Culture

Cinq mécaniques classiques du stand-up décryptées par des pros

Temps de lecture : 5 min

Vous ne rirez plus jamais par hasard.

Illustration de Robbie Porter pour Stylist
Illustration de Robbie Porter pour Stylist

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Essor du streaming, imminence de l’apocalypse, narcissisme des millennials: quelle qu’en soit la raison, le stand-up, cet art consistant à rire sur scène de son malheur et de celui du monde, cartonne plus que jamais.

Et comme tout ce qui marche dans l’entertainment, le voici entré en phase autoréflexive: en août, on a vu le site The Pudding analyser en détail Baby Cobra, le «seule-en-scène» d’Ali Wong, ciselant ses phases thématiques (grossesse, racisme anti-asiatique, entrepreneuriat féminin, etc.), leur temps de passage, les échos que la comédienne liait entre elles et, in fine, les rires.

Un travail également fait chaque semaine depuis un an et demi par Good One, un podcast où des comédiennes et comédiens viennent expliquer les rouages de leurs meilleures vannes.

Un travail que l'on a donc voulu nous aussi faire côté français, avec cinq artistes du cru qui font pour nous l’autoanalyse d’un cas d’école. Sortez vos cahiers.

L’objet intempestif

Par Jean-Philippe de Tinguy, auteur et interprète du spectacle Le Dernier Jean-Philippe.

La recette: un verre qui tombe (les open mics ont tendance à se passer dans des bars), une estrade manquante (c’est bon, personne me voit?), une grenade de désencerclement (par les temps qui courent…), etc. Tinguy a fait de ce genre de contraintes des piliers nécessaires au bon fonctionnement de sa routine.

«Notre seul accessoire étant souvent le micro, je demande à l’avoir mal réglé. Trop bas, trop près du mur… Ça me permet d’entrer sur scène via un petit chemin incongru: une torsion, sur la pointe des pieds, collé au mur, etc.»

Des entrées dont il a fait sa signature: «Ne pas parler tout de suite m'aide à sentir l’énergie du moment, mais permet aussi au spectateur de m’observer. L’occasion de prêter attention à notre environnement commun, de constater qu’on partage bien le même endroit, le même moment.»

Le conseil du pro: laisser durer la gêne un max, et conclure: «Pas mal ce silence, merci!»

La brebis égarée

Par Marina Rollman, auteure et interprète de Un spectacle drôle (Nouvelle Ève), chroniqueuse à «La Bande originale» (France Inter).

La recette: il y a toujours une individualité qui dépasse dans un public. «Ce que j’adore, c’est le rire chelou. Récemment, j’en ai eu une qui riait dix secondes après tout le monde. J’en ai fait une déléguée de l’ONU qui découvrait les vannes à l’oreillette après traduction: “Toujours avec nous, la Macédoine?”»

Parfois, la ou le lone wolf ne se rend pas compte du décalage: «Un monsieur avec un appareil argentique très bruyant. On ne remarquait que lui et il ne se rendait compte de rien: là, il y a moyen de faire un callback [une allusion à une vanne précédente] sur un truc évoqué plus tôt –“Oh, lui, c’est un type qui a un presse-citron”!».

Parfois, la personne en question n’a pas prévu de l’être, en décalage: «J’affiche la personne qui voulait être discrète en allant aux toilettes, en supposant qu’elle est hyper choquée du truc banal que l'on vient d’évoquer: “Elle, les blagues sur les trottoirs, ça passe pas!”» Boss de fin de la blague de pause pipi: Vérino, qui a convaincu tout le Grand Point Virgule de venir se cacher avec lui en coulisses pour que le pisseur revienne cinq minutes plus tard dans une salle vide.

Le conseil de la pro: le pire avec les individualités, c’est quand elles sont plusieurs –et qu’elles se mettent à tout commenter. Idée: en cas d’insurrection de bande, et notamment d’ados, repérer le meneur et liguer les autres contre lui. 

Vous avez remarqué…?

Par Roman Frayssinet, auteur et interprète de Alors (Théâtre de l’Œuvre), chroniqueur à «Clique» (Canal +).

La recette: il s'agit du plus gros cliché pour commencer un bit en stand-up [une séquence de vannes, un bloc homogène sur un thème, d’environ une minute], trois mots magique pour connecter sur une situation du quotidien –phase terminale du poncif: les compléter de «… dans le métro?». «Ces trois mots, je me les interdis: ça décline, c’est passé de mode. Et en même temps, je les réadapte: “C’est sûr que ça vous arrive”, “On peut parler de…”, ou plus généralement, “c’est sûr que vous êtes comme moi”.»

Derrière ces arrangements lexicaux, un vrai changement de mood: «Ce qui me gêne, c’est de sous-entendre que je suis un meilleur observateur. Je n’aime pas imposer au public l’espèce d’unanimisme fake que ça sous-tend, et je préfère dire ma vérité à moi.»

Le conseil du pro: détourner le truc en désignant une aberration: «Vous avez remarqué dans le métro toutes ces girafes, là?»

L’absurde

Par Yacine Belhousse, humoriste, «L’Histoire racontée par des chaussettes» sur YouTube.

La recette: c’est écrit dans le manuel: le stand-up s’ancre dans le réel, et l’absurde n’y a peu sa place. Mais comme a dit le sage: «You don’t have to follow the rules, that’s bullshit!»

Pour Belhousse, s’évader dans les contrées surréelles (animaux qui parlent, objets anachroniques…) reste un plaisir épineux, car «ne pas guider le public dans ces blagues sous LSD, ça s’appelle un bide».

Il s’y aventure pourtant: «Le speech d’une poule morte, qui touche au cœur son auditoire dans un ultime discours tragique. Si on me dit: “C’est nul, ça existe pas les poules qui parlent!”, j’ai peu de choses à répondre…»

Le conseil du pro: au comédien de trouver le bon moyen d’inviter le public dans son univers, en s’inspirant des Anglais notoirement pros dans le genre, comme les Monty Python ou Eddie Izzard. Mais aussi un mot d’ordre infaillible: il n’y a rien de plus réel et vrai que l’absurde. Et d’ailleurs, «une poule est vraiment morte dans ma cour de lycée! Et dans ma tête, elle a fait ce discours poignant.»

Le gosse

Par Rémi Boyes, humoriste, auteur chez Canal +, et MC du plateau du Bordel Club (Paris XVIIIe).

La recette: la plupart des plateaux ont établi une limite d’âge (ça parle souvent cul et drogue), mais elle reste une passoire. Traité de «gros geek» par une fille de 13 ans, Boyes a eu à ses débuts une réaction qu’il regrette: «Elle m’a dit son âge, et j’ai répondu que ça lui laissait du temps pour cesser d’être une connasse. Le public a applaudi, alors que j’étais juste avant en train de bider. Conquérir une salle en insultant une gamine, bon…»

En bas âge, ça peut-être plus mignon –«Un plateau en plein air avec un petit gars qui s’intéressait moins à moi qu’à caresser le chien qui traînait, ce qui est resté gérable jusqu’à ce que le chien monte sur scène»–, mais casse-gueule sur les sujets abordés, parfois trop explicit content.

«Mon truc: remplacer le mot “weed” par “Dragibus”. Les adultes sont contents de piger l’astuce, et ça ajoute même pour eux un niveau de rire.» Les gosses, eux, ont même l’impression d’entendre un set bien senti sur leur propre addiction aux becs: «Tu vois comme t’es deg quand tu rentres chez toi et que tu réalises qu’il n’y a plus de Dragibus…»

Le conseil du pro: si on a un peu choqué les parents, les rassurer sur le boost d’éducation gracieusement offert: «Quand il sortira de la salle, il sera déjà majeur.»

Théo Ribeton

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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