Culture

Dans le sud de la France, on ne prend pas le loto à la légère

Temps de lecture : 6 min

[Carton plein - Épisode 1] L’hiver, les salles des fêtes des villages du Midi accueillent des milliers de lotos. Ces rendez-vous du week-end sont aussi codifiés qu’un congrès de start-ups.

Une fois la partie terminée, le brouhaha reprend avec le cliquetis des jetons qu’on retire des cartons. | Skitterphoto via Pixabay
Une fois la partie terminée, le brouhaha reprend avec le cliquetis des jetons qu’on retire des cartons. | Skitterphoto via Pixabay

C’est un dimanche après-midi ensoleillé de décembre, à La Fare-les-Oliviers, village de 8.000 âmes aux portes du Lubéron. D’instinct, on serait plus partant pour aller se balader au bord de la mer ou dans les Alpilles proches, mais le parking de la salle des fêtes est plein. De SUV rutilants ou de citadines fatiguées, s’extirpent des familles de trois ou quatre générations, gangs de mamies et jeunes couples. Tous et toutes s’apprêtent à participer à l’un des multiples lotos méridionaux de l’hiver.

Un bénéfice de 2.000 euros

Selon l’agenda en ligne Lotopassion, il y a au moins 10.800 lotos traditionnels chaque année en France, dont plus de 1.000 si on additionne la région Paca et l’Occitanie. En fait, d’après nos estimations, le chiffre peut être au moins doublé. C’est simple, en décembre et janvier, dans le Sud, il y a forcément un loto par week-end dans sa ville ou une voisine.

Calendrier des lotos de la commune de Saint-Just (3.000 habitants) dans l’Hérault. | Page Facebook du village

Si ces chiffres sont approximatifs, c’est qu’il est impossible de quantifier exactement les lotos. Aucune déclaration en mairie ou préfecture n’est requise. Aucun organisme national n’est chargé de recenser ces jeux de hasard. Aucune annonce préalable n’est obligatoire. Mais cela reste le meilleur moyen de rameuter du monde.

Dans les rues, sur les ronds-points, les poteaux, les devantures de boulangerie, les pancartes pullulent. La plupart des lotos sont organisés par des associations locales: le club de foot de la ville, une antenne du secours populaire ou du parti communiste, une amicale de retraités. À La Fare (Bouches-du-Rhône) ce dimanche, c’est Déclic, une association qui organise des vide-greniers et animations pour enfants, qui est aux manettes.

«C’est du travail mais on en tire un bénéfice incroyable», estime le trésorier, se félicitant que «85% des commerçants du village ont fourni des lots». Le président a accepté de nous ouvrir sa comptabilité: un loto de 400 personnes rapporte environ 1.500 à 2.000 euros (une moyenne qui rejoint les déclarations d’autres associations), une fois déduit l’achat de quelques lots et les frais. À raison d’un loto par an, cela représente la moitié du financement annuel. D’où la multiplication de ces rendez-vous.

Banderoles annonçant des lotos aux Pennes-Mirabeau (Bouches-du-Rhône) en décembre 2018. | Christine Laemmel

«Il y a cinquante ans, c’était uniquement au moment de Noël, beaucoup dans les cafés, se souvient René Domergue, sociologue spécialiste du Midi et auteur d’un livre sur le vocabulaire du loto. Depuis ça s’est répandu, il y a des lotos sans arrêt. Ça commence en octobre et ça finit en avril. Dans certains villages, vous en avez tous les jours pendant les fêtes. Question intensité, c’est énorme.»

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Un bon pour une pose de vernis et un jambon cru

Question folklore également. Le loto de village est aussi codifié qu’un congrès de start-ups. À l’entrée, on choisit ses cartons: de deux à cinq euros l’un, plus on en prend, moins c’est cher. En dessous de trois cartons, tu es un ovni. «Pour moi, c’est pas moins de six, lâche Marie, une habituée qui tourne quand elle le peut à dix lotos par an, que je choisis avec les chiffres de ma date de naissance et un peu au hasard.»

Une joueuse et son porte-bonheur à La-Fare-Les-Oliviers (Bouches-du-Rhône) le 8 décembre 2018. | Christine Laemmel

Dans la salle, les joueuses et joueurs sont alignés autour de grandes tables sur tréteaux. Micro et sac de boules numérotées à la main, un animateur se promène dans les allées prêt à vérifier les cartons gagnants et à départager les égalités. Les lots sont exposés sur une estrade. Un bon pour une pose de vernis, un jambon cru, un sèche-linge ou un week-end en thalasso, le style et la valeur varient.

«Il y a de très beaux lots parfois mais le plus grisant, c’est d’attendre», assure Marie. Le verbe prend un sens bien précis au loto. On entend souvent une personne murmurer à son voisin, «J’attends», sans plus d’explication. Cela signifie qu’il ne lui manque qu’un numéro pour compléter sa ligne. Une fois la partie terminée, le brouhaha reprend avec le cliquetis des jetons qu’on retire des cartons. Les vrais adeptes utilisent un bâton magnétique et des pastilles aimantées. Les touristes se font prêter des grains de maïs. Marie, elle, a son rituel: «J’isole les jetons que j'ai utilisés des autres. Pour la nouvelle partie, je pioche dans le premier tas et je peux ainsi voir si je marque plus ou moins qu'à la partie d'avant. Je ne sais pas comment ça m'est venu, c’est un peu bizarre».

Attablées sur scène, deux personnes font face à un boulier. De celle qui tient le micro dépend l’ambiance. Et donc la qualité du loto. C’est elle qui actionne la manivelle, donne le numéro et le jeu de mots qui va avec. Le «80» est «dans le coin», le «1», «lou pitchoun» (le petit). Les plus cultivés débitent tous les départements. Les chauvins font huer le «75». Les esprits grivois associent le «69» à un «bon appétit». Quand on est chanceux, on a tout en même temps.

Même les Belges parlent provençal au loto

C’est d’ailleurs surtout aux commentaires qu’on sent que le loto est un phénomène du sud de la France. Inspiré par un jeu catalan du XVe siècle, créé en Italie avant d’être importé à la cour de Versailles, le loto n’est pas né dans le Midi, «mais la particularité méridionale est que ça s’est implanté avec une grande force et une abondance de jeux de mots, explique René Domergue. J’ai trouvé des commentaires en provençal dans une liste établie par Frédéric Mistral dans un almanach provençal en 1876. C’est très ancien».

Affiche d’un loto organisé en 1890 à Bessèges (Gard) | J.B. Nob / Bibliothèque nationale de France

«Historiquement, les Catalans avaient beaucoup de relations commerciales avec les Génois, retrace l’historienne du jeu Elisabeth Belmas. Ils transportaient des marchandises mais aussi des nouveautés culturelles.» Dont le loto. Sur leur route, Toulouse, Perpignan, Montpellier, Marseille ou Nice, se sont approprié le jeu.

L’exemple parfait de cet enracinement sudiste est le mot «boulègue». «Boulègue», «remue» en occitan, est l’injonction que le joueur lance à pleine voix au nommeur (celui qui tire les numéros), quand le tirage ne lui convient pas. «Le mot est passé dans la France entière» selon René Domergue, et essaime même à l’étranger. «Lors d’une séance de dédicaces, raconte l’auteur d’Avise, le loto!, un Belge m’a dit qu’il utilisait pendant des lotos chez lui des expressions en occitan et en provençal.»

Les bons d’achat ont remplacé les paniers garnis

Avec la crise, une nouvelle sorte de loto est apparue, où le folklore est un peu étouffé dans l’urgence financière. «Cette formule de jeu collectif est d’autant plus appréciée par les Français dans une période de difficulté économique et de tensions, analyse Jean-Pierre Martignoni-Hutin, sociologue spécialisé dans les jeux de hasard, qui certes peut favoriser le repli individuel mais peut aussi inviter à se regrouper, à être ensemble face à l’adversité, le temps d’un loto.»

Il y a un peu de la France des «gilets jaunes» dans le public du loto. Des «gens de peu, ordinaires, les couches populaires», d’après les mots du fondateur de l’Observatoire des jeux, pour qui «ces petites choses qu’on gagne dans les lotos traditionnels, ça compte beaucoup».

Affiches diffusées sur internet

Le Midi n’échappe pas à la règle. Dans des salles sans âme de zones industrielles ou commerciales, les lotos s'enchaînent plusieurs fois par semaine. Sur l’affiche, le nom de la cause pour laquelle on se réunit a disparu. Et les bons d’achat remplacent les paniers garnis.

Sentant le vent tourner, les établissements de jeux, seuls à avoir le droit de faire gagner de l’argent, ont commencé à organiser leurs propres lotos. En janvier 2016, le groupe Partouche a lancé le mouvement. Plus de 18.000 joueurs et joueuses se seraient laissé tenter en deux ans, d’après l’entreprise.

Pour trente à cinquante euros l’entrée, les Pasinos vous promettent une partie du bingo (nom américain du loto) survoltée, entrecoupée de musique de discothèque, distribution de champagne à la table de la gagnante ou du gagnant, numéros sur écran géant et parade de danseuses en mini-short. «Si tu viens déguisé, ça double ton gain, raconte un couple de trentenaires habitué du casino d’Aix-en-Provence. On y va en famille, avec nos cousins du même âge pour s’amuser d’abord mais franchement, quand tu es à deux numéros de gagner un carton plein à 15.000 euros, t’es à fond!» Et tant pis pour la tradition.

Christine Laemmel Journaliste indépendante

Carton plein
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