Égalités / Société

«On m'a expliqué qu'avec un parcours psy comme le mien, mon agresseur ne risquait rien»

Temps de lecture : 11 min

Infériorisées et infantilisées, les femmes handicapées victimes de violences sexistes et sexuelles rencontrent de nombreuses difficultés à être entendues par la justice et la police.

Plus la société, la justice, la police, portent un regard dubitatif sur les femmes handicapées, moins celles-ci osent témoigner. | Matthew Henry via Unsplash License by
Plus la société, la justice, la police, portent un regard dubitatif sur les femmes handicapées, moins celles-ci osent témoigner. | Matthew Henry via Unsplash License by

«Quand j’ai verbalisé ce viol dans un commissariat, on m’a dit: “Le viol entre époux n’existe pas”», raconte Emma*. Sexisme, manque de formation, lourdeurs judiciaires… Les femmes victimes de violence sexuelle ont souvent toutes les peines du monde à être reconnues comme telles par la police et la justice. Mais la réalité est bien pire pour les femmes handicapées, victimes de sévices que la société refuse de voir. Aux préjugés à l’égard des femmes s’ajoutent ceux vis-à-vis du handicap, comme je l'écrivais sur Slate en novembre dernier.

D’un handicap physique, on postule un handicap psychologique, parce que la démarche mal assurée fait penser à une fragilité psychologique. S’ajoute aussi une infantilisation plus grande. Et le sentiment que c’est «moins grave» de violer une personne handicapée, ou pire, que c’est même lui «faire une fleur» que de s’intéresser à elle. Nous avons interrogé plusieurs femmes qui sont allées au commissariat, ont tenté une procédure judiciaire, et se sont heurtées à un mur.

«Revenez, le temps qu’on cherche un interprète...»

Les difficultés commencent avant même d’avoir parlé à un ou une agente. Les commissariats ne sont pas tous accessibles en fauteuil, par exemple, de même que les tribunaux. Et il n’y a pas d’interprète en langue des signes dans les commissariats. Alors qu’on sait qu’il est déjà très difficile pour une victime de violences sexuelles de décider d’aller porter plainte, tous ces obstacles découragent encore plus ces femmes de se confier.

Anne-Sarah Kertudo est non voyante, et directrice de l'association Droit pluriel, qui milite pour «une justice accessible à tous» (et toutes). Elle a récolté de nombreux témoignages de femmes, dont certaines avaient des difficultés d’élocution et lui ont raconté devoir «mimer au policier» une scène de viol... «La plupart du temps, pour ces femmes sourdes ou muettes, il faut repasser au commissariat une deuxième fois. On leur dit “revenez, le temps qu’on cherche un interprète”.»

Et les galères d'accessibilité ne s’arrêtent pas une fois l’instruction en cours. Qui a suivi un procès sait à quel point ce peut être long et éprouvant. Pour les personnes sourdes, il faudrait au moins deux interprètes qui se relaient, mais ce n’est pas toujours le cas. Anne-Sarah Kertudo se souvient d’une enfant sourde, victime de viols répétés, qui n’a pas pu entendre les derniers mots de son agresseur avant le verdict, car l'unique interprète du procès était épuisée, et avait dû faire une pause. «La justice l’a abandonnée à ce moment-là», commente la directrice de Droit pluriel.

Des femmes handicapées jugées moins crédibles

Outre ces difficultés d'accessibilité, c’est le regard de certains membres de la police, et de professionnelles et professionnels de la justice sur le handicap qui pose problème. Et qui ampute les droits de ces femmes. «Dès qu’on sait qu’il y a “ça”, c’est “elle est folle”, ou “elle prend des médicaments, donc elle doit fabuler, ne pas se rappeler des choses”», raconte Valérie, 42 ans, atteinte d’une compression de la moelle épinière (syndrome de la queue de cheval). «Quand les gens vous voient mal marcher, ils pensent que le handicap est mental», ajoute-t-elle.

Mais qui dit trouble cognitif, ou trouble émotionnel, ne veut pas dire affabulatrice. Les personnes qui ont des difficultés d’élocution, ou qui sont sujettes à l’angoisse ou au stress à cause d’un handicap, sont pourtant souvent regardées de travers par les institutions. Comme le montre l’exemple de Lila, 43 ans, dans le webmarketing, handicapée moteur (elle marche avec une canne) et aphasique (un trouble du langage) suite à un AVC: «Une veine a saigné au niveau du cervelet et a provoqué deux hématomes. Après dix jours de coma, je me suis réveillée avec une hémiplégie sévère, paralysie faciale, perte d’une oreille et des séquelles dites cognitives».

«Quand les personnes atteintes d’un handicap psychique se présentent au commissariat, la tendance c’est “oh là là, un fou, il faut s’en débarrasser”»

En août 2017, elle s’endort dans son appartement au rez-de-chaussé, un logement social au Kremlin-Bicêtre. Un homme s’introduit dans la pièce, et lui touche le sexe pendant qu’elle dort. Elle parvient à le faire fuir, et se rend le jour même au commissariat. L’homme est entendu plus tard par les forces de l’ordre, et affirme qu’il y a eu «relation consentie». La réaction des policiers la surprend: «On me demandait: “Êtes-vous sûre que vous n’avez pas oublié que vous lui aviez ouvert la porte?”». Elle perçoit le doute dans leur regard. Lila est persuadée que son aphasie joue contre elle: «Cela m’a desservie. Les mots sont compliqués à trouver, et cela a rendu mon témoignage pas crédible», lâche-t-elle.

«C’est parole contre parole et c’est aggravé quand on est handicapée», commente Caroline Mécary, signataire avec un collectif d’avocates et d’avocats d’une tribune qui demande une meilleure application du droit contre les violences faites aux femmes.

«J'ai voulu porter plainte, mais on m'a expliqué (les policiers) qu'avec un parcours psy comme le mien (passages en hôpital psychiatrique et reconnaissance d'un handicap), mon agresseur ne risquait rien parce qu'il était en école d'ingénieurs», témoigne aussi Zoé*.

«Régulièrement, on dit aux personnes handicapées mentales qu’elles n’ont pas le droit de porter plainte. Quand les personnes atteintes d’un handicap psychique se présentent au commissariat, la tendance c’est “oh là là, un fou, il faut s’en débarrasser”. Leur situation en fait des proies idéales», commente Anne-Sarah Kertudo.

Infantilisation et dépréciation

Ce regard se traduit souvent, trop souvent, par une infantilisation plus grande, au commissariat ou devant le juge: «Mais Madame, quand on est handicapée, on ne se rend pas seule chez des amis», aurait rétorqué le juge lors du procès à Lisa, 33 ans, violée par un ami qui l’avait invitée chez lui, selon son récit que nous avions déjà raconté.

Tiffany, 23 ans, assistante de direction dans une école, a aussi vécu ce regard infantilisant. Atteinte de troubles du spectre de l’autisme, elle affirme avoir été victime avec ses camarades d’attouchements et d’humiliations à caractère sexuel de 2010 à 2013 dans un institut, alors qu’elle avait 14 ans, de la part d’infirmiers de nuit.

«Ils me parlaient comme si j’étais une personne diminuée, comme à une petite fille»

À ce moment-là, beaucoup de jeunes femmes de l’institut reçoivent des médicaments pour dormir. Une fois la pilule absorbée et les jeunes femmes endormies, Tiffany voit s’exécuter devant elle un sinistre numéro: «Les infirmiers se glissaient dans le lit de la personne de ma chambre, et ils s’en prenaient physiquement à elle», dit-elle. C’est en parlant avec ses camarades qu’elles se rendent compte qu’elles sont nombreuses à subir le même sort, en plus de moqueries et de «blagues sexuelles» appuyées. En 2012, elle veut porter plainte.

Mais au commissariat, rien ne se passe comme elle l’attendait. «Ils me parlaient comme si j’étais une personne diminuée, comme à une petite fille, en me demandant si c’était pas les médicaments qui faisaient que je biaisais les choses. Ma parole était tout le temps remise en question. Du coup, j’ai voulu laisser tomber en accord avec mes parents», raconte-t-elle.

Les personnes handicapées ont intériorisé ce regard

Plus la société, la justice, la police, portent un regard dubitatif sur les femmes handicapées, moins celles-ci osent témoigner. Ambre, 18 ans, tient à raconter l’histoire de sa mère. Cette femme est devenue handicapée à 70% à la suite d’une hémorragie, qui a entraîné d’importants problèmes de mémoire.

Un jour, alors qu’elle est déjà mal en point, un voisin se glisse chez elle, et la viole avec les doigts. «Elle est décédée un mois plus tard, elle ne se nourrissait plus, c’était le coup de grâce», raconte Ambre, qui a essayé de convaincre sa mère de porter plainte, en vain. «Elle me disait que les gens n’allaient jamais la croire à cause de son handicap.»

«Handicap veut dire infériorité», analyse Anne-Sarah Kertudo, qui se bat pour que les définitions actuelles du mot «handicap» soient modifiées dans le Larousse de poche, Le Robert et Le Robert Junior. Le mot «handicap» est effectivement défini par le Larousse maxi-poche de 2018 comme un «désavantage quelconque, qui met en état d’infériorité». Et par Le Robert Junior 2018 comme une «chose qui diminue les chances de s’épanouir ou de réussir». «Les personnes handicapées sont vues comme inférieures, leurs droits sont moins défendus. C’est une population de seconde catégorie. La femme handicapée a intégré cela, et a d’autant plus de mal à se dire victime», poursuit Anne-Sarah Kertudo.

Violer une femme handicapée, c’est lui faire une fleur

Ce regard qui «infériorise» qu’ont en elles, parfois sans en avoir conscience, nombre de professionnelles et professionnels de la justice ou de la police, peut être très cruel. Avec l’idée qu’il serait finalement «moins grave» de violer une femme handicapée qu’une femme valide, ou pire, que ce serait lui «faire une fleur». Lisa* se souvient d’un juge d’instruction qui lui aurait lancé à la figure, en parlant de son violeur: «Est-ce que vous ne considérez pas qu’il vous a rendu service?».

Elle a eu exactement le même sentiment, quand les policiers se sont montrés dubitatifs quant à la réalité de l’agression sexuelle subie, et ont commencé à lui poser tout un tas de questions sur sa vie sexuelle: «Je suis en surpoids, je n’ai pas un physique très attrayant, donc ils se disent “finalement c’est peut-être elle qui a voulu une histoire”, genre à la limite il me rendrait service… Je suis une femme seule, handicapée, alors forcément je couche avec la première personne dans le quartier... Ils se disent que je suis tellement désespérée que voilà…».

Des confrontations plus difficiles

La justice et la police apparaissent parfois singulièrement mal adaptées aux personnes handicapées, notamment lors des confrontations. Ces épreuves, déjà bien douloureuses pour des personnes valides, peuvent s'avérer encore plus difficiles, voire impossibles, pour des personnes atteintes de troubles cognitifs.

Aurélie, 38 ans, cadre qui ne travaille plus à cause de son handicap ou cadre en invalidité de 2e catégorie, est devenue aphasique après un accident de voiture lorsqu’elle était adolescente. Elle est handicapée à 80%. Un jour, elle reçoit celui qu’elle croyait être un «ami» chez elle, une personne qui connaît son état. Elle est fatiguée et a une perte de connaissance sur son lit. «Il a descendu ma culotte et il m’a enfilée. Je lui ai crié “non”», dit-elle. Elle se rend au commissariat, et une confrontation est organisée. «Sur le coup, je n’ai pas signifié aux flics que j’étais tombée dans les pommes. J’étais en état de choc permanent, prise au piège de mon aphasie.»

Sans compter que les violences de l’institution peuvent redoubler les douleurs liées au handicap, et réveiller le trauma des violences sexuelles. «Ça m’avait cassée dans mon corps d’entendre ça, ça m’avait fait tellement mal que j’ai pas eu l’idée d’aller dans un autre commissariat», raconte Emma.

«Refaire plusieurs fois la même déposition, tout au long de l’année 2016»

Aurélie a quant à elle vécu une crise qui a conduit à une intervention de la police, mais cette intervention n’a fait que l’empirer: «Je suis allée sur le balcon pour me calmer, et mon copain a accouru, croyant que j’allais sauter. En bas quelqu’un m’a vu et a appelé les flics. Quand ils sont arrivés, ils m’ont passé des menottes. Mon copain n’arrivait pas à leur faire prendre conscience de la situation. Ils ont accentué la crise au lieu de l'arrêter. Ce sont les policiers qui, par leur intervention armée, entraînent un état traumatique», analyse-t-elle.

Tiffany, autiste qui dit avoir été abusée lorsqu’elle était en institution, a finalement déposé plainte en 2015, et cette fois sa plainte a été prise. Mais elle se souvient avoir dû «refaire plusieurs fois la même déposition, tout au long de l’année 2016», l’exposant à un grand état de stress: «J’avais les yeux qui partaient, la voix qui changeait…».

L'ignorance a des conséquences graves

Toutes ces souffrances pourraient pourtant être évitées, ou diminuées, avec des professionnelles et professionnels de police et de justice mieux formés. Très souvent, trop souvent, ces pros ignorent tout bonnement qu’ils font face à une personne qui a un handicap. «Ils voient des gens qui ne comprennent rien, qui s'énervent, qui sont agressifs», commente Anne-Sarah Kertudo. Pas des personnes handicapées. Savoir détecter un handicap permet pourtant d’avoir un regard plus conciliant sur la personne qui s’énerve ou semble absente.

Delphine, 36 ans, informaticienne, a été diagnostiquée autiste de haut niveau. Elle se souvient de violences conjugales à une période où elle ignorait encore qu’elle était autiste. Elle avait 20 ans, elle faisait des crises, et son compagnon, au lieu de l’aider, lui tapait dessus. Un jour, alors qu’elle se prend encore des coups, elle parvient à appeler sa mère, qui est avec une amie. Elles entendent toutes les deux les cris de sa fille et accourent lui prêter main-forte. Elles vont au commissariat pour porter plainte et témoigner, mais Delphine est encore en état de choc. «L’officier a dit à l'accueil qu’ils ne me recevraient pas, et que ma mère ferait mieux de me calmer, car j’avais “un petit problème”. Ils ont refusé de nous voir, et n’ont pas pris notre plainte.»

«Quand une femme aveugle doit trouver le commissariat et que le policier lui répond “c’est le troisième bureau en face”, vous sentez déjà que c’est pas adapté»

«Ces femmes se heurtent au manque de formation des personnels qui viennent prendre les plaintes, analyse Caroline Mécary. Moi-même je ne savais pas que les femmes handicapées avaient plus de probabilité d’être agressées ou violées», lâche l’avocate. La tribune qu’elle a signée pour la lutte contre les violences faites aux femmes demande justement une formation renforcée des juristes. Et pour Caroline Mécary, cette formation doit parler de «toutes les personnes en état de vulnérabilité», handicap compris.

«Il faut former aux bons comportements», abonde Anne-Sarah Kertudo. «Quand une femme aveugle doit trouver le commissariat et que le policier lui répond “c’est le troisième bureau en face”, vous sentez déjà que c’est pas adapté. Il ne comprend pas qu’il faut prendre la personne par le bras et l'accompagner», explique-t-elle. C’est pourquoi son association travaille en lien avec le Défenseur des droits pour permettre aux écoles d’avocates et de magistrats notamment, d’intégrer dès l’année prochaine un module d’enseignement. Les personnels des points d’accès au droit et les permanences juridiques gratuites vont aussi recevoir un apprentissage. La directrice de Droit pluriel espère que les policières et policiers pourront eux aussi, plus tard, bénéficier des mêmes formations.

En attendant, les femmes handicapées qui ont vécu ces violences tentent pour la plupart de se reconstruire sans la justice. Tiffany a abandonné la procédure judiciaire, dont elle n’avait pas de nouvelles. Elle s’est investie dans l’élection de Miss Curvy Lorraine 2018, où on l’a vue briller sur les podiums, fière de ses formes et de ce qu’elle est: «Ça a été une très belle revanche sur tout ça».

*Le prénom a été changé.

Aude Lorriaux Journaliste

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