Égalités / Culture

Le site où les hommes hétéros se masturbent entre amis

Temps de lecture : 11 min

Ce qu’ils tirent de BateWorld, le «Facebook des masturbateurs», en dit énormément sur la nature de la sexualité masculine.

Loisir à pratiquer seul ou entre amis | Charles Deluvio via Unsplash CC License by
Loisir à pratiquer seul ou entre amis | Charles Deluvio via Unsplash CC License by

En septembre, dans l'édition américaine du magazine GQ, Paul McCartney confiait qu'il lui était arrivé de se masturber en compagnie de John Lennon durant leur adolescence à Liverpool. Selon McCartney, la chose s'était passée entre potes et chez les parents de John: «Les lumières se sont éteintes, quelqu'un a commencé à se masturber et on l'a tous imité». Et la légende du rock de conclure son anecdote en ces termes: «C'était sans importance […] C'était juste pour rigoler, on n'a fait de mal à personne».

Comme on pouvait s'y attendre, l'histoire de la branlette collective de McCartney a passionné Twitter, les humoristes se sont déchaînés en matière de blagues associant Beatles et masturbation jusqu'à ce que toute cette affaire légèrement embarrassante s'éteigne au bout de quelques jours. Sauf que lorsque tout le monde se fendait la poire, il y a un endroit où la révélation sur l'astiquage communautaire des deux garçons dans le vent était prise très au sérieux: le site BateWorld.

BateWorld, backroom sombre et anonyme

BateWorld, qui a aujourd'hui neuf ans et près de 87.000 membres au compteur, est parfois surnommé le «Facebook des masturbateurs». Avec son jeu de couleurs en rouge et noir, c'est un peu un Facebook interlope. Lorsque vous y créez votre compte, vous êtes accueilli par une tripotée de photos de pénis et quelques rares usagers qui vous montrent leur visage sur leur profil. Si des applications de drague comme Grindr et Scruff donnent l'impression d'entrer dans un bar gay, alors BateWorld en est la backroom sombre et anonyme.

En haut de la page d'accueil, un menu déroulant répertorie les dernières inscriptions quasiment en temps réel. Une fois votre profil posté, les BateWorlders se précipiteront pour vous souhaiter la bienvenue dans le monde de la masturbation mutuelle. Ou, à tout le moins, dans le monde qui en parle. Car à mon avis, si la majorité des hommes en ont déjà fait l'expérience, la chose est très rarement discutée. Et c'est la raison pour laquelle l'aveu de McCartney a été aussi énorme pour ceux d'entre nous qui défendent ce passe-temps.

Si l'acte fondamental n'a besoin d'aucune explication, il existe toute une gamme de bators et les BateWorlders sont assez prolixes à ce sujet. Il y a ceux qui ont découvert la masturbation mutuelle dans leur enfance et ceux qui y ont goûté plus tard. Il y a aussi des hommes bisexuels ou homosexuels qui ne sont pas intéressés par des relations sexuelles orales ou avec pénétration. Des hommes hétérosexuels qui considèrent la masturbation mutuelle comme quelque chose de «non gay».

Masturbation collective «non-gay»

Homme gay appréciant la masturbation mutuelle depuis bien longtemps, depuis que j'ai rejoint BateWorld voici trois ans, je ne cesse de croiser des hétéros friands de cette activité en compagnie de camarades homos et bi. Ce qui fait qu'après les aveux de McCartney, j'ai voulu en savoir davantage sur la fréquence de cette version hétéro ou «non-gay» de la masturbation collective, et sur ce qu'elle pouvait bien signifier pour ces mecs-là en termes d'identité et de comportements sexuels.

Pour cette mission, BateWorld a eu la gentillesse de m'accorder un abonnement premium. J'ai tout de suite dit aux administrateurs du site que je voulais me focaliser sur la proportion de bators se considérant comme hétérosexuels et ils m'ont gracieusement fourni leurs statistiques les plus récentes:

L'hégémonie des gays n'est pas surprenante. Mais ces 10% qui affirment être hétéro est un chiffre significatif. Quand on sait que la placardisation est fréquente chez les hommes bisexuels, on pourrait même extrapoler en pensant qu'une bonne partie de ceux qui se disent bi cachent leur identité sexuelle en public. Enfin, il y a les 5% de membres qui préfèrent ne rien dire. En d'autres termes, je peux raisonnablement estimer qu'il y aurait entre 15 et 30% des membres de BateWorld qui sont caractérisés comme hétéros dans le vaste monde. Ce qui fait beaucoup de mecs non-gay inscrits sur un site rassemblant des hommes aimant se masturber avec d'autres hommes.

Pour en savoir un peu plus sur la psychologie des hétéros se tirant l'élastique en compagnie d'autres hétéros, j'ai eu recours aux sondages de BateWorld –soit l'une des fonctionnalités les plus populaires du site–, histoire d'obtenir des opinions et des définitions faisant consensus parmi les membres. Mais avant de poster mes propres questions, j'ai consulté celles qui correspondaient à mon enquête. Par exemple, il y avait un sondage intitulé tout simplement «Est-ce que la masturbation mutuelle est un truc gay?» avec seulement deux réponses possibles:

- Non, l'homosexualité est une attirance. Vous pouvez vous associer à un pote et vous branler ensemble sans vouloir de relation homosexuelle.

- Oui, toute interaction avec des organes génitaux du même sexe est un acte homosexuel.

Si je résume, selon les sondés, se toucher la bite n'est pas gay, se toucher les lèvres est gay et se toucher le cœur est super gay.

À la question «Est-ce que la masturbation mutuelle est un truc gay?», 465 réponses contre 100 avaient tranché pour le non-gay. Le résultat d'un sondage aussi simple devient encore plus intéressant quand vous le comparez à un autre intitulé «S'arrêter à la porte de la gaytitude», avec ses 18 choix de réponse. Les deux trucs considérés comme les plus gay étaient «Embrasser un autre mec» ou «Tisser des liens amoureux avec un partenaire sexuel masculin». Si je résume, selon les sondés, se toucher la bite n'est pas gay, se toucher les lèvres est gay et se toucher le cœur est super gay.

Touche-pipi proto-sexuel

En 2015, la sociologue Jane Ward publiait un livre sur les relations sexuelles entre hommes blancs hétéros, rassemblant de nombreuses données sur le phénomène de la masturbation entre mecs. Dans un chapitre, Ward détaillait comment elle avait compulsé avec son assistant de recherches des centaines de petites annonces de recherche de branlette collective postées sur Craigslist entre 2006 et 2007 –soit deux ans à peine avant la naissance de BateWorld. Selon les conclusions de Ward, ces annonces étaient souvent interchangeables sur le plan du vocabulaire ou de la dramaturgie.

Les scènes décrites dans ces annonces –leurs accessoires, costumes, dialogues– permettent de saisir toute la théâtralité de l'homosocialité masculine blanche. Que font les jeunes hommes hétéros blancs lorsqu'ils se retrouvent ensemble? Ils se biturent et fument des pétards, regardent du porno hétéro et parlent de «chattes». Les annonces exploitent largement le modèle de l'amitié adolescente, celui du cercle de touche-pipi proto-sexuel et soi-disant sans conséquences. Les commentaires nostalgiques abondent sur les soirées entre «potes», comme les anecdotes sur les liens «normaux» que les hommes peuvent tisser entre eux, ce qui construit une sexualité entre mecs qui fortifie, et ne menace pas, la masculinité hétérosexuelle des participants.

On remarquera que les termes soulignés en 2015 par Ward font parfaitement écho à ceux de McCartney en 2018 et relatifs à des faits survenus dans les années 1950: c'est sans conséquence, anodin, cela ne fait de mal à personne. Mais est-ce vraiment le cas si les membres d'un cercle de paluche adolescente en viennent, une fois adultes, à chercher des inconnus sur internet pour continuer l'expérience? Ces hommes veulent en rencontrer d'autres pour se désaper devant eux, avec souvent des contacts physiques, tout en conservant leur capital hétéromasculin. Ce que j'ai trouvé sur BateWorld, c'est que les frontières entre «la déconnade», le «peut-être gay» et le «OK, ça c'est complètement gay» sont de fait superficielles et imaginaires. Mais que ces lignes de démarcation façonnent une florissante sous-culture sexuelle, avec ses propres codes et sa propre logique.

Hétéronormativité

Pour commencer à comprendre cette logique, vous devez savoir à quoi elle réagit: personne, nulle part et jamais, ne s'est un jour arrêté en plein milieu d'un rapport hétéro pour analyser la situation et se dire qu'un pénis entrant en contact avec un vagin était «ouhla, super hétéro!». Nous ne parlons pas de l'hétérosexualité en ces termes. Pouvez-vous vous imaginer un mec racontant par le menu sa dernière soirée avec une fille à sa bande de potes et s'entendre dire que mettre un doigt dans un vagin est «anodin» et qu'il n'y a rien d'hétéro là-dedans? Non, car c'est ainsi que fonctionne l'hétéronormativité: notre société considère que l'hétérosexualité est la norme.

«Une bite dure n'a pas d'orientation... Tout ce qu'elle veut, c'est être masturbée.»

Un utilisateur de BateWorld

Mais qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire lorsqu'un hétéro se branle avec un homo? Est-ce que l'orientation sexuelle de celui avec qui vous vous masturbez transforme votre expérience et la fait passer d'homosociale à homosexuelle? Est-ce que cela dit quelque chose de vous? C'est ce que j'ai demandé. La majorité des bators affirment être indifférents à l'orientation de leur comparse de pognage. Par exemple, un hétéro m'a dit:

«En règle générale, je n'ai aucun problème avec l'orientation de mon partenaire, mais je mentirais si je disais que l'expérience est identique, aussi agréable et aussi fiable avec un hétéro, un gay, un bi ou un incertain. D'habitude, je me sens plus en phase avec les hétéros et les bi car les règles de base sont plus claires et qu'on arrive mieux à partager ce qui nous plaît dans l'expérience, alors qu'il y a davantage de complexité avec les gays, même si c'est souvent très cool aussi. On a tous des bites qu'on veut partager alors on ne se prend pas trop la tête. Je pense qu'il est important que toutes les parties définissent et respectent les règles, sexuelles ou autres, et qu'on reste le plus honnête possible pour que l'expérience soit la plus profitable à tous.»

Comme souvent, pour tout long développement sur le sens de la masturbation mutuelle, il y a presque toujours un autre commentateur qui sait résumer succinctement les choses.

«Une bite dure n'a pas d'orientation... Tout ce qu'elle veut, c'est être masturbée.»

À quoi pensent les potes qui se masturbent côte à côte?

En plus d'accorder une conscience à leur pénis, les BateWorlders justifient leur habitude en parlant très souvent de «camaraderie», ce qui m'a fait leur poser des questions sur les liens entre la branlette et l'amitié. Dans mon sondage sur les «amitiés masculines», j'ai trouvé que si la majorité des bators préfèrent s'astiquer toujours avec les mêmes amis ou avec des gens totalement extérieurs à leurs cercles sociaux, un quart environ des participants aimeraient avoir davantage de copains avec qui partager de tels moment. L'un d'entre eux m'a ainsi fait part de son optimisme:

«Si tous les mecs du monde admettaient qu'ils se branlaient et le faisaient ensemble, on aurait probablement la paix dans le monde. Je me suis déjà branlé avec des copains, mais en général, ils sont trop à cheval sur les étiquettes et n'arrivent à se laisser aller.»

Alors à quoi pensent les potes qui se masturbent côte à côte si ce n'est pas l'un à l'autre? Comme le montre le travail de Ward sur les annonces Craigslist, les hommes qui se masturbent entre eux recourent souvent à de la pornographie hétéro comme substitut féminin. Ainsi, tant qu'il y a du porno, ils peuvent dire que c'est là leur source d'excitation –et trouver un moyen d'excuser le fait d'être à poil et en érection à côté d'un autre gars à poil et en érection.

«Le porno est obligatoire, mais le fait est que je me considère comme hétéro. Je trouve les gens excités SUPER excitants»

Un utilisateur de BateWorld

Lorsque j'ai interrogé les BateWorlders sur le rôle du porno dans les sessions de «branlette entre potes», seuls 12% ont voté pour «sans porno» et 1% pour «le porno est le seul intérêt». Le reste barbotait entre les deux, en voyant le porno comme un ingrédient essentiel au rituel. Un participant a commenté:

«Le porno est obligatoire, mais le fait est que je me considère comme hétéro. Je trouve les gens excités SUPER excitants. Bander à mort devant un porno et devoir se terminer à la main, c'est toujours comme ça que mes branlettes entre potes ont commencé pour moi. Capter les premières tensions et voir que ton pote te regarde. Tout ce qui suit, c'est du bonus.»

Est-ce que ce «tout ce qui suit, c'est du bonus» vous semble super hétéro? On connaît le refrain «c'est un truc de mecs». Ouais, d'accord, c'est vrai, mais pour certains d'entre nous, c'est aussi un truc super homoérotique. Il peut y avoir quelque chose de très agaçant à voir des mecs hétéros débattre des différences infinitésimales entre le fait de toucher sa propre bite ou celle d'un autre, les entendre tortiller du cul sur les «limites à ne pas dépasser» ou pour savoir si une double pénétration ou se servir d'un Fleshlight sur un ami est gay ou pas. Tout ce que cela me rappelle, c'est la scène dans Zack et Miri font un porno dans laquelle le personnage joué par Jason Mewes montre à Seth Rogen «la double manchette»:

«Je me tiens la queue et toi tu te tiens la tienne, tu actionnes mon bras et moi le tien, en même temps, au même rythme. On se branle à deux, mais ya rien d'homo. Personne se touche la bite, enfin personne toute la bite de l'autre. C'est moi qui touche ma bite et toi qui bouges mon bras. Voilà, tu le bouges, comme ça, c'est ça, quel pied. Vas-y, essaye!»

Rigidité de la sexualité masculine

Des contorsions intellectuelles vraiment absurdes à première vue. Mais quand on y réfléchit, ce n'est pas vraiment la faute de ces mecs. On en sait tellement peu sur la sexualité masculine qu'à cause de ça, garder un espace pour quelque chose qui ne serait pas totalement hétéro ou totalement gay sera forcément ambigu. C'est ce que Ward démontre dans son livre, lorsqu'elle liste toutes les rationalisations par lesquelles passent les hommes pour justifier leurs activités communes, que ce soit se branler ou se manger des chips sur la raie du cul.

Comparée à la sexualité féminine, théorise Ward, la sexualité masculine est perçue comme rigide, et vu que les mecs ne sont pas censés connaître la fluidité, leurs comportements doivent être définis comme gay ou pas gay. Ce qui explique la difficulté qu'ont les BateWorlders hétéros de tomber d'accord sur la signification de la masturbation collective. La fluidité n'est pas permise et si le monde apprend que vous vous branlez entre mecs, tout le monde pensera que vous êtes gay, ce qui vous fera perdre votre capital hétéromasculin.

Le point positif à tout cela, c'est qu'il n'y a jamais eu de meilleur moment dans l'histoire pour qu'un homme explore sa sexualité. Les divisions binaires entre hétéro et gay sont remises en question et nous créons des espaces conceptuels et matériels dans lesquels il est possible d'imaginer des façons d'être plus fluides. BateWorld est, je pense, l'un de ces espaces. Et ce qui fait que j'y retourne si volontiers, contrairement à Grindr, Scruff et Tinder, c'est qu'on y trouve un sens réel de la communauté, où les membres peuvent partager leurs idées et leurs sentiments sur l'époque dans laquelle nous vivons et nous aider les uns les autres à comprendre la diversité de nos sexualités, ce qui ne nous était pas possible lorsque nous étions plus jeunes.

À mon avis, le site aide beaucoup de gens à s'accepter et à faire face à leur complexité intérieure. Alors oui, quand vous voyez des mecs vous saluer par un «Avé pénis!», c'est peut-être un peu cul-cul. Reste que tous ces mecs se donnent mutuellement de la force et de l'autonomie. Si on peut faire ça, à savoir enrichir nos acceptions de l'identité et prendre du plaisir à se branler, alors il me semble que la pignole entre mecs ne fait effectivement aucun mal à personne. Et d'ailleurs, c'est un truc que tout un chacun devrait expérimenter, qu'il soit rock star ou pas.

Kyle Mustain

Newsletters

Léonard de Vinci, superstar et figure gay méconnue

Léonard de Vinci, superstar et figure gay méconnue

Cinq siècles après sa mort, l'artiste est une immense célébrité. Mais pourquoi sa vie intime a-t-elle longtemps été passée sous silence?

Crawl funding

Crawl funding

Nommer des rues en hommage à des personnalités LGBT+, un petit geste qui veut dire beaucoup

Nommer des rues en hommage à des personnalités LGBT+, un petit geste qui veut dire beaucoup

L'anniversaire des 50 ans de Stonewall inspire une accélération des plaques mémorielles. Enfin! Mais il ne faudrait pas se limiter au passé: l'histoire LGBT+ récente mérite aussi une reconnaissance.

Newsletters