France

Dans la tête de Jean, ouvrier retraité et électeur de droite

Philippe Boggio, mis à jour le 10.02.2010 à 19 h 38

Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec des faits ou des personnes ayant existé serait purement fortuite...

Tout comme lui, à ce qu'il a pu lire dans les journaux: Jacques et Thérèse Prévost, près de Pont-Sainte-Maxence, dans l'Oise. 76 ans chacun. Retraite modeste, ni riche ni pauvre, après une carrière ouvrière dans la sidérurgie, pour tous les deux. Pavillon de crépi, assombri par le temps, avec des appentis pour le bois et les outils. Les voisins ont raconté qu'on les apercevait parfois, devant chez eux, prenant le frais.

Tout comme chez lui, sauf que le jardin est plus grand derrière, avec des fleurs, un banc, même une balançoire que personne n'a jamais pensé à retirer quand les enfants sont devenus adultes, il y a des lustres. Alors, devant la maison, Jean sort parfois les chaises contre le mur, juste pour profiter de l'animation en compagnie de Simone, sa femme. Même s'il passe peu de monde, là où ils habitent.

Tout comme lui, oui, s'il y réfléchit bien. Un peu comme des collègues. Sauf que Jacques et Thérèse Prévost ne sont plus là pour supporter la comparaison. Ils ont été sauvagement assassinés, le 29 janvier, dans leur maison. 27 coups de couteau pour lui. Jusqu'à 60 pour elle. En découvrant ce nombre, dans le journal, Jean s'est dit que s'acharner ainsi sur une femme revenait à la violer encore, après l'avoir achevée.

Ne manque que l'heure du crime

Lui, ça va, Simone aussi, Dieu merci. Même si ça aurait aussi bien pu leur arriver à eux. D'ailleurs, c'est toujours possible: qui dit que le tueur n'a pas déjà quitté l'Oise pour le Bas-Rhin, où ils résident? A Fort-Louis, là où le Rhin laisse des étangs derrière lui, et où est leur maison, tout en bout de village? Même couloir au rez-de-chaussée, sûrement, où le corps exsangue de Thérèse a été retrouvé, près de la porte d'entrée. Jacques était étendu contre un buffet, dans la chambre. Eux aussi, ils ont un buffet dans leur chambre à coucher. On ne les découvrirait que plusieurs jours après leur mort, dans une mare de sang, comme les assassinés de l'Oise. Même s'ils appellent peu, ce qui chagrine Simone, les enfants ou l'un des petits-enfants finiraient par s'inquiéter de leur silence.

Plus il y pense, Jean, plus il trouve de ressemblances. Maintenant, c'est comme s'il s'attendait à ce que le tueur vienne les égorger, Simone et lui. Ne manque que l'heure du crime. Il se surprend parfois à imaginer celui qui viendra forcément pour eux, un jour, rôdeur, drogué ou dément échappé d'un asile de fous. Un jeune, toujours. Il a vu les visages maigres, barbus, et les yeux hallucinés. Cette fois, il voit aussi la main, et le couteau, déchirant la chair à un rythme de marteau-piqueur. Il sait bien que ses enfants le lui reprochent, il exagère, il se ronge, il n'y peut rien, depuis des années, il sent le danger partout dans leur vie. Le silence de la plaine alluvaire, tout autour d'eux, lui arrive chargé de la menace des autres. Le soir, il fait le tour de la maison pour vérifier les serrures, mais ça ne l'a jamais apaisé. Il monte le son de la télé, au prétexte que Simone est un peu dure d'oreille, mais c'est pour mieux éloigner les bruits suspects, au dehors, de sa peur dans la tête.

Une retraite sur le qui-vive. Avant, il ne se souvient plus très bien. Longtemps, sans doute, qu'il est comme ça. L'impression d'être acculé en permanence, sur ses gardes, l'a maintenu à droite, même en 1988, quand les enfants, surtout Louise, sa fille chérie, ont tenté de les faire voter pour Mitterrand. Simone s'est laissée faire. Pas lui. Enraciné à droite, depuis sa jeunesse, dans cette mine de potasse du sud alsacien, quand il valait mieux avoir sa carte de la CGT pour être embauché. Il a eu la carte, mais a tenu bon. Simone vote comme lui, enfin, il le suppose, le vote est secret, et il n'est jamais très sûr de ce que pense sa femme. Simone parle peu. Elle préfère sourire.

Les élections vont gâcher les repas du dimanche

Les enfants sont de gauche. Peut-être parce qu'ils ont pu faire des études supérieures. Pas lui, évidemment, pas à son époque. Louise, surtout, qui s'entête à voter le plus à gauche possible depuis sa majorité. Il se demande souvent ce qu'il a bien pu rater dans son éducation. Là, il en est même fatigué d'avance: leurs querelles vont recommencer, avec les régionales qui approchent. Louise va bientôt reprendre ses assauts contre la pauvre forteresse de ses certitudes. Une habitude, entre eux, qui le démoralise. Qui gâche régulièrement le repas de famille, le dimanche suivant l'anniversaire de leur mariage. Le hasard a voulu qu'avec Simone ils se soient mariés un début de mois de mars; enfin, pas le hasard: leur impatience. Ils n'en pouvaient plus d'attendre les journées chaudes. Leurs parents et le curé ont cédé.

Comment prévoir que bien plus tard, dans sa propre maison, autour du plat de baeckeofe de Simone, leurs déjeuners de fête allaient marquer à ce point la rupture des générations, et entériner ses désaccords avec les siens, à quelques semaines d'à peu près toutes les nouvelles élections? Les garçons, leurs conjointes, et désormais les aînés des petits enfants s'en prenant à ses tourments; Louise, pas même capable de retenir un mari et qui finit seule avec ses trois enfants, Louise relançant, avant le dessert, ses accusations contre les gouvernements de droite, «semeurs de phantasmes sécuritaires», c'était son expression, pour des gens comme lui...

Plus jeune, une fois, sa fille l'avait traité de «lepéniste». Il avait quitté la table. Au moins, maintenant que le Front national régresse, même en Alsace -Louise dit: «retourne à son terrier»-, il ne risque plus l'insulte. Il est juste de droite. A la droite de la droite, précisent-ils. La populaire, l'apeurée, à les écouter, celle de Français, âgés, souvent, nostalgiques et faussement simples, dépassés par l'évolution des temps et la complexité des choses. La droite qui fournit en kit tous les boucs émissaires possibles pour le supporter.

La peur de l'autre

Les enfants, ces ingrats, sont sans pitié, mais, il lui faut bien l'admettre, leurs points de vue sur ses convictions ne sont pas si faux que ça. Aussi loin qu'il se le rappelle, il a par exemple toujours été méfiant sur le chapitre de l'immigration. Attention, pas sur les immigrés personnellement! Sa foi catholique le lui aurait interdit. Non, il était juste défavorable à leur présence, en Alsace, bien avant d'en avoir vu un, dans les années 1950. Comme il avait longtemps redouté que les divisions soviétiques traversent le Rhin, entre Strasbourg et Wissembourg, sans avoir jamais vu de char russe. Le signal lui a été donné par les Turcs, qu'il allait observer en Allemagne, juste en face, du côté de Baden-Baden. La guerre avait chamboulé la région, traversée par tous. Il avait alors entamé une vie d'adulte en regrettant une terre, entre le fleuve et la montagne, une vie d'Alsace alsacienne qu'au fond il n'avait pas connue, et qui n'avait dès lors jamais cessé de gonfler en lui.

Algériens, Parisiens, Européens... Communistes, beatniks, vacanciers de l'intérieur... Tueurs en série et pédophiles, au loin... Ou simplement modernes... trop modernes pour lui... Les intrusions de toutes sortes, même chimériques, lui sont passées sur le cœur. Il a existé, ni mieux ni plus mal que les autres, et, Louise a raison, il aurait pu être de gauche, lui, le fils du peuple né à vue du Rhin, et resté au peuple, tant leur existence lui a paru médiocre, certains jours. Seulement, il s'est toujours senti envahi. Mentalement. Ce qui n'est pas le moins grave. Aussi est-il resté ferme sur ses votes. Fidèle à des fantômes, si l'on veut. Fidèle à ce qu'il a pu, c'est déjà ça. Dissocier ses idées et ses votes, mentir, déjà pour faire taire Louise, lui aurait été facile. Tous ceux que leurs enfants soupçonnaient de lepénisme, il y a encore peu, ont dû y songer. Loyal et constant, voilà ce qu'il a été.

Cette fois, cependant, la tentation de l'abstention l'a effleuré. Jean n'en confiera rien: il est exaspéré, écoeuré, même, par la profusion de signaux symboliques adressés, comme autant d'excitants, par la droite gouvernementale à ceux de ses électeurs qu'elle redoute d'avoir perdus ou reperdus depuis la présidentielle de 2007. Louise expliquerait que depuis six mois le pouvoir occupe tout son temps à surchauffer les esprits -et elle aurait raison. A solliciter la peur en gorgeant les mots. A la télé, dans les radios, il n'est plus question que de la chasse déclarée à la délinquance; de la défense du sol contre l'immigration clandestine et l'islam; du soutien aux «victimes». Quelles victimes? Les «victimes», sans plus de précisions.

Réveiller les fantômes

On choisit à dessein les vocables les plus évocateurs. Le lexique est militaire, tiré des films de guerre, ou de flics, pour fouetter les imaginations. Les lycées doivent être «sanctuarisés»; les «gardes à vue» renforcées, dans les commissariats; désormais, les mineurs de moins de 13 ans seront soumis au «couvre-feu». Et puis il y a ce «bracelet électronique» pour les délinquants sexuels, même après leur sortie de prison. Et les caméras vidéo, pour surveiller le pays. Ceux de l'Oise, Jacques et Thérèse, ont déjà les honneurs d'un nouveau chapitre de projet de loi. Les agressions contre les octogénaires vont être punies plus sévèrement. Même si Jacques et Thérèse n'étaient encore que des septuagénaires, quand ils ont été assassinés. Mais ça ne fait rien. «Octogénaire» doit sonner mieux.

Oui, Jean, électeur de droite, s'interroge devant tant de paranoïa sécuritaire. Il sent la manœuvre, en même temps, que la précipitation. Ce qu'il devine, derrière tout ça: la crainte de perdre du camp au pouvoir. Pas seulement les régionales. Au-delà. Ça ne l'arrange pas. Brasser, ainsi, l'air, réveiller ses propres fantômes, aussi artificiellement, à froid, c'est le laisser démuni, lui, sur la rive du fleuve. Pire que le mal, c'est ce qu'il se dit.

Philippe Boggio

Image de une: Window Seat 1 / clairity via Flickr CC
Philippe Boggio
Philippe Boggio (176 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte