Société

Pourquoi le juif que je suis se méfie des «gilets jaunes» et du peuple en général

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Quand on laisse parler ses tripes plus que sa raison, il est temps de s'inquiéter.

«Gilets jaunes» sur les Champs-Élysées, le 15 décembre 2018 | Christophe Archambault  / AFP
«Gilets jaunes» sur les Champs-Élysées, le 15 décembre 2018 | Christophe Archambault / AFP

Les récents dérapages commis par une poignée de «gilets jaunes» ne m'ont guère surpris. Il fallait être particulièrement naïf ou aveugle pour ne point réaliser qu'une frange de ce mouvement spontané abritait en son sein quelques sbires venus de la droite la plus extrême accompagnée d'une tripotée de «Dieudonistes» chez qui l'antisémitisme est une seconde nature.

Quant aux autres participants de cette déconcertante explosion de violence qui place la France dans une drôle de poudrière, les taxer d'antisémites n'a guère de sens. J'imagine que pour la plupart, ils n'ont jamais rencontré un seul juif de leur vie –ce qui ne nous préserve de rien– et leurs diatribes enflammées sur les réseaux sociaux, du moins jusqu'à présent, ne démontrent aucune haine particulière vis-à-vis des juifs en tant que tels.

Peur atavique

Et pourtant, d'où me vient cette peur, cet effroi, cette aversion presque atavique, quasi physique, quand j'assiste à des débordements de violence que rien ne semble pouvoir arrêter? Ou lorsque je découvre toute cette haine affichée envers les élites, les médias, les corps constitués, les représentants de la République jusqu'aux plus hautes sphères de l’État? C'est que je sais de toute éternité que tôt ou tard, d'une manière plus ou moins consciente, cette furie de la foule rendue hystérique par l'impossibilité de voir ses demandes satisfaites débouchera sur la recherche d'un bouc émissaire, lequel ne manquera pas, comme souvent, comme toujours, d'avoir l'attribut du juif.

Déjà j'entends claquer au sujet de Macron ce reproche d'être «un banquier de Rothschild». Et derrière ce «Rothschild», objet de tous les fantasmes possibles, se glisse la mainmise de la haute finance, de ces grands argentiers occupés à comploter contre le peuple, de cette caste souterraine, invisible, omnisciente, supranationale et de là, en un raccourci bien connu, mille fois utilisé, comme une évidence, appartenant forcément à la «juiverie internationale».

On connaît ses classiques.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Quand l'Europe se met à mugir, quand les peuples s'agitent et bousculent l'ordre établi, quand le désordre s'installe, quand on laisse parler ses tripes plus que sa raison, quand on voit des ennemis un peu partout, quand on se persuade d'être les damnés de la Terre, quand on affiche un peu partout sa haine du politique, quand on commence à s'affranchir des principes démocratiques, quand on se laisse tourner la tête par des théories complotistes ou conspirationnistes, quand on défie la démocratie et son mode de fonctionnement, quand on se sent porté par le vent de l'histoire, quand on parvient à rassembler dans la même exaspération des gens d'horizons divergents parfois même antagonistes, quand l'ivresse de l'action remplace l'éloquence du verbe, quand on entretient un flou quant à ses désirs réels, quand les grondements de la foule vont en s'amplifiant dans une surenchère verbale dont nul ne connaît les limites, quand les extrêmes se rejoignent dans une communauté d’intérêts, quand on se laisse manipuler par des gourous aux idées nauséabondes, quand des responsables politiques s'affranchissent de toute décence et s'en vont trouver des circonstances atténuantes à des individus aux amitiés plus que suspectes, quand les uns après les autres les interdits sautent... il est alors temps pour le juif de s’inquiéter et de prendre ses jambes à son cou.

Dynamique de foule oublieuse

Certes, nous n'en sommes pas là. Certes, il existe parmi les «gilets jaunes» beaucoup de gens parfaitement fréquentables, des connaissances, des amis mêmes, des pacifistes, des gens doux et raisonnés, sincèrement révoltés, souvent à juste titre, par l'inéquitable répartition des richesses, par les inégalités criantes, par les désordres écologiques, par les injustices commises vis-à-vis des gens qui vont mal dans leur vie. Mais ceux-là, que pèseront-ils le jour où le peuple, livré à ses pires instincts, pris dans l'engrenage de ses passions contradictoires, rendu ivre par des explications simplistes et opportunistes formulées par des faiseurs d'opinion sans scrupules, basculera dans une rage telle que plus rien ne lui résistera, ni les discours de raison, ni les appels au calme et à la négociation? Ils seront broyés.

Je ne méprise pas le peuple, je m'en méfie. Terriblement. Chaque «gilet jaune», pris dans sa singularité, en tête-à-tête, affichera probablement la plus grande des pondérations –du moins peut-on le souhaiter. Individuellement, il aura tous les traits d'une personne bienveillante avec qui on prendra même un certain plaisir à discuter ou à refaire le monde. Et pourtant, celui-là même, ajouté à ses semblables, dans cette dynamique de la foule oublieuse de tous ses principes moraux, entraîné par le mouvement de la masse aveugle, perdra vite tout discernement, et sans même s'en rendre compte, deviendra un parmi la meute, capable de toutes les abominations.

Quand la République vacille, vacille aussi l'esprit de tolérance et de fraternité. Et dans cette fêlure, fille du désordre et de l'anarchie, apparaît l'immonde visage de cette vieille putain, accrochée aux basques de la démocratie défigurée, l'éternel antisémitisme et sa cohorte de fantasmes crépusculaires.

Ce jour-là...

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Laurent Sagalovitsch romancier

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