Société

Un jour (peut-être), l’humanité viendra à bout du calvaire de la housse de couette

Temps de lecture : 7 min

L’être humain a beau conquérir peu à peu les confins de l’espace, les limbes de l’inconscient ou les mystères de la métaphysique, il n’est toujours pas capable d’enfiler une couette dans sa housse.

Illustration: Javi Aznarez
Illustration: Javi Aznarez

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Le 26 novembre dernier était un jour historique pour la conquête spatiale. Après avoir parcouru 150 millions de kilomètres durant un voyage de presque sept mois, la sonde spatiale InSight, envoyée par la Nasa, est parvenue à se poser sans encombre sur le sol rouge de Mars pour en étudier les entrailles. Retransmis en direct sur internet et dans tous les centres spatiaux du monde entier, l’atterrissage en question a symboliquement permis de rappeler que rien ne résiste au génie de l’espèce humaine, pas même l’espace et le cosmos. Rien ou presque.

Car l’être humain a beau faire le malin, il restera toujours une conquête hors de sa portée: celle de la housse de couette. Depuis la nuit des temps, personne ne semble en effet capable de changer ses draps sans échouer à la terrible épreuve qui consiste à enfiler une couette dans sa housse. Systématiquement, la manipulation donne lieu à des effets de contorsions dignes des meilleurs gymnastes et surtout à des crises de nerfs en pagaille devant l’impuissance chronique face à ce problème pourtant si simple.

Ce n’est pas faute d’essayer. Depuis des années, le sujet obsède tous les inventeurs et inventrices du dimanche. Jour et nuit, tous et toutes s’acharnent à essayer de trouver l’eurêka qui délivrera l’espèce de la douloureuse corvée. Beaucoup sont d’ailleurs celles ou ceux qui ont un jour cru avoir trouvé le Graal en question. Mark Summerfield, un Anglais de 58 ans, a par exemple lancé, il y a plusieurs années, un système d’attaches qu’il a baptisé Quilt Clips, vendu comme un produit miracle censé venir à bout de «ce cauchemar dont nous sommes tous victimes».

Mais dans la pratique, les choses semblent plus compliquées. La preuve avec les explications un peu floues de l’inventeur: «Bon, alors c’est très simple. Vous prenez la housse de couette et vous la mettez sur le haut du lit. Ensuite vous avez l’un des angles du haut de la couette –de la couette elle-même– que vous devez placer sur le haut de la housse de couette. Là, vous prenez une des attaches pour le maintenir. Pas très compliqué. Puis vous faites exactement la même chose de l’autre côté. Vous l’accrochez bien et vous tirez la housse de couette vers le bas par les deux angles qui restent avant de secouer. Voilà, c’est fini. C’est très facile». Un jeu d’enfant dont Mark semble bien être le seul participant. Mais comme l’expliquait Albert Camus dans son essai sur l’absurde intitulé Le Mythe de Sisyphe: «Toutes les grandes actions et toutes les grandes pensées ont un commencement dérisoire». Retour sur le combat d’une espèce face à un invincible adversaire de tissu.

Exploration collective

Une brève recherche sur le web suffit à comprendre l’ampleur du problème. Sur un forum, dans un sujet intitulé «Housse de couette à la c**!:-)», une internaute y va de son coup de gueule: «Il y a maintenant quelques jours, j’ai voulu changer ma housse. Je l’ai donc enlevée de ma couette, j’en ai sorti une autre du tiroir, je me suis faufilée à l’intérieur quand j’ai marché sur le bout de la housse à mes pieds! Je vous laisse imaginer la suite, et j’ajoute que ma lampe de chevet est à la poubelle!».

Parmi les dizaines et les dizaines de réponses qui succèdent au post, chacun et chacune donne son petit conseil et sa méthode maison. On y parle de la technique dite «du fantôme» qui consiste à rentrer tout au fond de la housse de couette. D’autres expliquent avoir cousu des rubans aux extrémités de leur couette ou même avoir entaillé leur housse pour permettre un enfilage plus facile. Sur YouTube, les plus astucieuses et astucieux explosent les compteurs de la plateforme lorsqu’il s’agit d’innover dans le domaine. Avec sa vidéo «Comment enfiler une housse de couette comme un BOSS», un Russe en tenue de camouflage se faisant surnommer «Crazy Russian Hacker» a par exemple récolté 3,7 millions de vues. Même chose pour la YouTubeuse et journaliste Yuka Yoneda dont le tuto brasse pas moins de 6,7 millions de vues.

Tous les deux vantent la désormais célèbre technique «du burrito» qui consiste à rouler sa couette sur sa housse préalablement retournée avant de la dérouler dans l’autre sens. Mais dans la réalité, quiconque a un jour goûté à ce fameux burrito sait que la méthode n’est pas pratique du tout. Elle ne s’adapte pas à toutes les housses, nécessite de la place et n’est pas simple à mettre en application. Pour résumer, l’humanité a beau chercher encore et encore, elle ne sait toujours pas comment s’y prendre avec sa couette.

La ruée vers l’or

Non contents de rouler leur couette comme une galette kebab, certains ont décidé de prendre le problème à bras-le-corps. Pour Benjamin Rimajou, ancien animateur radio résidant à Tours, tout a commencé dans son canapé, il y a presque trois ans. «Je me suis dit: “Essaie de résoudre le plus gros problème dans ta vie”. En même pas un quart de seconde, j’ai pensé à la housse de couette», se souvient-il. Aussitôt, il commence à gribouiller des dizaines de plans et de croquis. De tout ça naît le premier prototype d’un système de crochet à fixer en haut d’une porte pour faciliter la manipulation. «Je l’ai essayé et c’est là que je me suis rendu compte que j’étais assis sur un gros truc», s’exclame l’inventeur. Benjamin décide d’abandonner son boulot et de se lancer corps et âme dans le business de la couette.

Des mois durant, il apprend à modéliser en 3D dans un fab lab, ces laboratoires de fabrication proposant un arsenal de machines comme des fraiseuses numériques ou des découpeuses laser en libre-service. «Parfois, j’avais envie de baisser les bras. Puis je repensais à tous ces gens bataillant avec leur housse de couette et ça me remotivait», se rappelle-t-il en repensant aux vingt-huit prototypes par lesquels son invention baptisée «Hopoli» a dû passer avant d’être finalement commercialisée avec succès il y a un mois.

Illustration: Javi Aznarez

De son côté, l’inventeur Philippe Dubois n’a jamais appris à modéliser en 3D. «Je n’en ai pas besoin, j’ai tout là!», dit-il fièrement en montrant du doigt son crâne garni d’une épaisse chevelure poivre et sel. «Dans ma tête, j’arrive à faire fonctionner ce que j’invente dans toutes les situations possibles et je vois ce qu’il se passe. Quand je dis ça aux gens, ils me prennent pour un taré.» Il n’empêche qu’en 2012, sa trouvaille baptisée «Fixacouette» a tout de même été couronnée d’une médaille de bronze au concours Lépine. Fonctionnant grâce à un système de bras mécanique, l’engin a séduit le secteur hôtelier –dont quelques palaces comme Le Bristol, le Negresco ou le Mandarin oriental– qui l’a adopté pour réduire les troubles musculo-squelettiques de ses employées et employés de chambres.

Mais pour Philippe Dubois, la plus belle récompense est ailleurs: «Un jour, à la foire de Paris, un ancien ingénieur est venu me voir. Il m’a dit: “J’ai passé cinq longues années de ma vie à essayer de résoudre ce problème de couette sans jamais y parvenir. J’ai cru que j’allais y perdre la tête”». L’homme a au moins 70 ans, des cheveux blancs et l’air fatigué de ceux qui ont perdu trop de temps à courir en vain après une idée fixe. C’est comme ça. Le grand combat de l’être humain contre la couette ne peut pas compter que des vainqueurs.

Chute de lit

Même si elles constituent des propositions intéressantes, Hopoli et Fixacouette restent des solutions sur lesquelles tout le monde ne tombe pas d’accord. Vendue presque 150 euros la paire, l’invention de Philippe Dubois reste peu accessible pour les particuliers. De son côté, même s’il faut lui reconnaître un aspect pratique, Hopoli peut être vu par certains comme un gadget de plus dans lequel il faut investir pour régler ce problème de couette. En fin de compte, c’est donc peut-être Joyce Nganga-Bert qui possédait la véritable idée révolutionnaire.

Alors qu’elle était au chômage, cette Anglaise d’origine kényane a mis au point un objet tout simple: une housse de couette s’ouvrant sur trois côtés. Loin des milliers d’euros dépensés par ses concurrentes et concurrents inventeurs, c’est avec seulement quinze euros que la jeune mère célibataire a cousu elle-même son premier prototype, avant de créer son entreprise Qande Duvet Covers et de vendre ses housses sur internet. Mais les nombreux reportages que lui ont consacrés les médias anglais ne lui ont pas vraiment apporté la gloire espérée. «J’ai trouvé un investisseur qui croyait en mon idée. Nous avons démarché les grandes surfaces pendant deux ans mais on nous répétait toujours de réessayer le mois suivant. Puis un jour, un ancien employé de supermarché m’a dit que je n’avais aucune chance. Les dirigeantes ou dirigeants des grandes surfaces m’avaient déjà vue à la télé et ils ne voulaient pas prendre le risque de travailler avec une fournisseuse noire. Je ne l’ai jamais dit à mon investisseur, c’était trop douloureux pour moi», explique Joyce Nganga-Bert.

Même chose dans les réactions qu’a suscitées son exposition médiatique lors du lancement de Qande Duvet Covers. «Certains des commentaires sous les articles publiés à mon sujet ont dû être supprimés tellement ils étaient méchants. J’ai été insultée à cause de ma couleur de peau. J’ai reçu des appels téléphoniques obscènes, à tel point que j’ai dû changer de numéro. Les gens me traitaient de singe et me disaient de retourner dans la forêt.» Décidément, qu’il enfile correctement sa housse de couette ou qu’il s’installe sur Mars, l’être humain a encore beaucoup à apprendre.

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