Égalités / Société

L'heure est venue de refaire un point sur l'écriture inclusive

Temps de lecture : 6 min

Pour qui s'intéresse au sujet, le dernier ouvrage de la linguiste et historienne de la littérature Éliane Viennot, «Le langage inclusif: pourquoi, comment», est riche d'enseignements.

Inclusivement vôtre | Thought Catalog via Unsplash License by
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Je pensais tout savoir sur l’écriture inclusive, et puis j’ai lu le dernier livre d'Éliane Viennot et j’ai envie de m’excuser pour mon arrogance. Il est temps de faire un «l’écriture inclusive, deuxième partie». Éliane Viennot a donc publié un très court ouvrage que je vous recommande chaudement, que vous vous intéressiez au féminisme ou à la langue française: Le langage inclusif: pourquoi, comment.

C’est jouissif, stimulant, et cela vous permet de vous demander: quelles sont mes habitudes de langage, que véhiculent-elles et qu’est-ce que je souhaite y changer? Vous pouvez également écouter cette émission de France Culture, où Bernard Cerquiglini, linguiste et l'un de ceux qui ont participé aux premières batailles pour l’inclusif dans les années 1980, fait le point sur l’évolution de la langue –et c’est passionnant.

Sus à la «féminisation»

Déjà, on ne dit pas féminisation de la langue, parce que le terme est impropre et tend à valider l’idée d’un grand complot féministe qui voudrait remplacer le masculin par le féminin. La démarche ici n’est pas de féminiser, mais plutôt de pratiquer une démasculinisation, dans le sens où le masculin a pris une place dingue dans le français et que l'on tente seulement de le reporter à ses justes proportions.

Sur cette idée de féminisation, Éliane Viennot explique également que l'on ne féminise pas des termes masculins. Les mots sont faits de radicaux (un noyau originel), auquel on ajoute de quoi faire un masculin ou un féminin. On ne part donc pas de mots masculins que l'on torturerait pour en faire des féminins, mais de radicaux. Elle est également très déculpabilisante, parce qu’elle prône la souplesse et la liberté, notamment en accordant selon le sens. Si j'ai envie d'accorder au féminin pluriel pour un accord de majorité, pourquoi pas?

Autrefois, on disait «ça pleut», avant de le remplacer par «il pleut».

Dans son livre, on découvre de vieux mots oubliés, comme orfèvresse, mairesse, victrice, tavernière, archière, bourrelle (pour des femmes bourreaux), poétesse, procureuse, médecine (pour une femme médecin), agente, vétérante, proviseuse –des mots qui s’employaient encore tardivement à l’oral. C’est la massification de l’enseignement, avec la mise au point de traités de grammaire, qui ont généralisé des usages qui n’étaient auparavant employés que dans certains milieux lettrés.

Cette généralisation du masculin ne nous apparaît même plus comme telle. Autrefois, on disait par exemple «ça pleut», avant de le remplacer par «il pleut». De même, des formes se sont complexifiées avec un sujet dit «apparent», comme dans «il faut partir». «Il» est un sujet apparent, le vrai sujet est «partir». On disait jadis «faut partir», ce qui sur le plan du sens me paraît plus juste, mais qui pour nous est ressenti comme une forme populaire –donc impropre, et il y aurait beaucoup à dire là-dessus.

Plus proche de nous, Madame de Sévigné, à qui un homme disait: «Je suis malade», répondait: «Je la suis également», et expliquait qu’en disant: «Je le suis», elle aurait eu l’impression d’avoir de la barbe. On a totalement perdu cet usage. Pourtant, on le trouve encore chez Beaumarchais, dans Le mariage de Figaro: «J’étais née, moi, pour être sage, et je la suis devenue» (acte 3 scène 16).

Également jetée aux oubliettes, l’élision du «a» devant voyelle dans les déterminants possessifs. Exemple: «ma amour» se disait «m’amour», avant que l'on ne décide de le transformer en «mon amour» (le mot «amour» était alors féminin).

En finir avec l'invisibilisation

Éliane Viennot a également l’intelligence de nous mettre face à nos propres contradictions. J’ai déjà expliqué pourquoi autrice et pas auteure. Autrice existait au XVIe siècle, puisqu’il y avait des femmes qui écrivaient. L’Académie française a décidé d’interdire le mot, pour interdire l’activité. Ces femmes et leur dénomination ont été rayées de nos mémoires. Au XXe siècle, totalement amnésique, on a inventé «auteure».

Dire «autrice», c’est dire que les femmes n’ont pas commencé à écrire au XXe siècle, c’est rendre leur place à toutes les Catherine Bernard qui nous ont précédées –amusant: dans ce lien, vous verrez que Slate avait écrit «auteure» dans les titres et intertitres, alors que j’employais le terme «autrice» dans le corps du texte [depuis, la rédaction de Slate emploie le terme «autrice» et continue de réfléchir à la meilleure façon d'appliquer l'écriture inclusive, ndlr].

Mais celles et ceux qui restent attachés à «auteure», qu’est-ce qui vous paraît le plus logique entre une «auteure-compositrice» ou une «autrice-compositrice»? À l’inverse, doit-on dire sage-homme pour un homme sage-femme? Nope: femme renvoie ici à la parturiente.

Il y a quelques semaines, sur France Inter, j’écoutais un reportage sur des femmes violées en temps de guerre. Le journaliste a conclu en disant que c’était une véritable atteinte aux droits de l’homme. Sérieusement. Même pour ce sujet, on n’a pas eu un petit «aux droits humains».

De même, ça me fatigue, quand je fais la lecture aux enfants, de devoir systématiquement remplacer «hommes» par «humains». C’est encore arrivé hier soir: «Les hommes vivaient-ils au temps des dinosaures?» Sans parler des innombrables «hommes préhistoriques»...

Et je me dis que quand les enfants liront seuls, ils ne remplaceront plus par «humains». J’aimerais vraiment, chères et chers ami·es de l’édition, que vous profitiez des rééditions pour remplacer «hommes» par «humains».

Dans le même ordre d’idées, plus j’écoute ou je lis les infos, plus la masculinisation me semble poser un réel problème d’invisibilisation d’une partie de la population, au point d'aboutir quasiment à une fausse information. Quand on nous parle chômage, on pense chômeurs et jamais chômeuses, parce qu’elles n’existent pas dans le langage: ce sont les droits des chômeurs qui sont concernés. De même quand on parle des agriculteurs, des avocats, ou du statut de l’auto-entrepreneur –dont Éliane Viennot nous rappelle qu’on pourrait aisément le remplacer par «auto-entreprise».

Impossible langage épicène

Mais le point le plus intéressant à mon sens, c’est qu’elle répond à mes propres interrogations. Si je suis acquise à l’écriture inclusive, j’ai tout de même un contre-argument: tout ce qui tend à genrer encore davantage le monde me gave. J’aimerais dégenrer la vie, alors une démarche qui consiste à mettre plus de féminin n’y participe clairement pas; elle insiste au contraire sur une fondamentale différence des sexes et/ou des genres, elle renforce la binarité. Dans mon idéal, nous aurions un langage épicène.

À cela, Éliane Viennot oppose plusieurs arguments. D’abord, démasculiniser la langue permet au moins de sortir d’un système hiérarchique où le masculin est plus valorisé, plus noble, plus universel. Mais dans ce cas, cette démarche ne pourrait-elle pas être simplement transitoire, le temps d’atteindre un ordre plus égalitaire où le masculin ne sera plus paré de toutes les qualités?

Sa réponse est très claire: non. Les lois sur la parité en politique seront peut-être un jour dépassées, inutiles. Mais «concernant le français, on voit bien comment le démasculiniser, mais pas comment le dégenrer. De fait, il se pourrait que la langue (les langues romanes en tout cas, et sans doute beaucoup d’autres) soit le seul domaine “intraitable” en la matière».

Je retiens surtout que nous avançons très vite, au moins dans ce domaine, et en tant que féministe, cela fait du bien.

Même si les récentes recherches en biologie nous ont appris que la nature n’était pas proprement ordonnée en deux catégories étanches, mâle et femelle, le français est ainsi structuré. Éliane Viennot explique que l'on peut dégenrer un certain nombre de formes, mais pas toutes. Elle propose de commencer par diminuer la place du masculin, et de voir ensuite les nouvelles formes proposées, si elles sont pratiquables, adoptées par tout le monde –ce dont elle doute, et je la rejoins assez.

Je retiens surtout que nous avançons très vite, au moins dans ce domaine, et en tant que féministe, cela fait du bien. On hésite encore sur «autrice», mais plus personne ou presque n'est choquée par «une traductrice» ou «la ministre». En 2005, on pouvait encore lire dans le Figaro: «Chaussé d'escarpins à talons aiguilles et vêtu d'un coquet tailleur rose, le chancelier allemand a serré la main de Jacques Chirac.» Désormais, tout le monde qualifie Angela Merkel de chancelière, sans que cela ne heurte nos oreilles –à part Gérard Longuet, mais qui écoute encore Gérard Longuet?

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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