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Quitter Facebook: les différentes nuances de la désaccoutumance

Temps de lecture : 9 min

2018 fut une année catastrophique pour Facebook. Beaucoup d'internautes ont décidé de s'en éloigner, parfois sans succès.

Supprimer Facebook? | Thought Catalog via Unsplash CC License by
Supprimer Facebook? | Thought Catalog via Unsplash CC License by

Chez Facebook, 2018 restera un bien mauvais cru, l’année de tous les scandales. Tout a commencé avec les retombées de l’ingérence russe dans les élections présidentielles, puis vint la désinformation, le scandale Cambridge Analytica, les failles de sécurité et les liens avec une douteuse firme de relations publiques... Pour couronner le tout, selon un récent rapport, le réseau social aurait permis à certaines entreprises de contourner ses règles de sécurité habituelles.

Cette cavalcade de révélations gênantes a donné naissance au mouvement #DeleteFacebook (#SupprimezFacebook), qui a pris de l’ampleur sur Twitter et qui a été relayé par de nombreux médias. Le hashtag est apparu plus de dix mille fois en deux heures le jour de la révélation Cambridge Analytica, en mars dernier, et il a refait surface lors de chaque scandale.

Mais la défiance envers Facebook a atteint de nouveaux sommets. Un sondage Axios rapporte que la part des opinions favorables envers Facebook a connu une baisse de 28% entre octobre 2017 et mars 2018. Plusieurs célébrités ont annoncé leur départ de la plateforme cette année, parmi lesquelles Will Ferrell, Cher et Elon Musk. Walt Mossberg, grand reporter spécialiste des nouvelles technologies, a lui aussi claqué la porte du réseau social très récemment. Mais qu’en est-il des internautes lambda?

«C’est comme si on me parlait de Vkontakte»

Slate a échangé avec un petit groupe personnes ayant annoncé leur décision de supprimer leur Facebook. La plupart d’entre elles y sont parvenues; certaines y retournent de temps en temps. Leurs histoires montrent que le fait de réduire l’exposition à Facebook n’implique pas forcément la suppression du compte, mais qu’il est plus facile d’éviter de retomber dans le piège en le supprimant.

Paul Musgrave, professeur de science politique à l'Université du Massachusetts à Amherst, a créé son compte vers 2006, à l’époque où Facebook n’était disponible que dans une trentaine d’universités. «J’écrivais encore “thefacebook.com” à la fin des années 2000», raconte-t-il. Musgrave a désactivé son compte au début de l’année, choqué par les campagnes de désinformation colportées sur le site pendant l’élection présidentielle de 2016 –et à plus forte raison par le scandale Cambridge Analytica.

Il utilise depuis lors des services comme Twitter pour rester connecté. «Je ne pense plus du tout à Facebook à ce stade, explique-t-il. Lorsque j’entends parler de Facebook dans la presse, c’est comme si on me parlait de Vkontakte [un réseau social russe, ndlr] ou Sina Weibo [un réseau social chinois, ndlr]». Il ne s’est connecté qu’une fois l’an dernier, pour voir si l’un de ses proches avait eu un enfant.

Choix éthique

Cette récente vague de suppressions et de désactivations est motivée par l’éthique, et non par des raisons personnelles –et c’est peut-être pour cela que les personnes qui partent résistent à l’envie de revenir.

Eric Baumer, professeur adjoint d’informatique à l'Université Lehigh, étudie la «non-utilisation» de Facebook. Il a constaté que les personnes qui invoquent des raisons liées à la protection des données personnelles –vis-à-vis des entreprises ou du gouvernement– pour justifier leur départ sont moins susceptibles de revenir ensuite. «Les arguments pro-suppression tournent souvent autour de la protection de la vie privée, explique Baumer. Mais ce concept est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.»

«J’ai complètement perdu de vue des gens avec qui j’étais ami Facebook.»

Paul Musgrave, professeur de science politique

La plupart des personnes interrogées par Slate racontent qu’elles essayaient déjà de se désaccoutumer du site, ou qu’elles ne l’utilisaient pas beaucoup auparavant, ce qui leur a sans doute facilité la tâche –il est plus difficile d’arrêter du jour au lendemain.

Les internautes qui suppriment leur compte ont souvent peur de perdre le contact avec leurs amis, et même leur famille: après tout, l’une des missions autoproclamées de Facebook n’est-elle pas de «connecter le monde»? (Par le plus grand des hasards, la poursuite de cet objectif va de pair avec la collecte de données et la publicité ciblée, deux secteurs particulièrement juteux).

Les personnes interrogées par Slate ont affirmé avoir plus de mal à rester en contact avec certains proches depuis la suppression de leur compte. «J’ai complètement perdu de vue des gens avec qui j’étais ami Facebook, notamment des camarades d’université et de lycée, c’est certain, raconte Musgrave. Les mois passent, et petit à petit, on cesse de penser à John, Nick ou Alice.»

Mais lorsqu’on en a réellement envie, il est souvent possible de maintenir le contact. «J’ai supprimé mon compte Facebook et mes amis ne m’ont pas oublié pour autant, explique Jon, expert en science des données. Je les contacte d’ailleurs plus directement qu’avant.» Selon Jon, ce mode de communication plus direct a un autre avantage: il compare moins sa vie à celle de ses amis. Mais sa décision a eu une conséquence malheureuse, pusiqu'il dit avoir perdu de vue des étudiants étrangers passés par son université.

Impossible départ

Rick Malchow, lui aussi expert en science des données, estime que son départ de Facebook lui a permis de faire le tri dans ses relations et de déterminer lesquelles méritaient d’êtres entretenues. «Est-ce que Facebook nous propose quelque chose de plus que des relations de façade?, s’interroge-t-il. Outre les discussions avec la famille immédiate, on y trouve beaucoup de choses superficielles dont on peut facilement se passer.» Un seul aspect lui manque: sa participation à une communauté en ligne consacrée à la région américaine de la Côte du Golfe, qui lui permettait de se tenir informé sur l’actu locale (marées noires, etc.).

Il convient de rappeler que de nombreuses personnes ne peuvent se permettre de fermer leur compte ou de réduire leur présence sur le site, malgré leurs potentiels griefs envers les responsables de Facebook. Les petits commerces et les groupes militants, entre autres, doivent maintenir une présence publique aussi large que possible; ils n’ont donc aucune envie de supprimer leur compte, comme l’a expliqué April Glaser.

«Les personnes à faibles revenus ne sont pas invitées aux soirées d’entreprise; elles ne peuvent pas se constituer de réseau par ce biais.»

Eric Baumer, professeur d’informatique

«L’une des choses que j’ai trouvé quelque peu inquiétante [au sujet de #DeleteFacebook] est l’idée selon laquelle la suppression du compte pourrait devenir une responsabilité morale», explique Baumer.

Ses recherches montrent que Facebook est un outil souvent crucial pour les personnes défavorisées, qui ne disposent pas toujours des ressources permettant de rendre visite à leurs familles à l’étranger, par exemple, ou qui ne peuvent aller voir leurs amis faute de moyen de transport. Certaines personnes ne possèdent pas de téléphone; elles se connectent à Facebook en bibliothèque, ce qui leur permet de trouver du travail et de contacter leurs proches. «Les personnes à faibles revenus ne sont pas invitées aux soirées d’entreprise; elles ne peuvent pas se constituer de réseau par ce biais.»

En 2013, avec une équipe de recherche de l'Université Cornell, Baumer a envoyé un questionnaire à plus de 400 utilisateurs et utilisatrices Facebook. Il a constaté qu’il était souvent difficile de déterminer qui utilisait ou n’utilisait pas Facebook. «Les résultats montrent qu’il n’existe pas de distinction claire et binaire entre l’utilisation et l’absence d’utilisation de Facebook; différentes pratiques donnent naissance à différentes –et différents degrés– d’engagement et de désengagement.»

Cette étude a été réalisée avant l’actuel mouvement anti-Facebook, mais la dynamique est la même. Facebook est le quatrième site le plus visité sur internet, il est donc difficile d’éviter tout contact.

Désactiver ou supprimer?

Les témoignages recueillis par Slate décrivent différents degré d’effet de manque. Le réalisateur Richard H. Perry, qui a claqué la porte de la plateforme au printemps dernier, au lendemain du scandale Cambridge Analytica, raconte qu’il assure désormais la promotion de ses projets sur Twitter et Instagram. Il lui arrive toutefois de devoir contacter des gens via Facebook. «Certains vendeurs opèrent principalement (voire exclusivement) sur Facebook, explique-t-il. J’ai créé un petit compte, genre un faux compte sans amis ou détails personnels, juste pour contacter certaines personnes et leur demander de m’envoyer un mail.»

Musgrave a désactivé son compte et ne l’utilise que rarement, mais il rechigne à le supprimer complètement. Les comptes désactivés peuvent être réactivés à tout moment, mais la majeure partie des données des comptes supprimés sont effacées des serveurs. «Peut-être que Facebook connaîtra une révolution tôt ou tard et qu’il redeviendra utile, on ne sait jamais», dit-il.

De nombreuses personnes affirment avoir désactivé leur compte avant de les supprimer totalement, ce qui aurait facilité la transition. Mais pour les personnes qui utilisent Facebook pour s’authentifier sur certains sites, même la désactivation pose problème.

Nicole, écrivaine, dit avoir essayé d’arrêter sans succès: «plus d’une centaine» d’applications sont liées à son compte. «Je ne veux pas me réenregistrer sur tous ces services, alors j’imagine que je serai sur Facebook jusqu’à ce que ces services proposent d’autres méthodes d’authentification», dit-elle. Elle possède maintenant un compte dépouillé de toute information –et disposant d’un strict contrôle des données–, qu’elle utilise uniquement pour s’authentifier et pour permettre à des proches et des parents éloignés de la contacter. «Je veux arrêter Facebook, mais tout le monde est sur Facebook… Difficile de trouver des alternatives rassemblant autant de personnes.»

«Il serait plus juste de penser en termes de renégociations ou de réarrangements que de se demander si les gens suppriment leurs comptes Facebook»

Eric Baumer

C’est peut-être parce qu’il est difficile de distinguer utilisation et absence d’utilisation qu’aucun exode massif des internautes de Facebook n’a été constaté. En annonçant ses résultats du troisième trimestre, l’entreprise a spécifié que le nombre de ses utilisateurs et utilisatrices était resté relativement stable –les investisseurs craignaient eux une baisse.

«Il serait plus juste de penser en termes de renégociations ou de réarrangements que de se demander si les gens suppriment leurs comptes Facebook, explique Baumer. Il n’y a probablement pas d’exode en vue, mais les choses sont probablement en train de changer de manière substantielle.»

Les personnes qui ont claqué la porte ou qui ont fortement réduit leur temps d’utilisation semblent avoir trouvé des alternatives convenables à la plateforme. Certaines racontent qu’il a été difficile de trouver un substitut à la fonction «événement», et qu’elles ont ainsi raté quelques fêtes, mais que la plupart des autres services sont facilement remplaçables.

«Maintenant, j’utilise des apps comme Slack et Signal, et j’ai convaincu des amis de m’y rejoindre (mais pas nécessairement de supprimer leur Facebook)», explique Jon, l’expert en science des données.

Les alternatives les plus populaires demeurent Twitter et Instagram, qui appartient à Facebook –deux alternatives ayant des points communs problématiques avec Facebook.

Réduire, un objectif réaliste

Le fait de transplanter son réseau social sur une autre plateforme pourrait permettre d’entretenir les relations créées sur Facebook. Jeri Ellsworth, PDG d’une start-up axée sur la réalité augmentée, explique que la migration entre Facebook et un nouveau service lui a pris un an; elle avait environ 5.000 amis sur sa page personnelle, et des dizaines de milliers sur sa page publique. Elle encourage ses followers à essayer de nouveaux réseaux sociaux, comme MeWe, un site proposant un peu de stockage gratuit, puis des améliorations payantes. Certaines de ses connaissances n’ont pas apprécié sa décision. «Quelqu’un m’a dit: “J’ai passé plusieurs heures à commenter tes messages, et tu vas tout effacer”», raconte-t-elle. Mais elle ne s’est pas laissée influencer.

Les personnes que Slate a interrogées et qui s’étaient engagées à supprimer Facebook ont peu ou prou tenu parole. Pour d’autres, la réduction du temps d’utilisation pourrait être un objectif plus réaliste: utiliser la plateforme de moins en moins et encourager ses contacts à utiliser d’autres outils pourrait faciliter la transition. «Ce n’est même pas comme un sparadrap qu’on arrache d’un coup sec, explique Musgrave. Ça ne fait même pas mal, on le fait sans y penser».

Facebook reste toutefois un outil omniprésent; il est donc trop tôt pour évaluer l’endurance du mouvement et faire des prédictions définitives. «Certaines personnes peuvent désactiver ou supprimer leur compte et revenir un an et demi, deux ans, trois ans après, pour une raison ou pour une autre, explique Baumer. Si Facebook est parti pour durer, cela pourrait bien arriver.»

Aaron Mak Journaliste à Slate.com

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