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Pierre Moscovici: comment la gauche peut sauver les retraites

Pierre Moscovici, mis à jour le 11.02.2010 à 15 h 35

En rendant le système plus juste et plus responsable.

Dès le début des années 1990, Michel Rocard avait bien senti l'explosivité du dossier des retraites. A gauche comme à droite, nombreux sont ceux qui semblent depuis lors avoir repris à leur compte la formule du Cardinal de Retz, «on ne sort de l'ambiguïté qu'à ses dépens». Cette attitude, quelque peu infantile, ne peut suffire. Qui ne se souvient des difficultés rencontrées sur ce sujet par Ségolène Royal lors du débat d'entre deux tours contre Nicolas Sarkozy? Comment négliger les scores très faibles réalisés par notre candidate chez les Français de plus de 60 ans? Rappelons en effet que le Parti socialiste aurait pu emporter l'élection de 2007 s'il avait réussi à faire jeu égal avec le candidat de l'UMP chez les retraités!

Je  crois pour ma part que le système de retraite français doit absolument être sauvé. La crise financière actuelle montre les immenses dangers des systèmes de retraite par capitalisation individuelle, qui placent les pensionnés sous la dépendance extrême de l'évolution des marchés financiers, dont on mesure chaque jour l'invraisemblable volatilité. Il serait donc tout à fait déraisonnable d'évoluer vers des systèmes privatisés de retraites.

En revanche, cela n'exonère pas la gauche du devoir impérieux d'assurer l'équilibre d'un système public. Le report sur les générations futures de déficits toujours plus grands n'est en rien une politique de gauche, c'est d'abord une politique injuste et inéquitable pour les jeunes générations. Je propose de réfléchir à l'adoption en France d'une règle dite «de Musgrave», comme récemment proposé par Gosta Esping Andersen et Bruno Palier -Trois leçons sur l'Etat providence (La république des Idées, Le Seuil, 2008). Il s'agit de figer à leur niveau actuel le niveau relatif des revenus des retraités et des actifs, jeunes ou moins jeunes. Cela revient à considérer que les niveaux relatifs actuels des pensions, de la durée de cotisation et du niveau des cotisations sociales sont dans l'ensemble justes (même s'il faut prêter attention aux petites retraites) et que cet équilibre entre générations doit être préservé.

En conséquence, si la croissance n'était pas assez forte dans les prochaines années pour maintenir à flots le système de retraites, les trois sources d'économies potentielles devraient être activées, pour permettre un rééquilibrage juste du besoin de financement public. En effet, chaque levier pèse plus fortement sur des Français d'âge différent. La hausse des cotisations ou de la CSG frappe tout le monde, mais en premier lieu les plus jeunes, qui par définition contribueront plus longuement que les autres. L'allongement de la durée de cotisation pénalise d'abord les actifs les plus proches de la retraite, qui voient leur retraite s'éloigner. Et la baisse des pensions est évidemment au premier chef préjudiciable pour les retraités, en particulier les récents retraités.

Bref, je plaide pour un système dont l'ajustement reposerait sur un partage juste du coût entre générations, qui permettrait de dépasser le caractère irrationnel et souvent clientéliste des pseudo-réformes des retraites menées depuis bientôt 20 ans.

Cela n'empêche évidemment pas, au sein d'une génération, d'essayer de rendre le système actuel plus juste. Cela reviendrait, par exemple, à prendre en compte la pénibilité des métiers exercés, car bien peu de progrès ont été effectués dans cette direction ces dernières années. Il convient également de reconnaître que les femmes ont en moyenne des carrières plus courtes que les hommes et doivent donc bénéficier d'un rattrapage au moment de la retraite.

Enfin, je crois indispensable de ne pas céder sur l'idée que les travailleurs qui ont commencé à travailler très jeunes doivent pouvoir partir à la retraite plus tôt, en ayant comme référence une durée de cotisation plutôt qu'un âge minimal, comme l'a obtenu la CFDT de haute lutte en 2003. Le débat actuel me semble de ce point de vue mal engagé par le gouvernement. Le problème est moins l'âge minimal de départ à la retraite —je reste attaché à l'idée d'un droit à la retraite possible à partir de 60 ans, qui protège ceux qui ont commencé à travailler tôt, issus le plus souvent des couches populaires— que l'âge de départ effectif, qui peut progresser pour certains travailleurs. Dans cet esprit, une refonte du mécanisme de décote et de surcote doit redonner à chacun le droit et le pouvoir réel de décider quand il prend sa retraite, alors que le mécanisme actuel sanctionne durement ceux qui veulent partir plus tôt et n'encourage pas assez ceux qui souhaitent continuer.

Enfin, le débat sur l'allongement de la durée de cotisation perd absolument tout son sens si la question de l'emploi des seniors ne progresse pas. La France est très fortement pénalisée par un taux d'emploi des seniors très faible par rapport à ses partenaires européens. Fin 2003, après le vote de la loi Fillon, le taux d'emploi en France sur la tranche 55-64 ans était de 40,9%. Début 2009, il était de 41,7%, c'est-à-dire que le taux d'emploi des seniors n'a absolument pas plus progressé que le taux d'emploi de la population en âge de travailler, qui est lui passé de 63,5 à 64,5% sur la même période.

Nous sommes donc en droit d'attendre du ministre des Affaires sociales de l'époque, aujourd'hui Premier ministre, un bilan, des explications et des propositions car les engagements et les promesses de 2003 n'ont pas été tenues. Avec la hausse du chômage de 25% depuis un an et la multiplication des départs anticipés à la retraite qui découlent du système de rupture conventionnelle des contrats de travail, je ne serai pas surpris que la situation des seniors se soit même nettement dégradée ces derniers mois.

Si les seniors n'ont pas accès au travail, allonger la durée de cotisation revient alors purement et simplement à baisser les pensions, ce dont personne ne veut. Le gouvernement a donc lui aussi un déficit de crédibilité à combler.

Ce débat est extrêmement important pour la gauche. Le Parti socialiste, s'il veut rester un parti de gouvernement, un candidat crédible à l'alternance, doit assumer ses responsabilités. Comme parti de gauche, il doit plaider sans relâche pour un système qui soit aussi plus juste et plus respectueux des choix individuels des Français. En somme, c'est dans cette dialectique entre justice et responsabilité que je vois la méthode d'une réforme réussie.

Pierre Moscovici

Image de une: REUTERS/Jon Jones/Handout

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