Société

Mes vœux pour 2019: la fin du cauchemar jaune

Temps de lecture : 6 min

Personne n’aurait imaginé qu’un mouvement social revendicatif, aux pulsions incertaines, allait pouvoir presser de si près son premier adversaire, à l’heure même des vœux présidentiels.

Des feux d'artifice lors d'une manifestation des «gilets jaunes», le 22 décembre 2018 à Bordeaux. | Nicolas Tucat / AFP
Des feux d'artifice lors d'une manifestation des «gilets jaunes», le 22 décembre 2018 à Bordeaux. | Nicolas Tucat / AFP

Ce soir, on lynche… Un mauvais rêve, heureusement. Cauchemar un peu douteux. Rien à craindre, se rassure-t-on, une fois revenu à soi. Sur soixante-sept millions de citoyennes et de citoyens, les défenseurs de la démocratie seront toujours assez nombreux pour arrêter les quelques milliers de «séditieux» infiltrés dans le mouvement des «gilets jaunes» auxquels il viendrait des idées de meurtre du prince ou de liquidation du régime dans le sang.

Rien à craindre, et pourtant. À l’heure des vœux, alors que s’avance une année électorale 2019 si dangereuse pour les valeurs européennes, on forme celui de sentir la France moins soumise aux bruits de haine ouverte qui ont tétanisé son mois de décembre. Oui, un coup d’arrêt! Les envies d’en découdre ravalées, et sans attendre. On ne peut jouer ainsi, comme on l’entend sur les ronds-points ou dans les mouvements de foule des «gilets jaunes», avec les menaces d‘atteinte physique. Même pour rire. Simplement pour faire peur. Existe, en France, ces semaines-ci, un climat de lynchage général qu’il va falloir faire rengorger rapidement tant il paraît prospérer en liberté, en tout cas assez tranquillement, comme si désormais l’aversion pour le chef de l’État, les élues, les préfets, les forces de l’ordre pouvait aller de soi.

Haine tactile

Samedi 29 décembre encore, sur le plateau de BFMTV. Des manifestants en jaune venaient juste de replier leurs slogans («Journalistes collabos!»), sous les fenêtres de la chaîne d’info, que deux présentateurs peu rancuniers donnaient la parole à un «gilet jaune» des Yvelines, Alain Bouché. Ils suscitaient sa réaction au court repos pris par le chef de l’État chez des amis, dans le golf de Saint-Tropez. «J’espère que madame Macron profite bien de sa piscine», répondait l’invité, entre ses dents. Puis plus allusif encore, à propos d’Emmanuel Macron: «Il rase les murs. Je crois qu’il a raison».

C‘était lâché comme ça, en toute impunité, puisque le duo de présentateurs ne jugeait pas nécessaire de dénoncer ces propos. Ces temps-ci, Macron va, une cible dans le dos.

Parmi ses prédécesseurs à l’Élysée, certains ont dû être aussi franchement détestés que lui. «Macron, démission!» entend-on sur les ronds-points. Lui répond, du fond des âges de la Ve République un célèbre: «Mitterrand, fous le camp!». Mais pour tous, et encore sous les mandats récents, la société était assez forte de son cadre démocratique pour empêcher, la plupart du temps, que ne s’expriment ouvertement les envies de passages à l’acte. Depuis la fin du mois de novembre, des centaines de contestataires, comme le relevait récemment Le Monde, portent dans le dos de leurs gilets leurs préférences en matière de représailles. «On va te jeter des pierres»; «On va te pendre».

«La prochaine fois, tu te la prends entre les deux yeux»

Il y a cette femme, le 4 décembre, au Puy-en-Velay, alors que le président remontait dans sa voiture: «Salope, j’espère que tu vas crever sur la route!». Chacun tourne à sa sauce le vieux slogan anar; «Crève, salope!». Toujours du côté du Puy, après un faux procès expéditif, une bande de manifestants a condamné un pantin à l’effigie du chef de l’État à un simulacre de décapitation. Trois personnes ont été mises en examen pour provocation au crime et outrage. Sur une pancarte, ce message: «Te guillotiner, c’est notre projet».

Cette haine si tactile, si prête à en venir aux mains, vise aussi les élues et élus de La République en marche. On ne compte plus les voitures de parlementaires incendiées, les locaux dégradés, les débuts d’incendie… Ce député du Pas-de-Calais qui a reçu une balle de revolver par la Poste. Avec ce message: «La prochaine fois, tu te la prends entre les deux yeux». Cet autre, député de l’Eure, dont le domicile a essuyé des tirs, tandis qu’une bande de femmes et d’hommes, «fortement avinés» a-t-il confié, entendait s’installer chez lui. Le rond-point voisin des «gilets jaunes» indiquait aux passants la direction de la maison, et au moment des tirs, un convoi de vingt voitures est venu tourner devant la famille.

Anti-État, anti-impôts, anti-tout

Tous ceux-là, ceux aussi qui ont bloqué pompiers et policiers pour les empêcher d’éteindre l’incendie qu’ils avaient allumé dans la préfecture de Haute-Loire; ceux encore, samedi, qui ont mis le feu à la préfecture et à la succursale de la Banque de France, à Caen; ces dizaines, ces centaines, sûrement, d’incendiaires, de bagarreurs patentés, de détenteurs d’armes de chasse à peine dissimulées, on les connaît. Ils composent un fonds culturel chronique depuis la guerre –pour ne pas remonter plus loin– entre poujadisme et ultra-anars de droite, souvent sans savoir ce que ces notions recoupent. À l’arrivée du général de Gaulle, l’OAS et la haine pour les institutions naissantes de la Ve République, entretenue, depuis, par des héritages successifs. Anti-État, anti-impôts, anti-tout. Abstentionnistes au long cours. Strates de mauvais coucheurs.

Ils sont de sortie, à l’abri du mouvement revendicatif, épargnés par lui. Car, au-delà des «casseurs» de magasins, du côté des Champs-Élysées, les contestataires de décembre ont parfaitement compris que seules les menaces physiques, les intentions avouées de violence, pouvaient faire reculer le pouvoir. Une partie de la société, comme le pouvoir, mieux disposé désormais à l’égard des «gilets jaunes», veut croire que le mouvement est porteur de justes revendications, et qu’il est lui-même éminemment «pacifique». Sa dernière exigence en date, le référendum d’initiative citoyenne (RIC) passe même pour une avancée démocratique.

Pourtant, le 15 décembre, quand les principaux représentants du mouvement, derrière le plus connu d’entre eux, Eric Drouet, ont lu leur manifeste en faveur du RIC, on pouvait y entendre autant de commandements de nature insurrectionnelle que de propositions bienveillantes. Dans la même phrase du texte, «la baisse des taxes sur les produits de première nécessité» et «la baisse significative des pensions et retraites des élus». Pour les inspirateurs de ce RIC, le référendum ne peut être que révocatoire. Le pouvoir est au peuple, qui peut remercier président et parlementaires. «Il n’y a rien à négocier […] entendait-on encore, ce qui doit nous importer, c’est de reprendre le pouvoir.»

Macron chassé, traqué, ou pire

Ce même 15 décembre, l’appel avait été lancé depuis les marches de l’Opéra. Pour la beauté de la façade, en fond de décor? Plutôt parce que le quartier, comme la plupart de ceux qui ont été choisis par les «gilets jaunes», dans Paris, a l’Élysée en point de mire. Les manifestants tournent autour du palais de la République. L’approchent par l’est ou le nord. Certains «irréductibles» ou «factieux», à l’intérieur de cette épopée, laissent les Champs-Élysées aux «gilets jaunes pacifiques», pour leurs promenades apéritives du samedi. Pendant ce temps, ils appuient fortement sur le premier symbole, surgi dès novembre: la prise de l’Élysée. En tout cas, la marche sur l’Élysée. Phantasme? Bien sûr. Il n’empêche. Jamais depuis les menaces de l’OAS sur de Gaulle, le temple de la République n’a été aussi protégé qu’en ce mois de décembre. Quand on lui a demandé ce que ferait le mouvement, une fois parvenu devant l’Élysée, Eric Drouet, inventeur du concept, a répondu: «On entre dedans».

La mise à sac du palais d’été. Des technocrates poursuivis dans les couloirs. L’incendie préfectoral, quand la technique sera définitivement brevetée. Emmanuel Macron, chassé, traqué, ou pire. Comme sur la dernière photo de Salvador Allende, le 11 septembre 1973, casqué, armé, entouré de ses derniers gardes du corps, dans le palais de la Moneda…

Pour le réveillon, les «gilets jaunes» ont annoncé leur intention de participer à la fête des Parisiens et des touristes. Champs-Élysées ouverts, même si c’est sous forte surveillance. Personne, il y a deux mois, n’aurait pu imaginer qu’un mouvement social revendicatif, aux pulsions incertaines, allait pouvoir presser de si près son premier adversaire, à l’heure même des vœux présidentiels. Mais penser au pire, encore une fois, tiendrait, en cette heure des vœux pour l’année nouvelle, d’un bien mauvais rêve.

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