmante, confine désormais à l’absurde.

Dans l’ambiance identitaire, Macron, ce fut et reste son prix, refusa d’abdiquer son libéralisme, et jamais, comme d’autres hommes d’État, se livra aux vulgarités que l’on sait sur l’islam. Mais en même temps, il décore Houellebecq, que l’absolu laïque Manuel Valls réprouvait, politiquement, au moment de Soumission. Lui, Macron, qui voulait enseigner au Pays que sa diversité complexe était une force, et que la défaite n’était pas son destin, décore et donc valide un homme de pure réaction, et un écrivain dont l’œuvre ne dit que la fin de la France. Il nous dit vivant, mais s’amuse, le président, avec notre croque-mort, il combat la foule au nom des réformes et de la raison des élites mais célèbre celui qui serait, ai-je lu dans le Figaro, l’écrivain même de la révolte des «gilets jaunes», et dont le Sérotonine vanterait la beauté de l’émeute armée, et du sacrifice ultime.

Sans doute s’en amuse-t-il, le président, dont l’intelligence est supérieure à la nôtre, comme le talent de Houellebecq est incomparable à nos petites fâcheries. Il choisit qui décorer, selon son plaisir, à son choix, à son moment, pour donner un peu de plaisir à celles et ceux qui le combattent, par cynisme élégant, par habileté esthétique, ou sans raison, parce qu’il veut, et s’il veut, il peut. Et les compères, l’écrivain et le président, se ressemblent, supérieurs, immunes de nos grotesques tristesses. Il nous reste au moins cela.

Claude Askolovitch Journaliste

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